23.08.2009

Dominique de Villepin, mondialiste idéaliste (2/2)

Si les constats de l’ancien Premier Ministre sont étonnamment proches des partisans des penseurs alternatifs, l’analyse des solutions qu’il propose montre des divergences importantes…

L’idéaliste mondialiste

Si Dominique de Villepin parle de souveraineté nationale, ce livre révèle également son idéal de gouvernance mondiale. C’est ainsi qu’il parle de l’émergence d’une opinion publique mondiale, d’où le titre de son ouvrage. Pour lui, « certains clivages raciaux, sociaux, nationaux s’estompent pour faire face à de nouveaux antagonismes, économiques ou religieux par exemple. Les grands mouvements précipitent une prise de conscience collective et la nécessité de solutions communes ».

C’est ainsi qu’il voit « les contours d’une République (…), d’une entité commune, d’intérêts partagés qui imposent des décisions prises de concert, qui obligent à un accord sur les principes régulateurs, à l’échelle de la planète ». Cette cité-monde serait rendue possible par la mondialisation et il souhaite qu’elle soit plus humaine. Pour lui, « la mondialisation numérique a abolit l’espace », oubliant au passage les différences de langues et de cultures… Il appelle de ses vœux une véritable « gouvernance mondiale ».

Le « nouveau monde »

Dominique de Villepin a le mérite de traduire concrètement sa vision. Il propose notamment un élargissement du nombre de membres permanentes au Conseil de Sécurité de l’ONU au Brésil, au Japon, à l’Inde, à l’Allemagne et à un pays Africain (Nigéria ou Afrique du Sud). L’ancien Premier Ministre voit quatre piliers à cette nouvelle gouvernance mondiale : « la stabilité économique, la sécurité collective, la préservation de la planète et la réduction de la pauvreté ».

La gouvernance économique mondiale doit s’appuyer sur « une régulation plus forte du système financier international » et une réforme du système monétaire par la création d’une nouvelle monnaie de référence, pour remettre en cause « la domination du dollar ». Il propose que le conseil de Sécurité assure la gestion des crises, en coordination avec les organisations régionales. Et sur la pauvreté, il va jusqu’à proposer la « mise en œuvre d’une fiscalité internationale, assise sur la production globale ».

Sur l’Europe, le livre est souvent contradictoire. Il écrit que « la solidarité doit permettre de concilier le respect de la règle de l’unanimité » et dix lignes après « il faut développer les décisions à la majorité qualifiée ». Il prône un rapprochement avec l’Allemagne, du fait de nos « valeurs et intérêts communs, (à) faire valoir dans la réorganisation à venir de l’Europe financière ». Il plaide à la fois pour des coopérations interétatiques mais propose « l’établissement d’un gouvernement commun » et « une fiscalité européenne (…) pour augmenter les transferts à l’intérieur de l’Union et lui donner les moyens de l’action ».

Une nouvelle économie ?

Si le constat économique de Dominique de Villlepin rejoint celui des économistes alternatifs (crises, rôle de la finance, inégalités…), ses propositions l’en éloignent. Dès la deuxième page, il parle des « pièges du protectionnisme », qu’il renvoie plus loin, cavalièrement et sans autre forme de procès à « l’autarcie » ! Néanmoins, il suggère des « protections qui permettent d’harmoniser le libre déploiement des intérêts privés avec l’intérêt national », notamment une « véritable politique industrielle ».

Sa vision des grandes entreprises surprend : « le contraste est saisissant entre des managers aux rémunérations exorbitantes et des ouvriers aux salaires toujours plus comprimés par la concurrence des économies émergentes. La crise devrait avoir raison de ce modèle désincarné ». On serait heureux de savoir ce qui lui permet de conclure ainsi… De même quand il affirme que les rentes conduisent immanquablement les entreprises au déclin. Sans doute à très long terme, mais pas à moyen terme.

Sa proposition de créer des « régulateurs mondiaux, encadrés par un mandat, mais indépendants des enjeux strictement politiques » montre sans doute une trop grande confiance dans les hauts fonctionnaires internationaux par rapport aux politiques, au moment même où beaucoup en reviennent, que ce soit pour la BCE (Paul Krugman, Frédéric Lordon…) ou le FMI (Joseph Stiglitz). Elle dénote également une méfiance vis-à-vis du politique bien surprenante...

S’il formule un diagnostic proche des penseurs alternatifs, ses propositions diffèrent, notamment sa volonté de transférer davantage de pouvoir à des échelles supranationales, souvent à des techniciens. Pourtant, ce sont de tels cadres qui nous ont dirigés dans l’impasse, comme il le souligne à l’échelle européenne…

Source : « La cité des hommes », Dominique de Villepin, Plon

22.08.2009

Dominique de Villepin, mondialiste idéaliste (1/2)

Ce n’était pas sans une certaine impatience que j’attendais de lire l’analyse de Dominique de Villepin sur la grave crise économique que nous traversons. Ce contexte a-t-il favorisé une évolution de sa pensée ou pas ? Réponse en deux temps : aujourd’hui, l’analyse de son constat.

Diplomate gaulliste

Sur la diplomatie, Dominique de Villepin est ancré dans la tradition diplomatique que nous a léguée le Général de Gaulle. Il plaide pour un monde plus multipolaire, où les occidentaux seraient plus ouverts sur les autres cultures et où la France garde un rôle bien spécifique à jouer, fidèle à sa tradition.

Il dénonce les néoconservateurs (à passeport français ?), qui installent « deux poids, deux mesures pour les pays, en rejetant certains dans l’axe du mal absolu, en conservant d’autres, non moins autocratiques, parmi les alliés privilégiés ». En cela, il revient sur l’absence d’intervention en Tchétchénie qui démontre le double langage de l’Occident. Il souligne même que « la radicalité d’Hugo Chavez (…) vis-à-vis de Washington se nourrit des expériences collectives du passé ».

Il affirme également que « le siècle à venir ne se passera pas des Etats, et devrait même, la crise aidant, leur accorder un rôle de plus en plus grand ». Pour lui, il faut mettre fin au « choc des civilisations » pour ne pas pousser la Chine et la Russie vers une voie agressive et traiter prioritairement la question palestinienne mère de bien des conflits dans le monde. Il se demande si on peut vraiment « reprocher aux Palestiniens de ne pas disposer d’un gouvernement capable d’assumer des pourparlers de paix ».

Un constat lucide sur la crise

Sur la crise, il commence par une remarque très juste : « il faut se garder de deux écueils : la célébration béate des vertus de la crise, car le renouveau naît de douleurs humaines (…), la démesure prophétique ». Il dénonce nommément la révolution néolibérale, individualiste, dérégulatrice et marchande menée par Thatcher et Reagan, qui ont mis à bas l’héritage de Roosevelt et Kennedy. Il note également que ce système produit des crises de plus en plus fréquentes et violentes depuis les années 90.

Il met en cause « un comportement prédateur justifié exclusivement par le rendement du capital, une politique dérégulée fondée sur l’autonomisation de la sphère financière et une pression économique source de déséquilibres pour les hommes et les territoires ». Il souligne que « notre ordre économique continue de creuser les fossés » et critique « la confiance aveugle dans la capacité d’autorégulation des marchés ». Il conclut élégamment qu’à force « de laisser faire, le laisser-aller l’a emporté » et dénonce une « anarchie »…

Il affirme que « le G20 marque une promesse, pas encore un progrès » et soutient que ceux qui « demandent des mécanismes de régulation plus stricts ne remettent pas en cause le capitalisme en tant que tel, mais sa variante néolibérale. Il appelle un meilleur équilibre capital / travail en dénonçant la stagnation des salaires et les inégalités, reconnaissant la pression induite par  la main d’œuvre chinoise. Il critique ce « capitalisme de combat » qui organise « une jungle de vaincus et de vainqueurs ».

Une Europe hors-sujet

Mais Dominique de Villepin m’a encore plus surpris sur l’Europe. Il reconnaît que la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale et souligne qu’elle est « un voile masquant les divergences intérieures et retardant les ajustements ». Il souligne que les divergences nationales peuvent faire que la zone euro se retrouve « coincée dans une trappe inflationniste dans certains endroits et dans un piège déflationniste dans d’autres ». Il dénonce les comportements de « passagers clandestins » de certains pays.

Encore mieux, il dénonce le biais néolibéral de l’Europe, affirmant que « le dogme de la concurrence libre nécessite des révisions tant il est profondément inadapté à la nouvelle phase de mondialisation qui s’annonce ». Il attaque également l’alignement européen sur les Etats-Unis en appelant à « réinventer le lien transatlantique ». En réponse il soutient « l’audace de l’indépendance » et glorifie le rôle de notre pays « trait d’union naturel », pont entre le Nord et le Sud ainsi qu’entre l’Est et l’Ouest.

Mieux, il affirme que « l’Europe est forte quand elle coordonne ses voix, pas quand elle leur surimpose une voix nouvelle et artificielle ». Il soutient même que « les souverainetés essentielles doivent être aujourd’hui préservées en matière de sécurité, d’économie et de culture. La défense de l’une sans les deux autres est vouée à l’échec ». Il affirme que « l’indépendance est vitale pour tous les peuples parce qu’elle est le ferment de leur identité, la liberté qui leur permet de prendre en main leur propre destin ».

Mais si le constat rejoint de manière surprenante les analyses des partisans d’une autre politique et d’une autre Europe, ce sera une autre histoire sur les solutions à apporter…

Source : « La cité des hommes », Dominique de Villepin, Plon