04.09.2011

Morad El Hattab nous conte l’histoire des crises financières

Après l’analyse des causes de la crise, « La vérité sur la crise » de Morad el Hattab et Irving Silverschmidt consacre de longs développements aux expériences du passé, qui ont malheureusement été oubliées.

Le parallèle avec 1929

Les auteurs reviennent sur les crises bancaires de la deuxième moitié du 19ème siècle dans toute l’Europe. Ils prennent l’exemple de la spéculation sur le guano (excrément d’oiseau utilisé comme engrais) de 1889, qui avait abouti à des règles prudentielles très strictes en France : « 80% des dépôts à vue étaient affectés à des actifs réescomptables par la Banque de France », ce qui « explique en grande partie l’absence d’une faillite systémique bancaire française en 1931 ».

Dans un récit proche de celui de James Galbraith, Ils font un parallèle avec la Grande Dépresion, conséquence de « la liquidation d’une bulle boursière financée par des pyramides de crédits ». Les cours de la bourse avaient progressé d’un tiers par ans de mars 1926 à l’automne 1929 s’appuyant sur la promesse d’un « nouvel âge » économique théorisé par Irving Fischer, avec le développent de la radio et l’aviation, dans une répétition de bulle internet…

Mais cette bulle s’est aussi appuyée sur deux innovations. La première était les call loans, qui ont financé jusqu’à 90% des achats d’action par des crédits à court terme (un mois au plus) à 12 ou 15% et garantis par les actions. La deuxième innovation était les investment funds, qui faisaient appel aux petits porteurs pour investir en bourse, mais qui utilisaient également l’effet de levier, souvent à court terme, et investissant dans d’autres fonds dans de dangereuses pyramides de crédit…

Au cours de l’été 1929, l’endettement privé étasunien atteint 230% du PIB (176% en 2007). Mais la baisse des cours impose de vendre pour trouver des liquidités, accentuant la baisse et provoquant l’effondrement de la bourse (le Dow Jones baisse de 90%). Les faillites créent alors une crise bancaire. La dernière étape est l’effondrement de l’économie réelle. Ils dénoncent les politiques de déflation, menée en France par Pierre Laval, en soulignant que si « les actifs s’évaporent, les dettes s’accrochent ».

Ils reviennent sur la politique du crédit pendant les Trente Glorieuses : « le Trésor définissait un plancher de pourcentage des dépôts bancaires obligatoirement déposés auprès de lui et la Banque de France variait son plafond d’acceptation des billets réescomptables ». Ainsi, le crédit pouvait être freiné en cas de trop forte inflation et accéléré pour pousser la croissance. C’est ce que fait la Chine aujourd’hui, qui a fortement augmenté les dépôts des banques pour calmer la bulle immobilière.

Le précédent de 1987

Les auteurs reviennent également sur le krach de 1987. Ils incriminent une bulle immobilière financée à crédit par les caisses d’épargne (déréglementées par les lois DIDMCA de 1980 et de 1982) et qui se livraient à une concurrence effrénée et risquée. La hausse conjointe des taux de la Fed et de la Bundesbank, en septembre, a augmenté le coût de refinancement des banques. Le 3ème lundi d’octobre, le Dow Jones baisse de 22.6% en une séance, du fait de programmes de vente informatique.

En 1989, le Trésor reprend les 750 établissements, rembourse les dépôts, et devient propriétaire de 450 milliards de dollars d’actifs pourris. Au final, la revente des actifs permettra de réduire des deux tiers le coût pour le contribuable. Les pays européens ont connu une crise bancaire plus limitée, mais « en Grande Bretagne, les bénéfices des banques ont baissé de plus de 60% et en France, deux banques ont frôlé la faillite, le Crédit Lyonnais et Paribas » avec la fin de la bulle immobilière.

Les auteurs étudient également le cas Japonais : « l’inflation correspondante des actifs, à la fois immobiliers et boursiers, atteint de 1986 à 1989, le triple du PIB nippon. La déflation des actifs qui a suivi est presque symétrique ». Ils soulignent à quel point l’inflation des actifs doit être surveillée au même titre que celle des prix courants. Et ils dénoncent la lenteur des autorités à régler l’insolvabilité cachée des banques en ayant recourt à des astuces comptables.

Après avoir étudié la crise économique et financière dans sa globalité et à travers les époques, les auteurs se penchent davantage sur l’Europe, la crise de l’euro et des dettes souveraines en plein cœur des débats d’aujourd’hui.

Source : « La vérité sur la crise », Morad el Hattab, Irving Silverschmidt, Editions Léo Scheer

21.08.2010

Cette réforme de la finance qui s’effiloche…

Très intéressant article du Figaro sur la question de la réglementation bancaire. Le papier détaille les discussions en cours pour les normes Bâle 3 ainsi qu’un rapport de JP Morgan qui vient de réévaluer à la baisse le coût de ces réformes pour les banques.

Quelques pas dans la bonne direction

Pour être honnête, certains aspects de la réforme sont positifs. Les normes Bâle 2 imposent grosso modo un niveau de capitaux propres de 8% par rapport aux risques de crédit. Mais, pour simplifier, ces capitaux propres sont divisés en Core Tier 1 et Core Tier 2. Le premier consiste dans la partie la plus solide des fonds propres, le capital social entre autres. Le plancher de Core Tier 1 avait été fixé à seulement 2% lors des accords Bâle 2 (ce qui faisait dire à certains que les banques étaient en faillite), un certain nombre d’autres éléments (le Core Tier 2) permettant d’atteindre le niveau de 8% exigé au global.

L’article fait le point sur les discussions en cours. Le niveau du Core Tier 1 pourrait être relevé à 4 ou 6%, ce qui est une bonne nouvelle puisque cela solidifiera les capitaux propres des banques. En outre, un matelas additionnel de 2% pourrait être demandé, notamment sous la forme de profits mis en réserve. Enfin, idée avancée par Joseph Stiglitz, un matelas contra-cyclique de 2% pourrait s’ajouter lors des périodes fastes. L’idée serait d’atténuer la formation des bulles en diminuant l’effet de levier quand le marché va bien. Au final, le niveau des fonds propres serait compris entre 8 et 10% minimum.

Une réforme très insuffisante

L’idée de diminuer l’effet de levier est très juste car derrière les crises, il y a souvent un déséquilibre entre l’offre et la demande d’actifs qui provoque une hausse exubérante des prix du fait de l’utilisation  de l’effet de levier (c’était déjà le cas dans les années 30, comme le raconte James Galbraith). Et le fait que cette réforme puisse avoir un coût comme l’annonce JP Morgan est le signe que l’on pourrait aller un peu plus loin qu’un simple replâtrage. Cependant, cette réforme pose beaucoup de problèmes.

Le premier est un problème de méthode. Ce sont les banquiers responsables des normes Bâle 2, totalement insuffisantes en 2008, qui pilotent à nouveau les discussions alors que de telles réformes devraient être placées directement sous la responsabilité des politiques (et notamment du G20). Ensuite, JP Morgan indique que le coût prévu est aujourd’hui deux fois moins importants que prévu, ce qui signifie que la réforme perd de son ampleur avec le temps qui passe.

En outre, au global, beaucoup d’éléments manquent. De tels ratios auraient-ils été suffisants pour éviter la panique de l’automne 2008 ? Que va-t-il être fait pour toutes les opérations hors bilan des banques, qui démultiplient l’instabilité du système ? Quelles seront les normes comptables appliquées… ? Bref, la réforme se fait un peu trop à l’abri de l’opinion pour ne pas être suspecte. Enfin, il est stupéfiant de constater que la France et l’Allemagne s’opposeraient à une remontée du niveau de fonds propres demandés, contredisant à nouveau les grands discours de Nicolas Sarkozy sur la réforme du capitalisme.

Oui, il y aura une réforme de la finance car les acteurs du système ne veulent pas le voir exploser. Mais avec le temps, il est probable que cette réforme sera de plus en plus a minima pour protéger les immenses profits du secteur bancaire, au détriment de la stabilité de l’économie mondiale…

14.06.2010

Et pendant ce temps, les inégalités continuent à croître…

Il y a quelques décennies, James Galbraith avait attribué à l’explosion des inégalités une part de responsabilité dans la Grande Dépression des années 30. Avant la crise, elles progressaient, après elles continuent également leur marche en avant.

Le retour de l’inégalité

Les Trente Glorieuses avaient donné au capitalisme une dimension plus égalitaire. Comme l’a montré Paul Krugman aux Etats-Unis, les revenus de l’ensemble de la population progressaient au même rythme. En général, un patron ne gagnait pas plus de trente fois les revenus de ses salariés. Si une forme d’inégalité était reconnue, de manière à récompenser le travail et les compétences, elle était limitée et stable. Face au communisme, le capitalisme s’était fait humain.

Le grand mouvement de dérèglementation a considérablement augmenté les inégalités. Il faut savoir que le patron de Renault, Raymond Lévy, gagnait 150 000 euros par an au début des années 90 et la révélation du salaire annuel de Jacques Calvet, patron de PSA, supérieur à 2 millions de francs (300 000 euros) avait alors déclenché une grande polémique. Bref, l’éventail des salaires s’est considérable accru depuis une vingtaine d’années.

Les causes de ces inégalités

La montée des inégalités a plusieurs origines. Tout d’abord, la baisse des taux d’imposition marginaux sur le revenu. Encore supérieurs à 60% aux Etats-Unis avant l’arrivée de Ronald Reagan, et momentanément à 65% en France au début des années 80, ils tournent aujourd’hui autour de 40%, même si la tendance est plutôt à la hausse. La Grande-Bretagne vient d’instaurer une nouvelle tranche à 45%. Et, le taux effectif d’imposition dépasse à peine 25% en France du fait des niches fiscales.

La hausse des hauts revenus vient également de la globalisation qui donne un plus grand impact aux plus hauts salaires. Le champ d’action d’un patron est plus vaste qu’hier. Dégageant plus de valeur ajoutée, cela justifie une plus grande rémunération, un peu comme les footballers dont les salaires se sont envolés proportionnellement aux droits de diffusion des matchs de football. Si les sommes paraissent extravagantes, elles ne sont pas sans fondement économique.

Un problème qui s’aggrave

Mais cette explosion des inégalités n’est pas sans poser des problèmes. Tout d’abord, on peut s’interroger sur la justification d’une telle différence. Est-il moralement juste qu’une personne puisse gagner mille fois plus qu’une autre ? Les écarts plus limités des Trente Glorieuses ne portaient-ils pas en eux une saine modération ? En outre, Galbraith a montré le rôle des inégalités dans la création des crises financières, par l’afflux de liquidités qu’elles provoquent dans les marchés d’actifs.

Et le problème est que la crise dite des subprimes n’a pas freiné ce mouvement, comme le montre le rapport annuel du BCG sur les millionnaires dans le monde, moins de 0.5% de la population de la planète, qui possède 38% de la richesse (2 points de plus qu’en 2008). L’INSEE montre également que si les revenus ont tendance à stagner, ceux des ménages les plus aisés ont fortement progressé dans les années 2000, accentuant encore les inégalités.

Ayant compris la colère qui gronde, beaucoup d’hommes politiques parlent aujourd’hui de faire davantage « payer les riches ». Mais quasiment aucun ne cherche à réfléchir aux moyens de permettre à nouveau une progression durable et significative des bas salaires…