26.10.2009

Frédéric Lordon décrypte la crise

Dans « Jusqu’à quand », publié en septembre 2008, Frédéric Lordon livrait une analyse passionnante des mécanismes de la crise. Dans « La crise de trop », il affine son analyse et développe ses propositions.

Les causes de la crise

Pour l’auteur, il y a deux raisons principales à la crise économique que nous traversons, deux contraintes à laquelle nos économies se sont soumises, « celle de la finance, qui exige la rentabilité actionnariale, et celle de la concurrence qui veut la compétitivité-prix, qui ont écrasé les salaires et fait exploser les inégalités ». Une analyse proche de celle de Robert Reich dans « Supercapitalisme ».

Il souligne que « l’origine réelle (de la crise), c’est l’insuffisance des salaires » et demande si « les ménages se seraient endettés pour le plaisir ? Ou plutôt parce que l’évolution de leur revenu ne leur laissait pas d’autre choix ? » Il parle à raison d’un « capitalisme à basse pression salariale » et montre que cette basse pression épargne le 1% de la population qui a vu ses revenus fortement progresser (+19% de 1998 à 2006 selon Camille Landais et même +32% pour 0,1% de la population, contre 4% pour 90% de la population).

Frédéric Lordon souligne aussi la responsabilité de l’administration Clinton, qui a abrogé le Glass Steagall Act, qui limitait la concentration bancaire. Il souligne le comportement indécent des banques, en citant l’exemple de Merrill Lynch, dont le président n’a pas hésité à distribuer plus de 4 milliards de dollars de bonus avant sa reprise par Bank of America, alors que l’Etat fournissait 20 milliards d’aides publiques. Il rappelle que même The Economist avait alors parlé de « racket » et « pillage »…

La responsabilité des politiques

Surprise, Frédéric Lordon exonère les banquiers de toute responsabilité. Pour lui, ils profitent du système que les politiques ont bien voulu construire. Il souligne que « la crise n’est pas simplement financière » et vient des structures économiques que les gouvernements ont construites depuis des années. Pour lui, « lorsque les structures sont installées, il ne faut pas s’étonner que les agents qui y sont plongés se comportent comme ces structures les déterminent ou les autorisent à se comporter ».

Il souligne que « les Etats ont été les instituteurs des marchés, et que la mondialisation, qui a si dramatiquement restreint la marge de manœuvre des politiques publiques, a été le fait d’autres politiques publiques ». Suit une critique radicale et virulente de ce qu’il appelle « le socialisme de gouvernement », qui est un responsable majeur de la déréglementation. Il dénonce de manière croustillante les éditorialistes schizophrènes du Monde et de Libération ainsi que les dirigeants socialistes.

La chronologie est édifiante. En 1986, Pierre Bérégovoy présente la loi de déréglementation des marchés financiers. En 1988, la directive Delors-Lamy vise à réaliser la pleine mobilité des capitaux, faisant « du marché financier européen un terrain vague de la finance, ouvert à tous les vents ». Il cite la baisse de la fiscalité sur les revenus du capital (Bérégovoy, 1990), le régime fiscal favorable des stock-options (Strauss-Kahn, 1998) ou l’épargne salariale (Fabius, 2001)…

Il attaque également le rapport Attali, promoteur « d’une concurrence efficace et un système financier capable d’attirer du capital ». Il proposait « d’harmoniser les réglementations financières et boursières avec celles applicable au Royaume-Uni pour ne pas handicaper les acteurs français » et de « modifier la composition des commissions et des collèges de régulateurs pour que les champions de la finance puissent s’exprimer et influencer la position du Haut Comité de place ».

La mondialisation en cause

« En appeler au gouvernement mondial est le plus sûr moyen d’avoir la paix – entendre : pas de gouvernement du tout » : Frédéric Lordon décrit bien l’impasse des solutions globales, qui n’ont jamais fait autre chose que pousser l’agenda néolibéral. Il souligne sa proximité avec Joseph Stiglitz en affirmant que « la mondialisation a précisément eu pour effet de redéployer les marchés à l’échelle mondiale, c’est-à-dire dans un environnement de faible densité institutionnelle ».

Pour lui, les marchés financiers sont l’exemple le plus pur du marché libéralisé, avec toutes les conséquences que cela a pu avoir. Selon lui, il manque « une authentique communauté politique constituée » qui pourrait réguler le marché. Les Etats-nations sont donc  une solution mais il croit également à une solution européenne, même s’il reconnaît que l’Europe actuelle fait plus partie du problème que de la solution. Il voit cependant dans les violations récentes et répétées des traités un motif d’espoir.

Il attaque les commissaires qui lui font « penser à des témoins de Jéhovah, qui préfèrent laisser mourir plutôt que d’offenser leurs interdits de la transfusion ». Il qualifie la Commission de « nuisible » soulignant qu’elle veut « couper une jambe aux banques au moment où l’on voudrait qu’elles marchent à nouveau ». Mordant, il parle de son « délire » qui reviendrait à « arrêter une ambulance parce qu’elle vient de passer à l’orange en se rendant sur une scène de carambolage ». Pour lui, « la Commission a perdu tout sens commun ».

L’analyse de Frédéric Lordon a le don d’être intellectuellement passionnante mais elle est également distrayante à lire, comme le montre les dernières citations qui donnent un piment bien agréable à la lecture.

Source : « La crise de trop », Frédéric Lordon, Fayard

Demain, les solutions proposées par Frédéric Lordon

10.08.2009

Frédéric Lordon, conteur de l’anarchie financière

Avec « L’implosion » de Paul Jorion pour expliquer les subprimes, « Jusqu’à quand ? » est sans doute le deuxième ouvrage de référence pour mieux comprendre la crise financière. Un livre indispensable.

Le must pour comprendre la crise financière

Autant Paul Jorion maîtrise comme personne les arcanes du marché des subprimes, autant Frédéric Lordon a un don particulier pour expliquer la crise financière de A jusqu’à Z de manière extrêmement pédagogique en aidant à comprendre des notions souvent survolées ailleurs. Je comprends désormais mieux pourquoi RST s’est fait le défenseur de cet économiste de talent qui rend les ténèbres financières lumineuses.

Pourtant, ce livre a été achevé en septembre 2008, soit avant le déclenchement de la phase probablement la plus critique de cette crise financière. Néanmoins, cela ne disqualifie en aucun cas ce livre dans la mesure où Frédéric Lordon n’a pas pour objectif de faire un compte-rendu de la crise. Son objectif, beaucoup plus ambitieux, est d’expliquer les mécanismes qui sont responsables de cette crise financière et d’arriver en conclusion à recommander des solutions concrètes pour « en finir avec les crises financières ».

Au cœur de l’anarchie financière

Même s’il n’est pas le premier à décrire la jungle financière, Frédéric Lordon a le grand mérite de tout réunir de manière très claire. Son explication de la titrisation m’a permis de mieux comprendre les limites de ces instruments financiers. Il y a pour lui trois raisons majeures à la crise : le cocktail détonnant de la concurrence et de la cupidité, l’innovation financière et une très mauvaise mesure du risque.

Il dénonce notamment l’effet de levier et démontre par de simples exemples l’immensité des risques pris par les banques. Ainsi Bear Sterns avait doté un fond de 600 millions de capitaux propres et de 10 milliards d’emprunt aux banques. Résultat, une contraction de 6% provoque l’effacement de l’ensemble des capitaux propres… Globalement, cette banque avait « une position globale sur les dérivés de crédit de 13,4 trillions de dollars pour 80 milliards d’actifs et 10 milliards seulement de capitaux propres » !

Les esprits animaux et la tritrisation

L’auteur reprend les argument jadis avancés par Keynes pour expliquer le comportement aberrant des marchés. Il montre que « qui voudrait trop accorder aux précautions d’un risque futur est condamné à dégrader sa rentabilité présente » et que « la jauge exclusive du résultat courant comparé concentre le jugement sur le présent immédiat et rétrécit tragiquement les horizons temporels ». Le risque des comportements se retrouve jusque dans le nom des prêts NINJA (No Income No Job or Assets)…

L’innovation financière est alors utilisée pour le pire. Il explique mieux que quiconque le danger des ABS, ces outils, souvent placés dans des paradis fiscaux, qui transforment bien illusoirement le plomb en or. Grosso modo, un ensemble de créances et obligations d’un risque BBB (et donc au rendement plus élevé que les AAA) est re-découpé en plusieurs tranches de manière à placer le risque dans les tranches basses pour créer une tranche de synthèse AAA au rendement proche du BBB, théoriquement sans les risques.

Un risque théoriquement supprimé mais réellement démultiplié

En fait, la titrisation est une « stratégie de contournement réglementaire ». Elle permet à la fois de réduire les créances d’une banque et donc son exigence de capitaux propres tout en augmenter son rendement, d’autant plus que les banques n’hésitent pas à investir dans les tranches basses, au retour plus juteux. Là-dessus viennent s’ajouter les CDS (Credit Default Swaps), des contrats d’assurance de défaut d’une créance passée par une institution financière auprès d’une autre.

Le problème est que cette multiplication des assurances contre le risque finit par faire que « plus personne n’a le souci du contrôle quantitatif ni du contrôle qualitatif de l’émission de nouveaux risques de crédit ». Trop d’assurance contre le risque conduit à prendre justement trop de risques… Selon les règles de Bâle 2, les banques assurant un actif avec un CDS peuvent le pondérer à seulement 20% (subsiste le risque de faillite de celui qui assure), poussant encore l’effet de levier.

En outre, les CDS étant échangeables, celui qui assure un risque n’est pas sûr que son nouvel assureur soit solvable. Qui plus est, ces produits sont devenus de simples « actifs négociables en soi, auxquels la spéculation s’intéresse du seul fait que leurs prix vont varier et qu’il en résultera des opportunités de plus-values, mais indépendamment de leur finalité originelle de couverture ». Le marché des produits dérivés vaut 15 fois le PIB mondial. 1000 milliards de CDS couvrait la dette de 15 milliards de GM…

Tout l’intérêt du livre de Frédéric Lordon est de ne pas s’arrêter à cette analyse des dérives de l’anarchie financière pour proposer des solutions, que j’étudierai demain.

Source : Frédéric Lordon, « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières », Raisons d’agir