08.06.2011

Le virage à droite du Portugal

Quel paradoxe a priori : après avoir traversé la plus grave crise du capitalisme depuis près d’un siècle, après les espagnols, c’est au tour des portugais de sanctionner un gouvernement « de gauche » et d’installer une droite qui promet déjà d’apaiser les marchés...

Une bataille de perdue

En fait, il semble que les portugais fassent porter la responsabilité de la crise actuelle au gouvernement socialiste, ce qui explique la large victoire de la droite dimanche. Dans les pays de la périphérie de l’Europe, qui affrontent des plans d’austérité sauvages, pas grand monde ne semble mettre en cause la responsabilité de l’euro dans les disfonctionnements de leurs économies. A chaque fois (Grèce, Irlande, Espagne, Portugal), ce sont les gouvernements sortants qui trinquent.

Il faut dire que pendant des années, l’Europe a été cette main nourricière, ce tuteur venu aider ces économies à grandir, souvent après des épisodes autoritaires. Les populations et les hommes politiques ne se posent donc pas vraiment de questions. Pour eux, l’Europe, c’est forcément positif, du bien et il est hors de question de remettre en cause quoique ce soit dans la construction européenne. Donc la colère se concentre sur les élites politiques locales.

Malheureusement, ce scénario était prévisible, comme je l’écrivais dès février 2010. En outre, cette interprétation de la crise colle bien avec la lecture néolibérale de la crise, qui ne remet nullement le système en question, mais qui rejette la responsabilité sur le mauvais comportement de quelques acteurs économiques (la Fed, quelques spéculateurs, quelques gouvernements irresponsables). Il est donc logique que la droite tire les marrons du feu.

Cela montre aussi la faillite des sociaux-démocrates européens qui ne gouvernent plus que cinq pays de l’Union Européenne (dont trois en coalition), comme le souligne Jean-Philippe Huelin sur Marianne 2. Les « socialistes » européens ne se différencient plus de la droite que par leur attitude compassionnelle, et ne remettent pas en cause la globalisation néolibérale responsable de la crise. Pas étonnant dès lors qu’en des temps si difficiles les peuples les rejettent.

La victoire à venir

Néanmoins, cette transition n’est pas inintéressante à plusieurs titres. Tout d’abord, elle démonétise l’argument de la gauche fédéraliste qui propose d’aller vers une plus grande intégration et plus de solidarité pour régler la crise de l’euro. Avec une large majorité du continent à droite, ce scénario est totalement illusoire. Bien au contraire, plus d’intégration signifierait au contraire des politiques encore plus libérales et conservatrices, d’autant plus que les traités vont tous dans ce sens.

Un fédéralisme solidaire est d’autant plus vain qu’il ne résoudrait pas les problèmes de compétitivité qui nécessitent une dévaluation ou une baisse sauvage des salaires. Mais ces alternances sont intéressantes car elles mouillent l’ensemble de la classe politique dans les mauvaises solutions qui sont mise en place. En effet, imaginons qu’une nouvelle crise arrive, les alternatifs pourront alors montrer que ni la gauche ni la droite n’ont tiré les leçons de la crise de 2008.

Et c’est pour cela que paradoxalement, une victoire des socialistes pourrait être une bonne chose en 2012 en France. En effet, la réélection de Nicolas Sarkozy permettrait au PS de se présenter comme l’alternative dont la France a besoin en 2017, alors qu’il ne s’agirait que d’une alternance superficielle sur beaucoup de questions. Il faut que les citoyens comprennent bien que le PS n’a pas de solutions à la crise. Et pour cela, leur victoire est paradoxalement souhaitable.

Les peuples européens se cherchent. Ils sont mécontents des politiques menées mais l’aura de l’idée européenne créée un brouillard qui ne leur permet pas d’identifier les raisons de la crise. Nul doute que les plans d’austérité sauvages devraient les aider à ouvrir les yeux…

30.04.2011

Y-a-t-il une droitisation de nos sociétés ?

Jean-Philippe Huelin et Gaël Brustier, chevènementiste devenu directeur de cabinet d’Arnaud Montebourg, ont signé « Voyage au bout de la droite », qui connaît un beau succès, étant sorti juste avant l’explosion de Marine Le Pen dans les sondages et le virage droitier du gouvernement.

Une histoire des droites dans le monde

Les auteurs commencent leur ouvrage par un tour du monde des droites étasuniennes et européennes. Les débuts de la droitisation remontent aux années 1960, au sein… du parti démocrate ! En effet, c’est l’aile droite du parti de l’âne qui a commencé à se révolter contre les « bobos » libéraux-libertaires qui faisaient fuir les ouvriers. Ce mouvement s’est retrouvé dans le candidat Reagan (les démocrates reaganiens), avant de rejoindre les républicains et d’aboutir aux « Tea Parties ».

La Grande-Bretagne a suivi avec Margaret Thatcher. Et le New Labour de Tony Blair a finalement largement admis et consolidé le néolibéralisme économique des conservateurs le tempérant cependant de vraies conquêtes sociales. L’Italie est aujourd’hui encore dominée par Silvio Berlusconi et de nombreux pays voient progresser les partis à droite de la droite : Hollande, Autriche, Suisse. On pourrait rajouter les pays nordiques aux cas étudiés dans le livre.

L’idéologie de la nouvelle droite

Pour les auteurs, la droitisation, c’est « la cimentation d’un imaginaire commun dextriste fait de néolibéralisme, de déclinisme, de néoconservatisme, d’occidentalisme et d’identitarisme ». Pour cette nouvelle droite, « la dispute sociale cède le pas devant la recherche de communion dans des appartenances collectives ». En effet, cette droite rejette toute dimension progressiste, regarde fortement vers les Etats-Unis et est très souvent profondément islamophobe.

Mais ils soulignent également que son succès vient des « impensées de la gauche », une gauche « prolophobe », qui méprise un peuple qu’elle juge « incorrigiblement raciste, sexiste et provincialiste », cherchant à imposer ses valeurs, parfois par des institutions protégées de l’aléa démocratique. Cette gauche se satisfait d’être « l’infirmière de la globalisation ». Il est difficile de ne pas voir dans Dominique Strauss-Kahn la caricature de cette gauche…

La France, du pareil à l’autre

Les auteurs soutiennent que la France suit une même tendance, le processus de « dégaullistisation » ayant été achevé dans les années 1980 par Jacques Chirac. Ils racontent qu’à la fin des années 1970, le RPR était classé à gauche de l’UDF, un gros quart des cadres se considérant même de centre-gauche ! Mais le tournant des années 1980, sous l’influence d’Edouard Balladur, a provoqué une droitisation des néogaullistes parachevé par la création de l’UMP.

En effet, le nouveau parti majoritaire accorde une large place à l’ancien Parti Républicain, devenu Démocratie Libérale, qui avait accueilli beaucoup de personnes venues de l’extrême-droite. Le discours actuel tenu par le parti majoritaire accrédite parfaitement la thèse des auteurs et il est difficile de ne pas voir dans l’UMP l’exemple type de cette nouvelle droite qui s’assume, comme le disait autrefois Nicolas Sarkozy et aujourd’hui Jean-François Copé.

J’apporterai deux bémols à l’analyse, à savoir que la « dégaullistisation » du RPR ne s’est pas faite aussi vite. Les racines étaient profondes et Philippe Séguin notamment a su entretenir la flamme gaulliste dans les années 1980 et 1990. Enfin, il est intéressant de noter que le Front National ne rentre pas parfaitement dans cette définition puisque Marine Le Pen a jeté aux orties les idées néolibérales de son père pour opérer un virage économique franchement dirigiste.

Au final, « Voyage au bout de la droite » est un livre passionnant pour les amateurs de politique qui se dévore d’autant plus que l’histoire qui est contée est à la fois à mille lieues des simplifications des grands médias et très bien racontée.

Source : « Voyage au bout de la droite », Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Mille et une nuits