03.08.2011
Gérard Lafay, un économiste qui propose une alternative
Là où beaucoup d’économistes s’arrêtent à un constat, aussi brillant soit-il, Gérard Lafay a la particularité de développer de nombreuses propositions dans « 12 clés pour sortir de la crise », rendant ce livre d’autant plus intéressant, pour ne pas dire indispensable.
Une révolution monétaire et financière
Gérard Lafay est un partisan des solutions de Maurice Allais, qui va beaucoup plus loin que le simple Glass Steagall Act qui sépare banques de dépôts et banques d’investissements. Il est favorable au 100% money, théorie défendue notamment par Christian Gomez. Cette réforme suppose que la banque centrale reprenne le contrôle total de la création monétaire, abandonnée aujourd’hui aux banques privées. Elle interdit aux banques de se financer à court terme pour prêter à long terme.
Dans ce système, ce ne sont pas deux mais trois types de banques qui coexisteraient, outre la Banque Centrale : des banques de dépôt, qui ne pourraient faire aucun crédit et qui se feraient rémunérer leur service ; des banques de crédit qui récolteraient les dépôts pour les replacer sur des échéances égales ou inférieures ; des banques d’affaires qui s’occuperaient des opérations de marché. Ce système doit « éradiquer la prolifération financière du tournant néocapitaliste ».
Après un éloge des « stabilisateurs automatiques » keynésiens, il attribue la situation délicate de nos finances publique à « la politique de concurrence extrême et à une accumulation de règles bureaucratiques (qui fait perdre) tous les bienfaits que la libre concurrence est susceptible d’apporter ». Il épingle notamment les 80 000 pages de réglementation issue de l’Europe. Malgré tout, il dénonce la « rigueur extrême (actuelle) qui ignore délibérément les leçons (…) du passé ».
Gérard Lafay prend position en faveur de la monétisation, interdite depuis 1973. Il propose un retour aux monnaies nationales, soulignant que « l’euro a accentué les divergences entre pays membres », et notamment les déficits extérieurs. Favorable à un nouveau système monétaire européen ainsi qu’à la mise en place d’une monnaie commune, une UEC (Unité Européenne de Compte), il recommande, comme Jean-Jacques Rosa, une parité où un nouveau franc égale un euro.
Préserver notre modèle social
Parce qu’il est illusoire de vouloir conserver les activités à haute valeur ajoutée (« les capitalistes étaient assez cupides pour vendre les cordes qui allaient permettre de les pendre », citant Lénine !), Gérard Lafay appelle à maîtriser le taux de change, se protéger du dumping et investir massivement dans la recherche et le développement. Il en profite pour dénoncer la surévaluation de 40% de la monnaie unique européenne et appelle à revenir aux monnaies nationales.
Il soutient finement que « le néocapitalisme masque ses travers derrière un idéalisme mondialiste » et appelle de ses vœux « des montants compensatoires antidumping ». Il souligne le rôle de l’Etat dans la recherche fondamentale et critique la dégradation de notre éducation nationale. Pour éviter un démantèlement de notre modèle social, il propose une TVA sociale et une maîtrise du coût de la protection sociale. Il souligne néanmoins que le manque de croissance explique aussi les déficits.
Il prend fermement position pour la retraite par répartition, citant Jacques BIchot qui dénonce le « court-termisme immoral et la gestion spéculative » de la retraite par capitalisation. Mais il recommande une grande simplification et la mise en place d’un régime par points comme en Suède. Il critique la réforme « bâclée et politicienne » de Nicolas Sarkozy. Pour lui, les règles définies démocratiquement ne doivent pas pouvoir être contestées par les multinationales ou les technocrates.
Gérard Lafay fait également un long plaidoyer gaullien et de nombreuses propositions pour développer la participation. Il dénonce la réforme de Nicolas Sarkozy. Il propose de supprimer l’IS pour tripler la réserve de participation dans les entreprises, et faire monter les salariés (devenus « travailleurs propriétaires ») dans le capital (jusqu’à atteindre une minorité de blocage par exemple) et non pour distribuer uniquement du pouvoir d’achat. Il évoque les propositions de SGAP de Patrick Guiol.
Entre un « étatisme envahissant et le néocapitalisme », Gérard Lafay dessine les contours d’un « néo-corporatisme, progressiste libéral et démocratique ». Merci pour cette belle contribution.
Source : Gérard Lafay, « 12 clés pour sortir de la crise », L’Harmattan
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (27) | Envoyer cette note | Tags : gérard lafay, 12 clés pour sortir de la crise, maurice allais, christian gomez, keynes, jean-jacques rosa, patrick guiol, sgap
28.07.2011
Quand le philosophe Paul Jorion dépasse l’économiste
C’est une des choses que j’avais particulièrement apprécié dans « L’implosion », la capacité de l’auteur à développer une réflexion philosophique sur notre société, sa déshumanisation et son retour à l’état de nature. Il la prolonge largement dans ce nouveau livre.
Paul Jorion, philosophe
Il souligne que théoriquement, les salariés devraient être de vrais parties prenantes dans la production d’une entreprise et, à ce titre, se partager avec les autres acteurs (actionnaires, capitalistes et dirigeants) les profits de la vente. Mais il note qu’aujourd’hui, ils ne sont qu’un frais de production comme un autre. De manière totalement asymétrique, la rémunération des traders se fixe en fonction des commissions qu’ils rapportent, ouvrant la voie à des salaires énormes.
Jorion rappelle que pour Marx, « la baisse tendancielle du taux de profit est la raison pour laquelle le capitalisme est condamné à terme ». Mais il note que, bien au contraire, le taux de profit ne cesse ne progresser, notamment du fait de la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée, passée, selon Edouard Husson, de 1992 à 2007 de 66.4 à 54.8%, sans conduire à une forte hausse des investissements mais à une progression des dividendes et du cash flow.
Il revient sur le fait que Keynes avait fait « du plein emploi un principe intangible autour duquel redéfinir l’économie » pour refuser la substitution des salaires par le crédit et éliminer la fonction parasitaire de la finance. Il souligne que l’absence trop forte d’égalité affecte la liberté des individus et la fraternité est remise en cause par le néolibéralisme devenu principe organisateur de notre société.
Citant Thomas Hobbes, il revient sur son image de retour à l’état de nature et de loi de la jungle pour définir nos sociétés modernes, où « l’homme est un loup pour l’homme » du fait de la trop forte concentration de la richesse. Il cite Freud pour qui « l’homme civilisé a fait l’échange d’une part de bonheur possible contre une part de sécurité » et qui rejetait le communisme où la vertu n’étant pas récompensée.
Il cite également Hegel pour souligner l’importance du travail dans le processus d’intégration à la société et évoque les « exigences contradictoires du citoyen et du bourgeois qui cohabitent en nous : le citoyen aspire à l’égalité de tous (…) alors que le bourgeois insiste sur son droit personnel à accumuler autant de richesses qu’il le jugera bon ». Il cite également plusieurs fois Robespierre pour qui « l’extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux et de bien des crimes ».
S’opposant aux néolibéraux et libertariens, Paul Jorion affirme que : « c’est l’Etat seul qui pourra organiser la force collective qui permettra de défendre la propriété de chacun ». Il cite Lacordaire : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Il termine son livre en appelant à une grande réforme fiscale progressiste qui n’est pas sans rappeler les principes de celle défendue par Piketty et Landais.
Zone d’ombre monétaire
Si ce livre est très réussi, j’y mettrai deux bémols. Le premier concerne l’analyse que fait l’auteur du travail « devenu rare dans un monde où la productivité croît par l’automation ». Un déficit commercial équivalent à 4% du PIB et la crise permettent de fortement contester cette vision en France. Il me semble que le chômage de masse est davantage le produit de choix politiques qu’un fait inéluctable consécutif au progrès (ce qui aurait pu être dit plusieurs fois dans l’histoire).
Enfin, l’auteur affirme de manière un peu rapide que « les banques centrales – et elles seules – sont en charge de création monétaire ». Un simple cours de comptabilité, ou, par exemple, le livre de Pierre-Noël Giraud, « Le commerce des promesses » permettent de comprendre que ce sont les banques privées qui créent la monnaie aujourd’hui. En outre, si l’assertion de l’auteur était juste, le bilan de la BCE serait équivalent à la masse monétaire de la zone euro. Or, il n’en représente que 20% (2000 milliards contre 9500), et leurs évolutions sont totalement dé corrélées.
Malgré ces deux points, la lecture de ce nouvel ouvrage de Paul Jorion est hautement recommandable car si son foisonnement est parfois un peu désordonné, il est extrêmement riche, tant sur l’analyse pointue des dérives de la finance, que de son histoire et il présente une analyse philosophique passionnante.
Source : Paul Jorion, « Le capitalisme à l’agonie », Fayard
10:55 Publié dans Economie, Livres, Société | Lien permanent | Commentaires (54) | Envoyer cette note | Tags : paul jorion, marx, keynes, thomas hobbes, freud, hegel, piketty, landais, pierre-noël giraud
22.06.2011
La course suicidaire aux excédents commerciaux
Encore une fois, Keynes avait raison, comme le souligne Jacques Sapir dans « La démondialisation », son livre qui créé la polémique. La recherche des excédents commerciaux est un puissant facteur de déséquilibres à l’échelle de la planète, qu’il faut absolument corriger.
Pourquoi les pays recherchent les excédents
Bien sûr, l’Allemagne et le Japon se sont construits économiquement en vendant dans le monde entier. Mais il faut noter que cette pratique s’est très largement accentuée à la fin des années 1990, sous une double conjonction. La libéralisation des échanges et des mouvements de capitaux a renforcé la concurrence et démultiplié les possibilités de gain (comme de pertes) du commerce avec les autres pays. Certains en ont vu une opportunité sur laquelle baser leur croissance.
Mais les crises des pays émergents ont également joué un rôle majeur, souligné par Krugman, Stiglitz et Sapir. En effet, les pays qui avaient peu de réserves de change ont été contraints, lors des brusques retraits des capitaux spéculatifs étrangers, de faire appel au FMI et à ses potions amères pour se financer, notamment en Asie à la fin des années 1990. Du coup, cela a poussé les pays émergents à accumuler des réserves pour ne jamais plus avoir besoin de Washington.
Des conséquences problématiques
Beaucoup de pays cherchent donc à croître par les exportations, quitte, pour certains, à passer d’une agriculture vivrière à une agriculture tournée vers l’exportation, ce qui pose de nombreux problèmes en cas d’envolée du prix des aliments à importer… Et contrairement au mythe de la mondialisation heureuse, tout le monde n’est pas gagnant dans le libre-échange. Quand il y a des excédents commerciaux, il y a forcément des déficits… qui posent un problème de financement.
Tout d’abord, le creusement du déficit d’un pays pèse sur son PIB, traduisant concrètement l’affaiblissement de sa structure productive. Ensuite, alors qu’un équilibre relatif de tous les pays fait que l’argent des exportations est utilisé pour importer, l’augmentation des déséquilibres commerciaux accroit la financiarisation de l’économie. En effet, les excédents commerciaux sont une forme d’épargne qui va être injectée dans le système financier.
Mais cela pose deux problèmes. Pour le pays en excédent, cette forme d’épargne peut être vue comme un manque de consommation ou de dépense dans l’économie réelle, et qui, en augmentant la demande de placements financiers, peut alimenter une bulle. Et pour les pays en déficit, outre l’appauvrissement productif que cela représente, cela suppose un besoin de capitaux et un endettement dont on mesure aujourd’hui toutes les conséquences dans la zone euro.
Revenir à la charte de la Havane
Bref, Keynes avait bien raison de soutenir que l’équilibre des balances des paiement était un objectif majeur de la régulation économique, et que, par conséquent, il convenait non seulement de pénaliser les pays présentant un déficit, mais aussi ceux qui sont en excédent. En effet, il serait illusoire de ne vouloir pénaliser que les pays en déficit, qui sont déjà en difficulté. Il faut bien évidemment imaginer un système qui agira également sur les pays en excédent.
Tout d’abord, il faut revoir les plans du FMI, qui sont une puissante incitation à accumuler des excédents confortables pour ne jamais avoir affaire à lui... Ensuite, il est totalement délirant d’avoir laissé en Europe des balances de paiement négatives de plus de 10% du PIB. En cela, les marchés ont très mal faits leur travail, ne sanctionnant pas les Etats concernés (Grèce, Portugal), et en les gratifiant, au contraire, de taux comparables à l’Allemagne…
Voilà encore une discussion qu’il aurait été utile d’avoir au G20. Mais, sous la pression de la Chine notamment, la France n’a même pas réussi à faire admettre que les déséquilibres commerciaux peuvent poser problème.
10:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : jacques sapir, keynes, paul krugman, joseph stiglitz, charte de la havane, g20
31.05.2011
L’euro, facteur de régression sociale
Bien sûr, beaucoup de Français pensent encore que si l’euro n’a pas forcément été une bonne chose, contrairement à ce qui nous a été promis, il reste préférable à un retour aux monnaies nationales. Voilà pourquoi il est impératif de mettre fin à cette hasardeuse expérimentation.
Avec l’euro, le chômage et le pouvoir d’achat sont les variables d’ajustement
« Avec l’euro fou (plus encore que fort), l’Europe réussit le tour de force d’utiliser sa propre puissance économique pour se torturer » : c’est ainsi qu’Emmanuel Todd parlait de la monnaie unique dans « Après la démocratie » en 2008. Encore une fois, ses propos auront été prophétiques. En effet, à l’époque, cette critique concernait principalement la surévaluation de la monnaie unique, qui a provoqué un grand mouvement de délocalisations dans nos pays.
Mais aujourd’hui, c’est un mécanisme plus complexe, plus sournois et plus durable qui se met en place. Cette monnaie unique utilisée par des pays trop différents nous a fait diverger au lieu de nous faire converger. Elle a accentué les déséquilibres, en permettant la hausse des déficits de l’Europe latine et les excédents de l’Allemagne et des Pays Bas. Auparavant, la solution aurait été simple : des réajustements de parité monétaire pouvaient rééquilibrer le tout.
Mais avec l’euro, l’ajustement se produit sur la demande intérieure : les pays en déficit sont contraints de réduire leurs salaires et les dépenses publiques pour équilibrer leurs comptes et réduire leurs importations. Il n’est plus possible de dévaluer sa monnaie pour gagner des parts de marché et exporter davantage du fait d’une amélioration de la compétitivité prix. Du coup, comme le dit The Economist, l’absence de possibilité de dévaluer fait des salaires la variable d’ajustement.
L’euro : une machine infernale
Bien sûr, une dévaluation n’a pas que des avantages. Mais toute la science économique montre que, bien maîtrisée, elle permet en général de redynamiser une économie. Au sein de la monnaie unique, ce n’est plus possible et le seul moyen d’améliorer sa balance commerciale est de comprimer les salaires (ce qui contient les importations et favorise les exportations), comme l’a bien compris l’Allemagne dès les années 1990 et qui a été le premier pays à mener une telle politique.
Mais tout ceci se heurte à une limite : ceci ne peut pas marcher si tous les pays font la même politique car cela reviendrait à casser la croissance. En outre, cela donne une prime au moins-disant salarial et social, entrainant une course sans fin à la régression sociale. Ceci démontre a posteriori toute l’intelligence de la charte de la Havane et de Keynes, pour lesquels l’équilibre des balances commerciales était important et les pays en excédent comme en déficit devaient être sanctionnés.
Le modèle de croissance par l’excédent commercial est dangereux car il introduit une concurrence sans fin où il y a des perdants et où le moins-disant part avec un avantage. Le maintien de monnaies nationales permettait de réduire cette pression puisque les pays qui laissaient progresser les salaires plus que leurs voisins pouvaient ensuite dévaluer pour regagner en compétitivité. Les monnaies nationales permettaient le progrès quand la monnaie unique entraine la régression.
Une solidarité financière n’y ferait rien car, outre le fait d’être politiquement impossible, financer les déficits revient à traiter les conséquences du problème et non ses causes. La seule solution pour casser le cercle vicieux de la régression sociale est de revenir aux monnaies nationales.
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Europe | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : euro, emmanuel todd, après la démocratie, the economist, charte de la havane, keynes
08.05.2011
« La démondialisation » : la bible économique alternative de Jacques Sapir (1/2)
C’est par hasard que j’ai appris la sortie du dernier livre de Jacques Sapir, « La démondialisation », le mois dernier. Passées les premières pages, qui ne surprendront pas les amateurs de l’auteur, sa lecture révèle un essai indispensable pour la pensée économique alternative.
Un livre aux multiples facettes
Que pouvait encore apporter Jacques Sapir à la réflexion pour la construction d’un nouveau monde économique ? En effet, tant de livres ont été écrits depuis quelques années qu’il pouvait sembler difficile de trouver une vraie valeur ajoutée à une telle entreprise. Et pourtant, il y parvient brillamment. Tout d’abord, il est sans doute le premier à faire une analyse globale des travers de la mondialisation.
En effet, Jacques Sapir mêle analyse de la monnaie, du commerce et de la finance dans un même ouvrage, ce qui est finalement assez rare. La « démondialisation » qu’il appelle de ses vœux est aussi globale que le monde économique dans lequel nous vivons. Et ce point est fondamental, alors que la plupart des auteurs privilégient soit une analyse financière (Frédéric Lordon, Paul Jorion), soit une analyse du libre-échange (Emmanuel Todd). L’anarchie néolibérale est bien globale.
En outre, ce livre présente d’autres atouts. L’auteur revient sur l’histoire de la construction de notre système économique actuel depuis la Seconde Guerre Mondiale dans une synthèse saisissante et passionnante des 70 dernières années. Ces passages se lisent comme un roman et remettent en perspective tout ce qui se passe aujourd’hui. Ils permettent de comprendre bien plus en profondeur le débat économique entre Keynes et les Etats-Unis dans les années 1940.
Mieux, outre le fait de permettre d’enrichir ses connaissances historiques, ce livre présente une double lecture. Ses 250 pages en font un livre d’économie accessible, une synthèse utile des problématiques de la mondialisation et des solutions qu’il faut y apporter. Car, plutôt que de faire un livre de 500 pages qui aurait pu en rebuter certains, Jacques Sapir a pris le soin d’indiquer de très nombreux liens qui permettent de compléter ses analyses et d’aller plus loin.
Une histoire de la mondialisation
La partie sur le commerce est plus courte car la charte de la Havane fut rejetée par les Etats-Unis. Elle contenait pourtant de nombreux aspects intéressants, comme la priorité donnée à l’emploi, la possibilité de mesures protectionnistes, une volonté d’équilibre des balances des paiements. Globalement, cette charte reflétait assez fidèlement les idées de Keynes. Mais le GATT et plus encore l’OMC à partir des années 1990 sont partis dans une direction opposée.
Dans le domaine financier, il revient sur les propositions de Keynes, qui s’opposait à l’étalon-or, qui risquait de limiter les liquidités et était donc partisan d’une monnaie internationale (le bancor). Favorable au libre-échange à l’origine, il s’était ouvert au protectionnisme et surtout à l’équilibre des balances des paiements (souhaitant pénaliser déficit comme excédent). Enfin, si la coordination entre Etats est essentielle, il était très attaché à la souveraineté nationale et donc au contrôle des mouvements de capitaux.
Malheureusement, les Etats-Unis ont imposé leur système, à l’exception de l’UEP (Union Européenne des Paiements) de 1950 à 1958, pour équilibrer les balances des paiements. A partir de 1958, la France s’efforça de réformer le système dans un sens très keynésien, s’opposant à la libéralisation des capitaux, puis poussant le successeur du bancor, le DTS en 1967, et enfin cherchant à en donner l’accès aux pays en voie de développement (ce que refusaient les Etats-Unis).
Les tentatives de réforme ayant échoué, la France se retire du « pool de l’or » et échange ses dollars, contribuant à l’effondrement d’un système miné par les déficits étasuniens résultant de la guerre du Vietnam. En 1971, la convertibilité du dollar est suspendue (après avoir été limitée dès 1968) et en 1973, la conférence de Jamaïque consacre le flottement généralisé des monnaies, le prélude à la déréglementation généralisée de l’économie dans les années à venir.
L’aspect historique ne représente qu’une partie du livre de Jacques Sapir. Le cœur de cet ouvrage est une critique radicale de la mondialisation, que j’étudierai demain.
Source : « La démondialisation », Jacques Sapir, collection « Economie humaine », Seuil
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : jacques sapir, démondialisation, charte de la havane, omc, bretton woods, keynes
31.01.2011
Croissance : divergences anglo-saxonnes
D’un côté, une baisse surprise de 0.5% du PIB au 4ème trimestre en Grande-Bretagne, faisant craindre une rechute. De l’autre, une croissance en hausse aux Etats-Unis (3.2% en rythme annuel). Les différences de politique économique se traduisent très concrètement.
Les Etats-Unis importent Keynes
Les chiffres étasuniens ne sont pas neutres. La croissance outre-Atlantique a atteint 2.9% en 2010, effaçant donc totalement la récession de 2.6% en 2009. Bien sûr, le chômage reste à un niveau historique (même s’il a légèrement baissé, à 9.4%), mais avec des prévisions de croissance relevées à 3% ou plus pour 2011, les Etats-Unis semblent s’en sortir. Le contraste avec la zone euro est frappant puisque son PIB restera encore sensiblement inférieur à celui d’avant crise à la fin de 2011…
Il faut dire que Washington ne lésine pas sur les moyens budgétaires pour relancer l’économie. Le déficit public, à 8.9% du PIB en 2010, devrait se creuser plus encore en 2011 du fait de l’accord récent entre républicains et démocrates pour prolonger les baisses d’impôts de Georges Bush contre l’extension d’un certain nombre de bénéfices sociaux, notamment pour les chômeurs. Si la croissance va en profiter, les déficits et la dette vont le faire également.
La Grande-Bretagne importe Hoover
Il y a quelque chose de cocasse à voir les Etats-Unis s’inspirer en partie de l’économiste anglais Keynes (même si la nouvelle école keynésienne était opposée au maintien des baisses d’impôt pour les plus riches) alors que la Grande-Bretagne a mis en place un plan de rééquilibrage des finances publiques sauvage, qui devrait entraîner la suppression d’un demi-million d’emplois publics ! Londres semble finalement s’inspirer du président Hoover qui, en combattant les déficits, a amplifié la Dépression.
A ce titre, la baisse du PIB du 4ème trimestre est très inquiétante, comme le rapporte bien Yann, car on ne voit pas bien quels pourraient être les ressorts de la croissance britannique dans les années à venir étant donné les coupes à la hache dans les budgets publics. Et la hausse massive de la TVA va plus encore réduire le pouvoir d’achat des ménages qui souffrent déjà d’une hausse des salaires nettement inférieure à l’inflation sur l’année 2010 (2.2% contre 3.7%).
Bien sûr, certains ne manqueront pas d’utiliser ce cas pour agiter les risques d’une sortie de l’euro. Pourtant, c’est bien la dépréciation de la livre qui a permis de relancer temporairement l’économie britannique. Le problème est qu’une fois cette aide passée, une austérité mortifère s’ajoute à tous les déséquilibres fondamentaux du Royaume (désindustrialisation massive, concurrence commerciale déloyale, financiarisation excessive…).
En aucun cas les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne ne représentent des exemples dont la France devrait globalement s’inspirer. En revanche, la radicalité de leurs choix économiques (bons parfois, mauvais souvent) en fait des cas d’étude particulièrement intéressants.
10:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : etats-unis, grande-bretagne, croissance, crise, keynes, hoover
21.10.2010
Croissance, dette et récession
The Economist a récemment publié un dossier passionnant sur la croissance et sur les moyens de la relancer dans les pays développés. Par-delà des conclusions attendues, l’hebdomadaire fait des constats particulièrement intéressants pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui.
Retour sur la crise
L’analyse de The Economist part d’un constat très simple. Dans l’OCDE, en 2009, les ménages et les entreprises ont économisé l’équivalent de 7.2% du PIB (différence entre leurs revenus et leurs dépenses) et encore 7% du PIB en 2010. Non seulement les ménages se sont mis à davantage économiser (6% de leurs revenus en Grande-Bretagne en 2010 contre 2% en 2008, les chiffres sont comparables aux Etats-Unis), mais c’est aussi le cas des entreprises.
Cela résume le mécanisme de la crise. Les ménages se sont endettés pendant des années, ainsi que de nombreuses entreprises, notamment dans la finance, entretenant une bulle de la valeur des actifs. La bulle a fini par éclater mais sa taille gigantesque a provoqué une telle baisse de la valeur des actifs pour les ménages comme les entreprises que ces derniers ont remonté leur taux d’épargne et diminué leur consommation pour se désendetter dans un climat de crise.
Cette baisse de la consommation a logiquement provoqué une récession aussi violente que l’éclatement de la bulle financière. Mais les Etats ont creusé et laissé se creuser d’énormes déficits pour compenser la baisse de la demande privée et sauver le système financier. C’était le seul moyen de compenser la chute de la consommation des ménages. Ainsi, les Etats ont bien retenu les leçons de Keynes en agissant rapidement pour éviter un scénario comparable aux années 30.
Des années 2000 en trompe l’œil
Du coup, cela donne une autre perspective à la décennie précédente, où les bons élèves étaient les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou l’Irlande. On vantait le modèle anglo-saxon qui alliait des impôts faibles et une déréglementation générale de l’économie. Il faut dire que la croissance de ces pays était plus élevée que celle des pays de la vieille Europe (France, Italie et Allemagne) ou du Japon. Mais la crise a révélé que ces modèles étaient totalement illusoires.
En effet, si l’on se réfère aux chiffres de Jean-Luc Gréau dans « La trahison des économistes », on se rend bien compte que la croissance de ces pays s’est faite entièrement à crédit. La hausse de la dette des ménages représente l’équivalent de la progression du PIB de 1998 à 2008. On peut même se demander si ces pays n’auraient pas simplement stagné économiquement si les ménages avaient conservé le même niveau de dette pendant la décennie.
Quel impact pour l’avenir
Tout ceci révèle qu’il n’y a peut-être pas de modèle de croissance possible pour des pays développés qui ont libéralisé leur commerce du fait de la pression que cela implique sur leur demande interne. En effet, la seule croissance possible se fait à crédit, au prix de graves déséquilibres économiques et de bulles de crédit qui finissent toujours par exploser. En outre, les ajustements budgétaires en cours pourraient bien réduire plus encore le potentiel de croissance pourtant anémique de nos économies.
Mais cela ne signifie pas forcément que nous allons affronter un scénario en W avec une nouvelle récession dès 2011. En effet, à part la Grande-Bretagne, dans la plupart des grandes économies (Etats-Unis, Allemagne, Japon, France), l’ajustement budgétaire est plus doux et ne devrait que légèrement réduire la croissance. En outre, l’augmentation du niveau d’épargne a atteint un plafond (aux Etats-Unis, la baisse de l’endettement du secteur privé fait plus que compenser la hausse du public !).
Du coup, il est probable que le secteur privé baisse son épargne. Ayant déjà retrouvé un niveau de profitabilité comparable à celui d’avant crise, les multinationales devraient pouvoir investir davantage. Et si les classes populaires et moyennes restent prudentes, une augmentation de la consommation des classes supérieures pourraient relancer la consommation (le PIB / habitant a progressé de 10% aux Etats-Unis quand le revenu médian baissait de 4% de 2000 à 2008).
Bonne nouvelle : une récession semble peu probable en 2011 du fait que les acteurs privés ne seront pas plus prudents qu’en 2009 et 2010. Mauvaise nouvelle : la libéralisation des échanges a cassé le modèle de croissance des pays développés.
12:08 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : croissance, endettement, récession, grande dépression, keynes, jean-luc gréau
19.08.2010
Joseph Stliglitz, économiste politique
Comme John Manyard Keynes, auquel il se réfère plusieurs fois, l’auteur de « La Grande Désillusion » est finalement très politique. Car derrière les raisonnements économiques, il construit une véritable philosophie à la fois libérale et humaniste.
Keynes, ce héros
Même s’il prédit un peu imprudemment la défaite idéologique des néolibéraux, l’auteur souligne la justesse de l’analyse keynésienne, pour laquelle si « les marchés sont au cœur de toute économie dynamique, ils ne fonctionnent pas bien tout seuls ». Il reprend la parabole du concours de beauté où les juges cherchent à juger non pas le plus beau visage mais celui que les autres vont juger comme tel pour illustrer la méthode d’investissement. Cela explique pour lui le caractère moutonnier du marché.
Il voit dans la crise actuelle une crise de demande, où seul l’Etat peut agir pour relancer la machine économique. Si la baisse des taux d’intérêt est utile et souhaitable, il souligne que seule une politique de dépenses publiques orientée vers l’investissement et vers les moins riches permettra de sortir de la crise du fait de la trappe à liquidités. En effet, les banques ne peuvent pas accorder plus de crédits qu’on ne leur en demande et les baisses d’impôt risquent d’être épargnées.
Pour lui, « Keynes tentait de sauver le capitalisme de lui-même ». Il souscrit à son analyse de la rigidité des salaires à la baisse et montre qu’il est beaucoup plus facile de baisser les salaires relatifs avec un peu d’inflation plutôt que par une baisse du nominal. Il distingue deux écoles keynésiennes : les conservateurs (très proches des néolibéraux) qui pensent qu’il faut agir pour flexibiliser les salaires et ceux qui s’y opposent et croient davantage au rôle de l’Etat.
Puis, il souligne que la rechute de 1938 est la conséquence de la baisse des déficits (de 5.5% à 0.1% en deux ans, alors que les dépenses de l’Etat étaient passées de 10.5 à 7.7% du PIB de 1936 à 1938). Enfin, il rend hommage à John Galbraith qui avait prévu que la prochaine dépression aurait lieu quinze ans après le premier président né après la Grande Dépression. 2008 est arrivé exactement quinze ans après 1993 et l’accession au pouvoir de Bill Clinton…
Une philosophie politique
Joseph Stiglitz démontre qu’un bon Etat providence permet, comme en Suède, une plus grande innovation car la prise de risque est finalement encouragée par le filet de protection étatique. Il souligne également que l’Etat devra continuer à agir, pour l’assurance maladie (le privé tentera toujours de s’exonérer de certains malades) ou pour s’assurer que le niveau des salaires reste juste (après tout, le marché peut s’équilibrer avec un salaire minimum trop bas), bref, pour que les marchés restent humains.
Il souligne que si l’Etat échoue, c’est aussi le cas des marchés, comme le montre bien cette crise et celle de 2001 et que cela n’implique donc pas qu’il faille abandonner l’un ou l’autre. Il dénonce le laissez-faire de Greenspan sur les bulles en affirmant que « c’est une étrange idée de penser qu’il était plus facile de réparer la voiture après l’accident plutôt que d’empêcher l’accident ». Contrairement aux néolibéraux, il pense qu’il faut agir contre la formation des bulles.
Plus globalement, il dénonce également l’influence du marché sur notre manière de penser, l’envolée des inégalités, qui font qu’il n’y a plus aucune limite dans les écarts de rémunérations, la primauté du droit des entreprises et de la sécurité des biens sur la sécurité des personnes, qui recule avec la hausse du chômage, ou les réformes des systèmes de sécurité sociale. Il y voit une profonde crise morale et aboutit à une critique de la focalisation sur le PIB qui rappelle Bob Kennedy.
S’il reste un keynésien canal historique, Joseph Stiglitz est aussi un libéral. Et s’il croit à l’action de l’Etat, il croit également à l’action des marchés, ce qui justifie son soutien aux ventes à découvert et à la comptabilité « marked-to-market » qui sont des éléments de transparence destinés à bien faire fonctionner le marché. C’est pour cela également qu’il s’oppose (trop rapidement) au protectionnisme. Mais il fait partie des libéraux humanistes qui sont prêts à corriger le marché s’il devient injuste.
En lisant ce livre, je me suis demandé, comme pour Paul Krugman, pourquoi ces deux économistes brillants et humanistes ne militent pas au Parti Démocrate pour essayer de peser sur la vie politique de leur pays. Les deux en ont largement le talent et les convictions, au-delà de l’intellect.
Source : Joseph Stiglitz, « Le triomphe de la cupidité », LLL, Les Liens qui Libèrent
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : joseph stiglitz, keynes, galbraith
26.07.2010
Le protectionnisme, au service de la croissance économique
Aujourd’hui, on constate bien que le libre-échange sans la moindre restriction est une catastrophe pour les pays développés, qu’il amène délocalisations et hausse du chômage. Comment dessiner des solutions pour demain ? A quel niveau ? National ou européen ?
Les solutions purement nationales
Beaucoup de choses peuvent déjà être faites au niveau national. De nombreux pays nous ont montré la voie. L’Allemagne a décidé de déplacer une partie du financement de sa protection sociale sur la TVA, transférant une partie de la contribution de son industrie sur ses importations. Beaucoup de pays (Japon, Corée du Sud, Allemagne), utilisent les normes pour mettre des barrières qui protègent leurs entreprises des importations en provenance de l’étranger.
Bref, à l’échelle de la France, il reste toujours possible d’adapter notre fiscalité pour réduire nos importations et encourager nos exportations. En revanche, l’utilisation des normes nationales est aujourd’hui rendue beaucoup plus difficile par le marché unique européen qui a transféré l’élaboration de ces normes aux instances européennes au détriment des Etats-nations. La question se pose donc de reprendre des prérogatives que des pays comme la Corée du Sud conservent…
La solution des droits de douane
Mais l’arme la plus efficace pour réguler les échanges commerciaux est sans doute le droit de douane. Keynes a évoqué plusieurs fois une telle solution, à la fois pour la crise des années 30, comme le montre ce texte publié par Yann, ou dans le cadre du système monétaire de l’après-guerre, comme évoqué par Edgar. Aujourd’hui, les écarts considérables de salaires invalident la plupart des thèses libre-échangistes, élaborées à un moment où les écarts de salaire allaient de 1 à 2 seulement. Aujourd’hui, l’avantage compétitif de la Chine, ce sont ses faibles salaires…
En réalité, l’ouverture commerciale provoque une pression de plus en plus forte à la baisse des salaires dans les pays occidentaux. Il est illusoire de croire que nous pourrons maintenir nos emplois et nos salaires dans l’industrie, comme le montre bien l’accélération du mouvement de délocalisation dans l’automobile. En revanche, des droits de douane compensatoires pourraient alors protéger nos emplois de la concurrence des pays aux salaires et/ ou aux monnaies faibles.
Comment les mettre en place ?
Des doits de douane pourraient être instaurés en compensation des écarts de salaires. Il suffirait de partir du différentiel de salaire moyen et de classer les produits selon la part de la main d’œuvre dans les coûts. Le droit de douane devrait compenser au moins 50% de l’écart de salaire entre deux pays. Ensuite, un deuxième droit de douane devrait compenser la sous-évaluation de la monnaie. On peut imaginer qu’une partie de ces droits de douane soit reversée aux pays ainsi taxés.
Il est bien évident qu’une telle proposition se heurte à tous les traités européens actuels. Cependant, l’échelle européenne semble la plus pertinente pour la mettre en œuvre, même s’il est peu probable que la Grande-Bretagne ou l’Allemagne y adhèrent. La France devrait donc convaincre l’Italie et l’Espagne de mettre en place cette nouvelle politique commerciale, qui toucherait également les pays d’Europe de l’Est qui attirent toujours plus nos industriels pour transférer leurs usines.
Un tel cadre économique donnerait alors une viabilité aux implantations industrielles dans les pays les plus développés, tout en favorisant la hausse des salaires dans les pays émergents puisque le niveau des salaires ne serait plus un avantage compétitif aussi important.
11:10 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : protectionnisme, droits de douane, keynes
07.06.2010
Les Etats-Unis et la Chine appliquent Keynes, l’Europe l’oublie
C’est un des immenses paradoxes de cette crise que de constater à quel point l’Europe semble avoir oublié les préceptes du grand économiste Anglais alors que les Etats-Unis et la Chine appliquent davantage les leçons qu’il avait tirées de la Grande Dépression.
Les leçons de Keynes
Pourtant, une première leçon a été tiré de la Grande Dépression, à savoir qu’il ne faut pas laisser le secteur bancaire faire faillite car cela entraine un chaos économique préjudiciable pour tous. Même si cela peut sembler injuste, il était sans doute préférable de venir à l’aide des banques. En revanche, il aurait fallu en tirer toutes les conséquences en matière de réglementation et ne pas hésiter à prendre des participations, comme l’ont fait les gouvernements britanniques et étasuniens.
La deuxième leçon est que l’économie ne se rééquilibre pas forcément après une forte récession et qu’elle peut ne pas repartir, laissant un niveau de chômage élevé. C’est pour cela que Keynes proposait que la demande publique prenne le relais de la demande privée par le biais de plans de soutien à l’économie. C’est ce qu’ont fait les Etats-Unis et la Chine, avec des plans de plus de 5% du PIB. En revanche, les plans de soutien européens sont restés très limités.
Et c’est tout logiquement que la croissance est repartie beaucoup plus vite de l’autre côté de l’Atlantique malgré une envolée du chômage plus importante et un terrible appauvrissement des ménages à travers la baisse du prix de l’immobilier. Les Etats-Unis doivent sans doute à la taille du plan de soutien (et à la faiblesse du dollar également) le retour à 3% de croissance en 2010, quand l’Europe va encore se contenter d’une croissance très molle de seulement 1%.
Quand l’Europe oublie Keynes
L’Europe aurait eu besoin d’un plan de soutien plus important pour relancer la machine économique. Nous n’avons pas assez appuyé sur l’accélérateur avant de passer sur le frein, ce qui fait que l’économie n’a pas acquis de dynamique de croissance. Il sera beaucoup plus facile aux Etats-Unis de réduire leurs déficit saprès avoir enregistré 3% de croissance en 2010 et 2011 qu’à une Europe dont on se demande bien comment elle pourra faire pour atteindre péniblement les 1% de croissance annuelle.
D’ailleurs, alors qu’une vague d’austérité s’empare de l’Europe, les Etats-Unis font passer 100 milliards de dollars de nouvelles mesures de soutien à l’économie et à l’emploi, profitant notamment du fait que les recettes fiscales sont nettement meilleures que prévues (200 milliards de plus à fin avril). La vague d’austérité risque au final de réduire les recettes des Etats et faire entrer le vieux Continent dans un cercle vicieux déflationniste qui n’est pas sans rappeler le Japon.
La Chine, d’ailleurs, applique elle aussi les politiques de « stop & go » de type keynésien. Déjà, début 2008, les autorités avaient procédé à des ajustements pour ralentir une croissance jugée alors trop importante (et qui avait créé une bulle boursière). La bourse avait perdu 60% de sa valeur en quelques mois, mais à froid, de manière ordonnée et voulue par le gouvernement. Puis, lors de la crise, fin 2008, le gouvernement a changé de politique pour soutenir la croissance. Aujourd’hui, alors qu’une nouvelle surchauffe apparaît sur le marché immobilier, il prend des mesures pour dégonfler la bulle.
Dans quelques années, il y a fort à parier que les économistes émettront un jugement sévère à l’égard des politiques suivies par les gouvernements européens depuis les années 90. Le pire est que d’autres gouvernements nous montrent pourtant qu’il existe des politiques alternatives.
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Europe, International | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : keynes, etats-unis, europe, chine



