25.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : les solutions de Jean-Luc Gréau
L’immense intérêt du livre de Jean-Luc Gréau est, qu’outre un constat très solide et argumenté, il propose également des solutions pour combattre les dérives qu’il a identifiées.
Même s’il ne fait jamais mention du Général de Gaulle, certaines remarques de l’auteur sont profondément gaullistes. Il soutient ainsi qu’ « il n’existe pas d’exemple de développement réussi qui n’ait été fondé sur une volonté et une vision nationales ». Sa vision des relations au sein des entreprises rappelle aussi fortement le projet de participation et la meilleure association du capital et du travail que le fondateur de la Cinquième République a défendu. Il se demande ainsi « pourquoi les droits de l’actionnaire priment sur ceux des salariés, apporteurs de travail, et des créanciers, apporteurs de crédit » et propose une meilleure association de tous à la marche des entreprises.
Mais le principal apport de Jean-Luc Gréau dans ce livre est sa proposition de néo-protectionnisme. En fait, pour éviter que la concurrence commerciale entre les nations ne débouche sur un alignement par le bas des salaires, des systèmes sociaux et de toute forme de régulation, il propose d’encadrer le commerce en créant des marchés communs régionaux dans les principales zones économiques mondiales. Cette proposition, proche du Marché Commun originel, reviendrait à établir des marchés libres dans les zones économiques comparables et davantage encadrer et limiter le commerce entre ces grandes zones régionales. À ceux qui pourraient parler d’un retour en arrière, on pourra signaler qu’au sein de l’Union Européenne, plus de la moitié des échanges se font entre pays européens… Ainsi, pour vendre dans une région, il faudrait produire dans cette région, la taille des zones assurant une concurrence suffisante pour les consommateurs.
L’auteur affirme que cela « a pour but de remettre les entreprises dans le champ de la responsabilité collective, après vingt années durant lesquelles les scrupules anciens de leurs dirigeants se sont progressivement évanouis au vent du grand large mondialiste ». Il souligne que le mouvement actuel ne permet absolument pas une intensification de la concurrence ni même une spécialisation des économies, mais uniquement un transfert massif des activités industrielles vers une seule région. Ainsi, chaque zone aura ses réglementations sociales et environnementales, qui se feront moins concurrence, ce qui permettra une convergence progressive vers le haut plutôt que vers le bas. Jean-Luc Gréau souligne également qu’une telle réorganisation permettra une meilleure préservation de l’environnement.
Concernant la régulation des marchés, il fait plusieurs propositions volontiers radicales. Il propose un traitement différencié des actionnaires en fonction de leur engagement dans le capital d’une entreprise et de créer un lien contractuel et des droits renforcés en cas d’engagement durable. Mais c’est surtout sa critique radicale des marchés qui engendre une de ses propositions les plus surprenantes : la suppression de la Bourse pour les entreprises. Constatant l’incapacité des marchés à correctement évaluer les entreprises ou les innombrables effets pervers induits (temps perdu pour l’information financière, pression des résultats trimestriels, rachats d’action…), il suggère de remplacer les bourses par les Private Equity, fonds qui investissent dans les entreprises non cotées, pour instituer un véritable rapport de travail entre l’entreprise et ses actionnaires, davantage informés et impliqués dans sa gestion.
J’avoue que je suis un peu sceptique sur ce dernier point. Outre la mise en place pratique, s’il est vrai que ces fonds ont une vue qui dépasse le trimestre, les objectifs qu’ils assignent à moyen terme aux entreprises (pour les revendre le plus cher possible) peuvent parfois être néfastes à plus long terme. Ensuite, je ne suis pas convaincu que cela limiterait le nombre de fusions et acquisitions, au contraire. À mon sens, la complexité qu’introduit le marché rend finalement plus compliquées des transactions qui seraient finalement assez simples de fonds à fonds… Il faut noter également que Jean-Luc Gréau prend position contre la taxe Tobin car il juge que les niveaux envisagés ne permettront pas de réellement influencer les marchés. À titre personnel, je crois à cette taxe pour deux raisons : permettre une meilleure contribution du monde financier à la collectivité et également limiter une certaine spéculation court-termiste.
Mais ces deux bémols ne sont rien à côté de l’apport immense de l’auteur à une réflexion économique dépourvue des tabous idéologiques de la plupart des commentateurs actuels. Je vous recommande donc très vivement sa lecture, qui ira bien au-delà de ce court et incomplet résumé.
Source : « L’avenir du capitalisme », Jean-Luc Gréau, NRF
10:55 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : gréau, l'avenir du capitalisme, protectionnisme
24.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat de Jean-Luc Gréau
Jean-Luc Gréau a fait parler de lui en soutenant le projet d’un nouveau protectionnisme européen et en annonçant la crise des « subprimes » dans son livre, « L’avenir du capitalisme », publié en 2005. Voici un résumé des constats de ce livre.
Un des points les plus intéressants avec Jean-Luc Gréau est le fait que sa critique radicale du néo-libéralisme n’est pas celle d’un anti-capitaliste mais bien d’un économiste qui accepte l’économie de marché. Il soutient par exemple que « l’entreprise capitaliste n’a pas vocation à créer l’emploi ni à le maintenir ». Il défend également le marketing qui permet de « vérifier méthodiquement si les produits ont une chance raisonnable d’être accueillis favorablement par les acheteurs ». Mais cette acception de certains postulats de l’économie de marché n’empêche pas une critique radicale du fonctionnement de l’économie mondiale, que ce soit l’économie américaine, les excès du marché ou la déflation salariale.
Ce livre a été écrit en 2005 mais il prend une dimension complètement différente aujourd’hui, un an après l’éclatement de la crise des subprimes puisque l’auteur consacre tout un chapitre aux excès de l’économie américaine. Il dénonce les déséquilibres majeurs d’un pays qui vit de plus en plus au-dessus de ses moyens et qui utilise le crédit pour amortir les crises économiques. Il dénonce un système où « la demande des particuliers n’est plus gouvernée par la distribution des revenus, mais par les facultés de crédit offertes sans limites apparentes par le système financier ». Il y explique notamment que les crédits hypothécaires poussaient à un endettement démesuré puisque la hausse de la valeur des biens immobiliers poussait les banques à proposer de nouveaux crédits aux ménages déjà lourdement endettés…
L’auteur se montre extrêmement critique à l’égard des marchés financiers, qui ne font plus leur travail. Citant « l’exubérance irrationnelle », d’Alan Greenspan, qui avait aboutit à des valorisations délirantes d’entreprises au tournant du siècle, il souligne la « déraison » des marchés financiers, dont le comportement moutonnier les conduit à passer d’un effet de mode à un autre (bulle asiatique, bulle Internet, bulle immobilière…). Il critique la pratique récente des rachats d’action qui fait que certaines entreprises finissent par s’endetter ou se décapitaliser pour rendre de l’argent au marché. Il souligne enfin le cas pour le moins paradoxal de la crise asiatique de 1997-1998, qui a vu des pays avec une situation budgétaire saine et un commerce excédentaire connaître une grave crise financière, du fait des mouvements de capitaux étrangers, qui leur avaient été imposés…
Mais le point sans doute majeur de ce livre est la partie sur la « déflation salariale » où Jean-Luc Gréau critique les excès du libre-échange actuel. Il revient sur la théorie des avantages compétitifs et de la spécialisation des pays, à la base de l’ouverture massive des échanges. Il souligne que le contexte actuel remet en cause cette théorie puisque la Chine devient l’usine du monde sans la moindre distinction et sans la moindre spécialisation : quel rapport en effet entre les produits électroniques, les jouets ou l’habillement ? Le transfert massif de la production vers l’Asie se fait uniquement sur la base d’un coût du travail égal au dixième de celui des pays occidentaux.
Les défenseurs de ces mouvements diront que cela permet de baisser les prix, mais c’est justement sur ce point que l’auteur montre les limites de ce raisonnement puisqu’il souligne que les hausses de salaires sont encore souvent calquées sur l’inflation, ce qui fait que cette modération des prix a provoqué une modération salariale qui interdit tout gain de pouvoir d’achat. Pire, il souligne que l’essentiel des gains de productivité sont aujourd’hui « confisqués » par des entreprises qui utilisent la menace des délocalisations pour faire pression sur les salaires. Cette pression entraîne une « déflation salariale », plus criante encore aujourd’hui qu’il y a deux ans avec la hausse des prix des matières premières, qui entraîne un appauvrissement des classes populaires occidentales, alors que les classes dirigeantes ont vu leur salaire exploser (les patrons des entreprises cotées ont vu leur salaire multiplier par vingt en vingt ans).
Le constat de Jean-Luc Gréau est sévère mais extrêmement bien argumenté. Je reviendrai demain sur les solutions qu’il propose pour corriger le fonctionnement du capitalisme.
Source : « L’avenir du capitalisme », Jean-Luc Gréau, NRF
11:26 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : gréau, l'avenir du capitalisme, subprimes, délocalisations, déflation, marchés financiers



