22.08.2011

Pourquoi l’euro ne peut pas marcher – Réponse au MRC

Jean-Pierre Chevènement est, avec Philippe Séguin, la personne qui a le plus influencé ma construction intellectuelle au début des années 1990 (débats sur Maastricht et l’autre politique). Même si je suis très souvent en accord avec lui, je crois qu’il fait fausse route dans la crise de l’euro.

Les propositions du MRC

Cet été, le Mouvement Républicain et Citoyen n’est pas resté inactif. Jean-Pierre Chevènement a ainsi publié une lettre ouverte au président de la République, pour appeler à un soutien franco-allemand au rachat des titres de dette espagnols et italiens par la BCE. Il appelle à un « rachat massif » pour « sauvegarder la cohésion de la zone euro ». Il a également estimé que le FESF est sous doté. Il vient de confirmer ses propos dans une interview sur Marianne.

Julien Landfried porte-parole du sénateur de Belfort, a prolongé sa réflexion sur Atlantico et dans le Monde. Il prône un euro moins cher, une lutte contre le dumping fiscal, une mutualisation partielle des dettes publiques (contre la fin des fonds structurels) et une mobilisation l’épargne nationale. Il y ajoute une réforme des statuts et missions de la BCE pour y inclure la croissance et l’emploi et une coordination de la politique de change. Enfin, il prône une relance salariale en Allemagne.

Des propositions intéressantes et des angles morts

Bien sûr, comment ne pas partager un nombre important de ces propositions (lutte contre le dumping fiscal, croissance et emploi dans les objectifs de politique monétaire) ainsi qu’une partie du constat ? Cependant les propositions faites ici souffrent de gros angles morts. Appeler Berlin à une relance salariale, à une baisse de l’euro, à une réforme de sa gouvernance de la monnaie unique ou à des euro obligations me semble illusoire tant cela est contraire à la politique allemande.

Mais c’est surtout sur la mutualisation des dettes publiques et la demande d’augmentation du FESF que va porter ma critique. J’y vois un écho des politiques du FMI des années 1990, dénoncées par Joseph Stiglitz, quand le Fonds prêtait de l’argent aux pays émergents pour défendre leur monnaie, tout en imposant une austérité dévastatrice. Ces politiques ne font que traiter un problème de liquidité en ignorant le problème de solvabilité et profitent surtout aux créanciers !

En effet, faciliter le financement de la dette des pays en difficulté ne rend pas cette dette forcément plus soutenable. Le cas de la Grèce est à ce titre particulièrement éclairant avec un PIB en chute libre qui ne permet pas le rééquilibrage des comptes. Qui plus est, cela revient à transférer les créances privées (et donc le risque) sur les Etats, ce que je trouve particulièrement insupportable. En outre, tous ces pays ont surtout besoin de croissance.

L’euro, une maison trop grande, mal construite, et en zone inondable

Le problème de la zone euro est très complexe. On pourrait dire qu’il s’agit d’une maison trop grande, mal construite, et en zone inondable. C’est une maison trop grande (sur des fondations trop petites) en ce sens qu’il ne s’agit pas d’une Zone Monétaire Optimale, ce qui impose d’innombrables ajustements pour la faire fonctionner, comme nous le voyons depuis 18 mois.

Malheureusement, c’est aussi une maison mal construite, dans le sens que la politique monétaire suivie est totalement absurde, aboutissant à une monnaie extrêmement surévaluée, qui provoque un désastre industriel. Et enfin, c’est une maison construite en zone inondable, en ce sens qu’elle est offerte à tous les vents de la mondialisation, laissant rentrer toutes les importations, subissant la sous-évaluation des autres monnaies ou les crises venues d’ailleurs.

Ce triple problèmes de construction fait que l’on peut se dire qu’en en corrigeant deux, la situation irait mieux, ce qui est vrai. Mais, malheureusement, si les fondations ne sont pas solides, elles finiront par s’effondrer, même si on règle les autres problèmes. Une monnaie unique pour des pays aussi hétérogènes créé des cercles vicieux qui pourront être compensés un temps par beaucoup d’argent, mais qui finiront toujours par nous rattraper après nous avoir coûté très cher.

Car cette construction artificielle et bancale accroît les problèmes au lieu de les régler. Comme le rappelle Jean-Jacques Rosa, « la politique monétaire unique freine ainsi les économies en récession et stimule les économies en surchauffe ». Elle pousse aussi les pays à un moins-disant salarial et social pour gagner en compétitivité et elle empêche le rééquilibrage des balances commerciales. Bref, loin de faire converger les économies qui la composent, elle les fait diverger.

Car supposons que l’Allemagne accepte des euro-obligations ou une augmentation radicale du FESF (ce qui semble bien improbable, comme l’a montré le sommet de la semaine dernière), seul le problème de liquidité sera réglé. Patrick Artus avait affirmé que la Grèce avait besoin de baisser ses salaires d’au moins 30%. La sauvegarde de l’euro impose de toutes les façons une immense régression sociale et la « solidarité » européenne ne s’exerce en réalité qu’avec la finance.

Oui, le MRC a raison de dire que si nous refaisons la toiture et nous nous protégeons des inondations, cela ira mieux. Malheureusement, la maison euro est bâtie sur des fondations extrêmement faibles. Mieux vaut reconstruire de nouvelles maisons nationales avant l’effondrement…

06.07.2011

Les anglo-saxons veulent-ils la fin de l’euro ?

C’est un des arguments les plus intéressants des soutiens de la monnaie unique : les Etats-Unis et la Grande-Bretagne souhaiteraient sa fin pour assurer la prééminence du dollar et de la City. Et par conséquent, il faudrait donc tout faire pour la protéger.

Pourquoi peut-on le penser ?

En effet, récemment, Georges Soros a exprimé ses doutes sur la monnaie unique et un certain nombre d’économistes ou de journalistes anglo-saxons (Paul Krugman, Joseph Stiglitz, Nouriel Roubini, Martin Wolff) expriment leurs critiques à l’égard de cette construction baroque. Pire, on pourrait déduire de la spéculation des marchés contre les dettes souveraines de la zone euro une volonté de détruire in fine la zone euro puisque c’est bien ce à quoi cela pourrait mener…

Mais tous ces éléments mis bout à bout ne prouvent pas cette théorie. En effet, parmi les critiques de la monnaie unique, il y a deux prix Nobel plutôt progressistes qui ne me semblent en aucun cas animés par une volonté de domination de leur pays et ils ne recommandent pas forcément la fin de l’euro. En outre, la spéculation des marchés peut être justifiée par les simples indicateurs actuels sur le niveau de la dette ou des déficits publics et non par une volonté de casser l’euro.

En effet, quand on voit la situation de la Grèce, avec sa dette qui s’envole à 160% du PIB, une croissance en berne et un déficit qui devrait atteindre péniblement 7.6% du PIB en 2011, il n’est pas anormal que les marchés en déduisent une décote probable de la dette de 50% comme ils le font aujourd’hui. On pourrait même dire que le niveau de décote induit par les marchés est très raisonnable étant donnée la situation des différents pays de la zone euro…

La monnaie unique n’est pas en cause

Alors, bien sûr, on peut voir la menace que représente l’euro pour le dollar, dans le sens où la monnaie unique européenne pourrait devenir un rival et faciliter l’évolution du monde vers un multipolarisme monétaire qui ferait perdre aux Etats-Unis le privilège exorbitant du dollar, monnaie nationale et monnaie de réserve du monde. Cependant, il faut noter que la fin de la monnaie unique ne serait pas forcément la fin de l’euro, qui pourrait être conservée comme monnaie commune.

Pire pour les Etats-Unis, cette monnaie commune pourrait s’étendre au-delà de la simple zone euro et remettre en question plus encore la domination du dollar. D’ailleurs, il est tout de même extrêmement intéressant de constater que les administrations étasunienne et chinoise soutiennent fortement la monnaie unique, ce qui devrait amener à se poser la question inverse, à savoir si l’euro monnaie unique ne sert pas davantage les intérêts des Etats-Unis et de la Chine.

En effet, Barack Obama est intervenu plusieurs fois pour pousser les dirigeants européens à adopter les plans de sauvetage, poussant Angela Merkel à accepter le fonds européen au printemps 2010. En effet, la monnaie unique, par sa cherté structurelle, profite aux Etats-Unis, poussant Airbus, par exemple, à acheter de plus en plus de composants outre-Atlantique. Et il en va de même pour la Chine, qui soutient la monnaie unique en achetant des dettes souveraines.

Loin de vouloir la fin de la monnaie unique, les anglo-saxons semblent au contraire s’en satisfaire, de même que la Chine. Cela devrait amener à se poser la question légitime de nos intérêts car il paraît douteux que l’euro dans sa forme actuelle puisse leur être favorable, ainsi qu’à nous…

05.07.2011

Protectionnisme, euro, démondialisation : la pensée unique contre-attaque

Alors que les intellectuels alternatifs amènent le débat économique sur tous les fronts (sortie de l’euro, protectionnisme, démondialisation), les tenants de l’ordre établi, néolibéral et monétariste, se crispent et refusent de débattre, préférant la caricature et l’outrance à la confrontation des idées.

Les caricatures du politiquement correct

Outre une interview de Christian Noyer dans le Figaro, c’est le Monde (qui avait, il est vrai, accueilli une interview de Jacques Sapir), qui mène la charge avec pas moins de trois papiers : une tribune d’Alain Faujas, qui fait du protectionnisme une « ligne Maginot », une autre, d’un professeur de Sciences Po, Zaki Laïdi, qui dénonce « l’absurde démondialisation » et un entretien avec Pascal Lamy pour qui « la démondialisation est réactionnaire ».

Christian Noyer affirme qu’une « réduction modeste des revenus permet d’obtenir les mêmes effets économiques qu’une dévaluation importante ». Non seulement cela est malhonnête puisque les deux doivent être équivalentes, mais cela montre aussi que les salaires vont devoir baisser. La comparaison entre la zone euro et les Etats-Unis est d’une sacrée mauvaise foi. Enfin, il refuse tout plan B. En revanche, il faut noter la justesse des questions de Jean-Pierre Robin.

Pascal Lamy ne fait pas dans la dentelle et ose affirmer que la compétitivité salariale indue n’est « pas évidente » tout en évoquant des écarts de salaires allant de 1 à 8 entre France et Chine du fait de la hausse des salaires chinois. Il faut noter qu’il minore volontairement les écarts (qui vont de 1 à 30 en Asie et de 1 à 10 en Europe). Le directeur de recherche de Sciences Po n’est pas moins caricatural en invoquant un « autocentrage économique » rappelant l’Albanie…

Il évoque le cas de l’Iphone, dont 4% de la valeur ajoutée est réalisée en Chine pour affirmer que les chiffres ne veulent rien dire, feignant d’ignorer que les composants issus des autres pays ont bien été importés dans un premier temps. ! Il ose même affirmer que « en achetant plus d’Airbus, on ne protège pas nécessairement plus l’emploi européen » ce qui est faux puisque 10% des composants de Boeing sont européens, contre 50% pour ceux d’Airbus (et il faut y ajouter le montage).

Le débat interdit

Ce qui est assez impressionnant, c’est la faiblesse de l’argumentation des défenseurs de la pensée unique. Quand ils ne réfutent pas tout simplement les chiffres du commerce extérieur, ils recourent à la caricature pour dénigrer tous ceux qui remettent en cause les dogmes libre-échangistes ou européistes. Pire, ils disent tout et son contraire, comme Christian Noyer qui affirme bien miraculeusement qu’une réduction modeste des revenus équivaut à une dévaluation importante.

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir des intellectuels de tous bords qui défendent ces idées, y compris des prix Nobel comme Paul Krugman, Joseph Stiglitz, Maurice Allais ou Amartya Sen. En France, des intellectuels de gauche (Jacques Sapir, Emmanuel Todd, Frédéric Lordon) comme de droite (Jean-Luc Gréau, Alain Cotta, Jean-Jacques Rosa, Gérard Lafay) remettent en cause la libéralisation excessive ou le choix d’une monnaie unique en Europe.

En outre, il devrait tout de même être possible de débattre du degré de libéralisation du commerce. Tous les pays sont un peu protectionnistes et cela ne devrait pas être un drame que de dire qu’il en faut davantage. Personne ne propose l’autarcie, même les plus radicaux. Il est tout de même normal de débattre démocratiquement des grands choix économiques. La crispation des grands partis et de nombreux médias sur la question est franchement révoltante.

Naturellement, les défenseurs de la pensée unique ne manquent pas une occasion de citer Marine Le Pen pour discréditer les idées alternatives. Cela fait plus peur que Paul Krugman ou Jospeh Stiglitz… Il serait temps de pouvoir avoir un débat sérieux sur ces questions.

22.06.2011

La course suicidaire aux excédents commerciaux

Encore une fois, Keynes avait raison, comme le souligne Jacques Sapir dans « La démondialisation », son livre qui créé la polémique. La recherche des excédents commerciaux est un puissant facteur de déséquilibres à l’échelle de la planète, qu’il faut absolument corriger.

Pourquoi les pays recherchent les excédents

Bien sûr, l’Allemagne et le Japon se sont construits économiquement en vendant dans le monde entier. Mais il faut noter que cette pratique s’est très largement accentuée à la fin des années 1990, sous une double conjonction. La libéralisation des échanges et des mouvements de capitaux a renforcé la concurrence et démultiplié les possibilités de gain (comme de pertes) du commerce avec les autres pays. Certains en ont vu une opportunité sur laquelle baser leur croissance.

Mais les crises des pays émergents ont également joué un rôle majeur, souligné par Krugman, Stiglitz et Sapir. En effet, les pays qui avaient peu de réserves de change ont été contraints, lors des brusques retraits des capitaux spéculatifs étrangers, de faire appel au FMI et à ses potions amères pour se financer, notamment en Asie à la fin des années 1990. Du coup, cela a poussé les pays émergents à accumuler des réserves pour ne jamais plus avoir besoin de Washington.

Des conséquences problématiques

Beaucoup de pays cherchent donc à croître par les exportations, quitte, pour certains, à passer d’une agriculture vivrière à une agriculture tournée vers l’exportation, ce qui pose de nombreux problèmes en cas d’envolée du prix des aliments à importer… Et contrairement au mythe de la mondialisation heureuse, tout le monde n’est pas gagnant dans le libre-échange. Quand il y a des excédents commerciaux, il y a forcément des déficits… qui posent un problème de financement.

Tout d’abord, le creusement du déficit d’un pays pèse sur son PIB, traduisant concrètement l’affaiblissement de sa structure productive. Ensuite, alors qu’un équilibre relatif de tous les pays fait que l’argent des exportations est utilisé pour importer, l’augmentation des déséquilibres commerciaux accroit la financiarisation de l’économie. En effet, les excédents commerciaux sont une forme d’épargne qui va être injectée dans le système financier.

Mais cela pose deux problèmes. Pour le pays en excédent, cette forme d’épargne peut être vue comme un manque de consommation ou de dépense dans l’économie réelle, et qui, en augmentant la demande de placements financiers, peut alimenter une bulle. Et pour les pays en déficit, outre l’appauvrissement productif que cela représente, cela suppose un besoin de capitaux et un endettement dont on mesure aujourd’hui toutes les conséquences dans la zone euro.

Revenir à la charte de la Havane

Bref, Keynes avait bien raison de soutenir que l’équilibre des balances des paiement était un objectif majeur de la régulation économique, et que, par conséquent, il convenait non seulement de pénaliser les pays présentant un déficit, mais aussi ceux qui sont en excédent. En effet, il serait illusoire de ne vouloir pénaliser que les pays en déficit, qui sont déjà en difficulté. Il faut bien évidemment imaginer un système qui agira également sur les pays en excédent.

Tout d’abord, il faut revoir les plans du FMI, qui sont une puissante incitation à accumuler des excédents confortables pour ne jamais avoir affaire à lui... Ensuite, il est totalement délirant d’avoir laissé en Europe des balances de paiement négatives de plus de 10% du PIB. En cela, les marchés ont très mal faits leur travail, ne sanctionnant pas les Etats concernés (Grèce, Portugal), et en les gratifiant, au contraire, de taux comparables à l’Allemagne…

Voilà encore une discussion qu’il aurait été utile d’avoir au G20. Mais, sous la pression de la Chine notamment, la France n’a même pas réussi à faire admettre que les déséquilibres commerciaux peuvent poser problème.

24.03.2011

La réforme de la finance peut-elle passer par l’UE ?

Il y a quelques jours, le Parlement Européen a voté en faveur de l’instauration d’une taxe sur les transactions financières. Si ce vote, sans conséquence, démontre à nouveau le fonctionnement ubuesque de l’Union Européenne, il montre un changement d’état d’esprit bienvenu.

Les progrès des idées régulatrices

Bien sûr, ce vote restera sans conséquence et on pourra toujours se demander s’il aurait été similaire si les personnes qui avaient voté avaient réellement eu le pouvoir de mettre en place une taxe sur les transactions financières. En effet, une très large majorité des députés européens (529 pour, 127 contre) a voté en faveur de la mise en place d’une taxe sur les transactions financières qui pourrait théoriquement rapporter 200 milliards d’euros, une somme bienvenue aujourd’hui.

Mais, une majorité plus restreinte (360 pour, 299 contre), s’est prononcée pour son application immédiate grâce au soutien de la CDU et d’une majorité de l’UMP, qui ont voté en faveur de cette proposition venue des rangs de la gauche et des écologistes. En outre, les députés européens ont pris position pour réduire drastiquement l’usage des CDS et des ventes à découvert. Malheureusement, le gouvernement Français tient un double-discours qui freine les avancées sur ces sujets.

L’Europe : frein ou opportunité de réforme ?

On peut voir ce vote de deux manières : d’une part se dire que si les questions de réglementations financières avaient été confiées au Parlement Européen, à la majorité simple, alors nous aurions fait de véritables progrès. Cela pourrait soutenir un mouvement vers plus d’intégration. Mais de l’autre, on peut légitimement se demander si le vote n’aurait pas été différent s’il avait réellement eu une valeur légale, poussant alors les lobbys à intervenir.

En effet, ces écarts de majorité ne sont guère encourageants pour cette taxe sur les transactions financières, oubliée par le G20 et soutenue par Joseph Stiglitz. Outre le fait que dans des conditions réelles, la majorité serait tout sauf garantie, on peut imaginer que la Cour de Justice y trouverait à redire (en fonction du sacro-saint principe de liberté de circulation des capitaux), de même que la Commission Européenne, qui ne goûte guère cet interventionnisme.

Bref, plus d’Europe, ce ne serait pas forcément plus de régulation, comme on le constate depuis toujours. Et dans le cadre actuel, il est évident que la Grande-Bretagne, le Luxembourg et la Belgique freineraient des quatre fers. La seule solution serait une initiative de l’Allemagne et la France, avec l’Italie et l’Espagne pour créer une Zone Européenne Financière régulée, instaurant à la fois un contrôle des changes et une taxe sur les transactions financières.

L’intérêt de cette nouvelle est de montrer qu’il existe une vraie opportunité de réformer la finance à l’échelle du continent avec l’Allemagne. Mais pour cela, il faudra passer outre les règles actuelles de l’UE. Ce n’est pas l’Europe qui domestiquera la finance, mais quelques grands Etats décidés.

13.03.2011

Pour un plan Marshall pour les pays arabes

L’idée pourra sembler incongrue à un moment où les finances publiques de nos Etats sont lourdement questionnées par les marchés. Et si c’était au contraire ce dont avait besoin l’Europe pour sortir la crise par le haut, et surtout un moyen d’aider la transition démocratique des pays arabes ?

Le précédent de l’Europe de l’Est

Bien sûr, nous avons fini par accepter les anciens pays d’Europe d’Est au sein de l’Union Européenne en 2004. Mais outre qu’ils ont attendu pendant plus de dix ans, nous leur avons surtout imposé une transition économique brutale. Comme le rapportent Jacques Sapir ou Joseph Stiglitz, le PIB de la Russie et de l’Ukraine a chuté de moitié pendant les années 1990, provoquant envolée du chômage, effondrement du pouvoir d’achat et même baisse de l’espérance de vie !

Les potions amères du consensus de Washington, déjà administrée par le FMI, ont imposé une libéralisation sauvage dont les bénéfices sont allés à une poignée d’oligarques, laissant le peuple souffrir pendant des années avant que la croissance ne reparte. Dans ces pays, la démocratie a rimé avec régression sociale. Pas étonnant que de nombreux peuples se tournent aujourd’hui vers des autocrates tant nous avons contribué à dévaloriser l’idée même de démocratie.

Au début des années 1990, au lieu de faire l’euro, à l’exemple des Etats-Unis au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, l’Europe aurait été mieux inspirée de proposer aux pays qui se libéraient du joug communiste un grand plan Marshall visant à les aider dans cette transition économique. Ainsi, nous aurions tissé des liens beaucoup plus solides avec les pays de l’Est, qui auraient été accompagnés au lieu d’être jetés sans ménagement dans le grand bain de l’économie mondialisée.

Le paysage européen en aurait été profondément transformé. La démocratie puissamment ancrée dans des pays où la liberté serait allée de pair avec le progrès et non avec la jungle. La Russie serait devenue un partenaire de l’Union Européenne, ses anciens satellites n’auraient pas regardé vers Washington pour leur sécurité, mais seulement vers cette Europe, qui les aurait accompagnés et aidés dans leur transition économique. Voilà ce qu’aurait pu être un beau projet européen.

Une nouvelle chance historique

On dit que l’histoire ne repasse jamais les plats une seconde fois. Pourtant, ici, c’est à nouveau le cas. Malheureusement, il y a fort à parier que cette Europe ne sera pas mieux équipée que celle de Maastricht pour aider les peuples qui se libèrent. Comme le montre Hervé Nathan, le sommet européen a encore débouché sur un robinet d’eau tiède totalement inutile. Plus nous nous mettons ensemble, plus nous semblons impuissants et incapables de faire quoique ce soit.

Certes, la précipitation de Nicolas Sarkozy n’a sans doute pas aidé, mais cela montre aussi fois que cette structure européenne, loin de permettre l’action, l’entrave, sauf quand il s’agit d’augmenter ses pouvoirs, de sauver les banques ou d’imposer l’austérité. Pourtant, quel beau projet européen pourrions-nous construire en tendant la main aux pays arabes qui se libèrent en leur proposant un nouveau plan Marshall pour que démocratie rime chez eux avec progrès économique !

En effet, les révolutions laissent souvent les pays affaiblis. Et cela est d’autant plus gênant que les troubles initiaux ont souvent été provoqués par des difficultés économiques, qui se retrouvent donc encore accentuées par les révoltes populaires qui désorganisent les pays. Il est donc crucial, au moment où la démocratie fait ses premiers pas, d’accompagner ces pays dans leur transition. Sans aide, il ne faudra pas s’étonner si l’islamisme ou l’autoritarisme finissent par fleurir.

Las, cette Europe ne se préoccupe que de sauver son petit monstre monétaire, l’euro, et de toujours amasser davantage de pouvoir en déshabillant les États Nations. Pourtant, l’Europe, ce pourrait aussi être un beau projet, généreux et tourné vers les peuples qui se libèrent. Il ne faut pas rêver.

10.03.2011

Les banques centrales, une affaire d’Etat

Avant-hier, je suis revenu sur le problème que posent aujourd’hui des banques centrales, qui prennent des décisions engageant la collectivité à hauteur de centaines de milliards d’euros ou de dollars, de manière irresponsable. En fait, il faut se poser réellement la question de leur indépendance.

La politique monétaire est une politique comme les autres

Ce n’est pas sans un certain plaisir que j’ai lu dans « Le triomphe de la cupidité » de Joseph Stiglitz, un plaidoyer contre l’indépendance des banques centrales. Pour lui, « la politique économique implique des arbitrages – des perdants et des gagnants – et on ne peut laisser ce genre de décision aux seuls technocrates. (…) La politique monétaire demande d’arbitrer entre chômage et inflation. » La politique monétaire est une politique comme les autres…

En outre, Joseph Stiglitz dénonce le biais des banquiers centraux qui voient « l’inflation comme le mal suprême » et qui « prétendent que l’inflation est particulièrement dure pour les pauvres ». Pour lui, « quand on entend les banquiers prendre fait et cause pour les pauvres, on doit se méfier. La vérité est que ceux qui perdent le plus sont les porteurs d’obligation ». En réalité, il ne faut pas s’attendre à ce que des technocrates qui vivent dans leur bulle défendent l’intérêt général.

Un argument d’efficience à double tranchant

Bien sûr, certains affirment que des banquiers centraux sont plus efficaces pour conduire la politique monétaire, que les hommes politiques auraient tendance à baisser les taux trop vite, ne pas les monter assez, qu’ils pourraient agir de manière démagogique. Et il est vrai qu’à voir certains déficits, cet argument n’est pas totalement dénué de sens. Cependant, les banquiers centraux indépendants n’ont rien fait pour contrer l’immense bulle des actifs des années 2000.

Bref, l’argument d’efficacité est déjà contestable en pratique, tous les organismes de contrôle indépendants ayant totalement échoué à prévenir la crise de 2008. Mais surtout, cette théorie porte en elle une remise en cause radicale de la démocratie. En effet, si on considère que des banquiers centraux défendent mieux l’intérêt général que les hommes politiques, pourquoi n’en serait-il pas de même pour la gestion du budget ? Ne faudrait-il pas alors confier le budget de la France à la Cour des Comptes ?

Pour une Etatisation des banques centrales

Bref, tant d’un point de vue efficacité que démocratie, il est essentiel de remettre en cause l’indépendance des banques centrales en Occident, un accident de l’histoire qui repose sur l’expérience de deux pays. En effet, aux Etats-Unis, ce sont les banques centrales des Etats qui ont constitué la Fed il y a un siècle, en dehors de l’action de l’Etat central. Et en Allemagne, la Bundesbank a été rendue indépendante suite à l’hyperinflation d’entre deux-guerres.

Mais sur le principe, rien ne justifie l’indépendance d’une banque centrale, à moins d’être un néolibéral dogmatique (croyant que la monnaie est un voile) et fondamentalement un peu antidémocratique. Parce que les banques centrales ont une influence majeure dans les choix de politique économique d’un pays, il est essentiel qu’elles rapportent au ministre de l’économie, et, qu’in fine, ce soit le gouvernement qui décide des grands choix de politique monétaire.

 Il faut mettre fin au dogme délétère de l’indépendance des banques centrales. Cette anomalie n’est pas injustifiée en Allemagne, où cela correspond à un consensus national. Mais ailleurs, il s’agit d’une véritable monstruosité anti-démocratique qu’il faut combattre.

18.02.2011

La France manque aux pays arabes

D’une part, on ne peut que se réjouir du processus de révolution démocratique qui s’empare de la quasi-totalité des pays arabes, en espérant qu’il se passe bien. De l’autre, alors que certains manifestent en Français, comment ne pas regretter que notre pays ne soit pas plus présent ?

Le besoin de France

Après le départ de Ben Ali et Moubarak, la tache d’huile de la révolution démocratique s’étend de plus en plus. L’Algérie, la Lybie, le Yémen, la Syrie, la Jordanie ou le Bahreïn connaissent aujourd’hui des troubles qui rappellent les premières heures des soulèvements Tunisien et Egyptien. Nous assistons peut-être à un mouvement historique de démocratisation qui fera fortement avancer les idées de liberté dans le monde. C’est un message d’espoir immense sur la nature de l’homme et son destin.

Et la France pourrait jouer un rôle bien plus important. En effet, comme le rapporte Slate, il y a une envie de France dans les opinions publiques arabes, un besoin de notre pays comme un facteur d’équilibre dans une région où l’image des Etats-Unis reste très ambivalente. Notre pays est le modèle de démocratie pour 47% des sondés, le pays qui joue le rôle le plus constructif au Proche-Orient pour 30% et le pays que les sondés aimeraient avoir comme super-puissance.

L’immense gâchis de Nicolas Sarkozy

Quand on examine ces résultats, comment ne pas se désoler devant la timidité de notre diplomatie ? Bien sûr, l’ingérence est d’autant plus à proscrire que nous sommes l’ancienne puissance coloniale de certains de ces pays. Mais entre un activisme néo-colonialiste et déplacé et l’inaction, il y a des alternatives… La France doit prendre la parole plus fermement pour réaffirmer nos idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité et aider tous les pays qui prennent la direction de la démocratie.

Nous sommes à la croisée des chemins, à un moment où la France peut accompagner le monde arabe dans sa construction historique. Mais rien ne se passe. On voit bien que l’Union Pour la Méditerranée du président n’est qu’un machin de plus totalement inutile. Pourtant, nous devrions aujourd’hui discuter avec l’Italie et l’Espagne pour mettre en place un plan pour aider la transition démocratique de la Tunisie et de l’Egypte, au contraire de ce que nous avons fait avec les pays d’Europe de l’Est.

Au début des années 1990, comme rapporté par Joseph Stiglitz, nous avons imposé une transition économique brutale aux anciens pays communistes alors que nous aurions du leur tendre la main et les aider, avec un plan Marshall pour faciliter la transition et éviter d’inutiles traumatismes. Ce que nous n’avons pas fait pour les anciens pays communistes, nous pourrions le faire aujourd’hui avec les pays arabes. Voilà ce que pourrait être l’apport de la France à cette belle révolution.

Jacques Chirac a brillamment entretenu la politique arabe de la France pendant ses mandats. Aujourd’hui, la France pourrait retrouver un rôle majeur dans cette région. Mais il faudrait pour cela avoir des hommes d’Etat à sa tête. Malheureusement.

17.01.2011

Quand Joseph Stiglitz évoque la sortie de l’euro

Il y a huit mois, le prix Nobel d’économie étasunien critiquait dans Le Monde les plans d’austérité sans pour autant remettre en cause l’existence de la monnaie unique européenne. Une nouvelle interview de Marianne permet de constater l’évolution de sa pensée sur le sujet.

La solution Argentine

Même s’il ne rentre pas dans le détail de l’argumentation d’un Jacques Sapir qui s’appuie sur l’analyse des balances commerciales et de l’évolution des coûts salariaux, Joseph Stiglitz affirme qu’ « en sortant de l’euro et en restructurant leur dette, la Grèce et l’Espagne retrouveraient leur compétitivité. Ces pays n’auraient évidemment plus accès aux marchés de capitaux. Mais c’est déjà le cas de la Grèce aujourd’hui. La pire des punitions, c’est ce qui leur arrive en ce moment… ».

Il s’appuie sur le cas Argentin en soulignant que « tous les problèmes de l’Argentine n’ont pas été résolus, mais la situation est objectivement meilleure aujourd’hui qu’auparavant ». Bref, lentement mais sûrement, le monde économique commence à comprendre que la situation des pays de la périphérie européenne est intenable et qu’on leur impose une cure sans fin d’austérité qui ne pourra se terminer que par une sortie de l’euro, une dévaluation et une restructuration de la dette.

D’ailleurs, même The Economist recommande avec une certaine gravité une restructuration des dettes de la Grèce, l’Irlande et le Portugal en soulignant que leur poids n’est pas soutenable. Il prévoit notamment que la dette de la Grèce atteindra 165% du PIB en 2014, soit une somme ingérable. Pour cette raison, l’hebdomadaire anglais propose une restructuration maintenant en argumentant que le plus tôt sera le mieux et que cela sera moins brutal que si cela est fait plus tard.

Un besoin insatisfait d’alternative

Plus globalement, il réitère sa critique des plans d’austérité européen en soulignant qu’elle « ne fait que retarder la solution des problèmes. Les économies seront plus faibles, les rentrées fiscales aussi, et le chômage sera plus élevé ». Il dénonce la domination de la finance et des banques dans l’interprétation de la crise et des solutions qui y sont apportées, affirmant même qu’aujourd’hui « les banques disposent de 51 % des votes, car elles achètent les gouvernements ».

Joseph Stiglitz semble passablement pessimiste, se posant même la question d’un possible virage à droite des Etats-Unis en 2012. Il critique durement le compromis passé par Barack Obama avec les républicains, qui prolonge les baisses d’impôt décidées par Georges Bush, soulignant qu’elles profitent principalement aux 1% de la population qui détient 40% des richesses. Au global, il souligne « qu’un moment politique important, favorable à une réforme de fond du capitalisme, a été raté ».

Petit à petit, le prix Nobel d’économie devient de plus en plus critique sur la politique conduite en Europe. S’il ne se prononce pas encore unilatéralement pour une fin de la monnaie unique, faute est de constater que nos idées continuent à progresser.

12.01.2011

L’euro, ce sont les raisins de la colère en Europe

Et maintenant, c’est au tour du Portugal d’entrer dans la tourmente avec des taux longs qui dépassent 7%. Même si le Premier Ministre affiche son optimisme, comment ne pas constater que les pays de la périphérie de l’Union Européenne sont dans une grave impasse ?

L’Europe du Sud va dans le mur

Bien sûr, le Portugal va réussir à afficher un déficit public légèrement inférieur à la prévision initiale de 7.3%, mais la situation est totalement intenable. Certes, la Commission annonce une croissance du PIB de 0.5% en 2010 et de 0.7% en 2011 mais ce second chiffre semble totalement illusoire étant données les mesures d’austérité annoncées en novembre. Comment le pays pourrait-il croître avec un gel des retraites, une baisse de 5% du traitement des fonctionnaires et une hausse de la TVA ?

Certes, ce plan doit ramener le déficit à 4.6% en 2011 mais il est probable que le pays retombera en récession, d’autant plus que ce n’est pas la demande des autres pays européens qui pourra arranger quoique ce soit. Du coup, la dette publique va dépasser 80% du PIB. Le problème est que le Portugal empruntait autour de 4% à long terme et qu’il doit aujourd’hui emprunter à 7%. Appliqué à l’ensemble de la dette, cela représente un surcoût de 2.4% du PIB !

Joseph Stiglitz souligne bien justement que cette voie n’est pas tenable et que l’euro est devenu un « élément de faiblesse ». En effet, les pays du Sud de l’Europe ne pourront pas s’en sortir sans le bol d’air que donnerait à leurs économies une dévaluation car l’austérité entretient la crise, qui détériore la situation financière, qui appelle davantage d’austérité… Le seul moyen de casser ce cercle vicieux serait de dévaluer pour relancer la production intérieure et accroître les revenus du tourisme.

Aucune issue crédible possible

En fait, les pays du Sud de l’Europe sont dans une impasse similaire à celle de l’Argentine au tournant du siècle. En s’accrochant à la monnaie unique, ils accentuent la crise sans espoir d’en sortir. Plus ils tarderont, plus la sortie sera dure, même si  on peut prédire un fort rebond, à la manière de ce qui s’était passé pour Buenos Aires. D’ailleurs, en Grèce, on assiste déjà à une fuite des capitaux similaire à celle de l’Argentine puisque les dépôts bancaires ont fondu de 12% depuis décembre 2009.

Les marchés et les acteurs privés ont bien compris que la situation est intenable et qu’il vaut mieux détenir des euros en Allemagne qu’en Grèce… La situation est intenable. Et ce ne sont pas les solutions évoquées par les défenseurs de l’euro qui permettraient de résoudre quoique ce soit. La plupart de leurs idées (plan de relance, rééquilibrage des balances commerciales) impliquent un changement tellement radical de la politique Allemande que cela semble totalement illusoire.

Les euro-bonds ne sont pas une solution. Même à hauteur de 60% du PIB (et il est peut probable que l’Allemagne accepte de devenir caution solidaire de 3500 milliards d’euros de dettes supplémentaires), cela laisserait des dettes au-delà des 60%, sur lesquelles la spéculation serait sans doute d’autant plus redoutable… Et puis, aucune solution évoquée ne permettrait pas de régler le problème de compétitivité, qui ne peut être soldé que par une dévaluation.

La Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie ne pourraient rester temporairement dans l’euro qu’en acceptant une baisse importante de leur niveau de vie pour regagner en compétitivité. Mais cette voie serait celle d’une Dépression comparable aux années 1930.