12.10.2009
Le mythe du dynamisme économique anglo-saxon
C’est une des tartes à la crème économique les plus répandues : l’Europe souffrirait d’un déficit de dynamisme économique par rapport aux Etats-Unis et à la Grande Bretagne qui ne pourrait être comblé qu’en libéralisant davantage leur économie.
Un autre regard sur la croissance étasunienne et britannique
En fait, cette analyse repose sur un seul élément : la croissance supérieure des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne depuis une dizaine d’années. Les zélateurs du néolibéralisme concluent un peu rapidement que ce sont les réformes libérales qui ont permis à ces pays de voir leur croissance dépasser celle de l’Europe continentale, contrairement aux années 80. Pourtant, cette présentation des faits ne résiste pas longtemps à l’analyse, comme le montre la crise économique.
En effet, la crise financière s’explique en partie par l’endettement excessif des ménages anglo-saxons. Jean-Luc Gréau rapport en effet dans son livre « La trahison des économistes », que la dette des ménages américains et britanniques est passée d’environ 65% du PIB en 1998 à environ 100% dix ans plus tard. Parallèlement, le niveau d’endettement des ménages Allemands est resté stable et celui des ménages Français n’a progressé que marginalement.
Etant donné que la consommation est la première composante du PIB, comment ne pas comprendre que la croissance du PIB étasunien et britannique doit beaucoup plus à l’explosion du crédit qu’au dynamisme interne de leurs économies. Mieux, l’économie britannique a bénéficié de l’envolée des dépenses publiques, passées de 36% du PIB en 1999 à 41% en 2004, (plus fort qu’en France de 1981 à 1986…). Bref, la croissance outre-manche ne reposait que sur la dette et la dépense publique…
Cette zone euro qui se tire dans le pied
Car si on enlève les puissants stimuli qu’ont été la dette et la dépense publique, il y a fort à parier que les économies britanniques et étasuniennes n’auraient pas été plus dynamiques que le Japon. Après tout, l’accroissement de la dette des ménages, 35% du PIB, représente plus que la croissance nette de l’économie sur la même période. Bref, il n’y a pas de dynamisme supérieur des économies anglo-saxonnes par rapport aux économies d’Europe continentale.
D’autant plus que l’Europe continentale doit se battre avec un bras dans le dos, pour ne pas dire plus. En effet, le taux de change de l’euro est depuis des années un puissant facteur dépressif pour la zone euro. La surévaluation de la monnaie unique de 20 à 40% selon les années pousse en effet les industriels à délocaliser massivement en dehors de la zone euro pour abaisser leurs coûts de production, réduisant à la fois la richesse nationale et le nombre d’emplois, notamment dans l’industrie.
C’est ainsi qu’à production constante, les constructeurs automobiles Français ont délocalisé la production d’un million de véhicules de 2004 à 2008, principalement dans des pays d’Europe de l’Est et en Asie pour bénéficier à la fois de coûts de main d’œuvre plus bas et d’une parité monétaire plus favorable à l’exportation. La politique monétaire de la BCE et le dogmatisme libre-échangiste européenne sont bien plus responsables de notre faible croissance que les rigidités de nos marchés du travail.
Bref, entre une croissance anglo-saxonne complètement idéalisée et ne reposant que sur du sable et une croissance européenne au contraire pénalisée par des politiques d’inspiration trop libérale, il y a faute sur le diagnostic comme sur les solutions.
Source : The Economist 28 septembre, « La trahison des économistes », Jean-Luc Gréau
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11.02.2009
Cette anarchie néolibérale qui détruit l’économie réelle
Les néolibéraux eux-mêmes parlent du processus de destruction créative de l’économie de marché. Mais pendant les Trente Glorieuses, cette caractéristique était compensée par un certain nombre de règles dont la remise en cause depuis 30 ans a libéré la violence destructive du capitalisme sauvage.
La crise la plus violente depuis 80 ans
3 millions de chômeurs de plus aux Etats-Unis en 1 an, avec un taux de chômage qui passe de moins de 5% à 7,6% en 12 mois. Des millions de ménages qui perdent leur maison faute de pouvoir rembourser des emprunts qu’ils n’auraient jamais dû souscrire. En Espagne, un taux de chômage qui bondit de 8 à 14% en 18 mois et un effondrement du marché immobilier. En France, un chômage qui monte à une vitesse inédite. En Allemagne, le PIB qui baisse en rythme annuel de plus de 6% au 4ème trimestre. En Irlande, une chute de 5% du PIB en 2009 et 10% de déficit budgétaire…
Et la situation n’est guère plus glorieuse en Asie. Même la Chine, malgré ses 6,8% de croissance en 2008 a sans doute stagné au 4ème trimestre, en partie sous l’effet de la baisse de ses exportations. Pire, les autres pays asiatiques se sont véritablement effondrés suite à la diminution brutale de leurs exportations (-35% pour le Japon sur le seul mois de décembre). Résultat, au dernier trimestre, le PIB japonais a reculé de 10% en rythme annuel (et 21% en Corée du Sud). La violence de la récession est encore plus dramatique dans les pays émergents où elle jette des millions de personnes dans la misère.
Pourquoi cette crise est plus violente ?
Bizarrement, peu de gens se demandent réellement pourquoi cette crise est aussi violente. Comment croire en effet que seuls les excès des traders et d’une partie du marché immobilier Américain ont pu abattre aussi brutalement l’économie mondiale ? Il semble évident que des mécanismes du nouveau système économique ont joué un rôle prépondérant, les subprimes n’ayant été que l’allumette qui a allumé la poudre. C’est bien la déréglementation commerciale, monétaire et financière est responsable de cette crise.
En effet, la violence de l’ajustement des marchés est permise par cette déréglementation. Et comment ne pas voir que plus nous dérégulons, plus les crises sont violentes et fréquentes, contrairement aux Trente Glorieuse ? Comment ne pas comprendre que la déréglementation financière a permis aux actionnaires et aux marchés de prendre le pouvoir dans les entreprises, poussant toujours plus loin les exigences de rentabilité qui entraînent délocalisations, chômage et baisse du pouvoir d’achat ?
Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont compensé en s’endettant au-delà de toute mesure. Il faut savoir par exemple que la dette des ménages de ces deux pays est passée d’environ 65% du PIB en 1997 à 100% en 2007 alors que leur PIB a augmenté de 33% en dix ans : la croissance américaine et britannique a été faite à crédit ! Parallèlement, le gonflement démesuré de la bulle financière fait qu’il devient toujours plus difficile de compenser son éclatement. La sphère financière vampirise l’économie réelle en temps normal pour supplier son aide quand elle s’effondre, victime de ses propres excès, qu’elle ne peut assumer.
En revenant au capitalisme sauvage d’il y a un siècle, nous avons réveillé la bête brutale qui sommeille dans l’économie de marché. La bonne nouvelle est que nous connaissons les recettes pour la domestiquer à nouveau. La mauvaise est que les dirigeants politiques ne semblent pas tous partisans de le faire…
Source : OCDE, « La trahison des économistes », Jean-Luc Gréau, Gallimard
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30.01.2009
Jean-Luc Gréau contre le néolibéralisme
Après « l’avenir du capitalisme », où il annonçait, dès 2005, le risque d’une crise financière et prenait position pour une meilleure régulation des échanges commerciaux, Jean-Luc Gréau revient avec un nouvel opus où il règle ses comptes avec la pensée néolibérale avec brio.
La dénonciation des idées reçues
Jean-Luc Gréau n’est pas content, et cela fait plaisir à lire ! C’est avec un talent de conteur inédit qu’il décide de s’attaquer aux idées reçues de notre époque. La première à subir un sort est le modèle de développement des pays asiatiques, dont il souligne qu’ils combinent « des marchés intérieurs fermés aux biens de consommation étrangers et des productions nationales tournées vers l’exportation ». Ce modèle, inventé par le Japon, puis copié par la Corée, Taiwan ou maintenant la Chine, assure un développement économique par l’association du protectionnisme et du libre-échange des autres pays…
Il s’attaque ensuite à la théorie qui supporte le libre-échange en ridiculisant littéralement la pensée (datée) de Ricardo. Il montre bien qu’en dehors des matières premières, la théorie des avantages comparatifs ne fonctionne pas car « lorsqu’ils existent, (ils) ne sont pas attribués une fois pour toutes » comme le montre l’ascension de la Chine dans les produits électroniques. En outre, il souligne les dangers qu’une spécialisation à outrance ferait finalement peser sur la concurrence… Enfin, il fait un sort à l’idée de société post-industrielle en soulignant que la consommation de produits industriels tient mieux que la production.
Jean-Luc Gréau s’attaque ensuite au mythe d’une France en faillite. Il explique comment nous sommes passée de 21 à 65% du PIB de dette depuis 1980 mais tempère le jugement des cassandres en soulignant que, comme le Japon, nous ne sommes pas endettés vis-à-vis de l’étranger, au contraire des Etats-Unis. Il souligne le rôle de la baisse de l’inflation dans la hausse de la dette, du fait de la hausse brutale induite des taux et accuse clairement le passage à l’euro puisque notre dette a bondi de 32 à 58% du PIB de 1992 à 1998. Il attaque également le gouvernement Jospin, qui a dilapidé les fruits de la croissance.
Enfin, lors d’une passionnante rétrospective de l’histoire des banques centrales, il s’en prend à leur indépendance en soulignant ce que les deux cas particuliers doivent à l’histoire : aux Etats-Unis, ce sont les banques privées qui ont constitué la Fed en 1913, et l’Allemagne a subi un épisode hyper inflationniste douloureux. Il souligne que leur indépendance n’a pas assuré un moindre dérapage inflationniste dans les années 70 et que ce sont les politiques qui ont vaincu l’inflation dans les années 80. Il dénonce en outre la dérive actuelle de banques qui semblent surtout soucieuses de protéger la valeur des actifs financiers.
Les limites du néolibéralisme
Après ce florilège réjouissant, Jean-Luc Gréau reprend sa mission de démontage des limites du système économique actuel. Il rappelle rapidement que la libéralisation financière associée à la libéralisation du commerce pousse à une déflation salariale par la recherche du coût du travail le moins cher possible, « déconnectant alors la rémunération du travail de la productivité ». Il montre alors comment cette déflation salariale a été compensée dans certains pays par l’explosion de l’endettement, notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, où les ménages sont endettés à hauteur de 100% du PIB (+ 30 points en dix ans).
Il évoque ensuite naturellement la première partie de la crise des subprimes (le livre a été écrit au printemps 2008) comme un roman, démontant l’ensemble des mécanismes qui ont abouti au désastre actuel, soulignant le rôle de l’effet de levier et attribuant la crise à un « krach du crédit ». Il dénonce la titrisation des créances des banques, qui « constitue un reniement du métier traditionnel du banquier » et souligne les excès de la spéculation, qui fait qu’un baril de pétrole peut être échangé 480 fois avant d’être livré…
Il attaque un monde où « les innovateurs de tout poil de la nouvelle finance cherchent à disséminer les risques qu’ils démultiplient par leurs innovations ». Il attaque également les hedge funds, dont Charlie McCreevy, commissaire européen estimait en juin 2007 qu’ils « faisaient du bon travail » et que « si des règles devaient leur être appliquées, il appartenait aux gérants des fonds d’en décider ». Enfin, il revient sur son jugement très positif des Private Equity de son dernier livre pour souligner leurs limites. Il conclut malheureusement sur le fait que le système est en train de se sauver par des injections massives d’argent.
Quelques pistes pour l’avenir
Ecrit au printemps 2008, ce livre ne prend pas en compte l’accélération terrible de la crise de l’automne dernier. En revanche, on peut dire qu’il l’anticipe quelque peu quand l’auteur affirme « qu’il suffirait qu’un risque systémique se matérialise pour que les prêteurs jusqu’ici complaisants rétablissent des primes de risque » pour les emprunts d’Etat, ce qui s’est vérifié. De même il souligne que la crise va remettre en cause « le courant vigoureux d’exportations de biens d’équipement qui a sauvé d’un marasme total les économies allemandes et japonaises » : leur production industrielle est en baisse de 15 et 20% fin décembre…
L’auteur est un peu plus court sur les solutions à apporter. Il détaille en revanche davantage sa proposition de protectionnisme européen en recommandant la mise en place de tarifs proportionnels à l’écart de salaires avec le pays concerné, sur le modèle de ce qui existe sur les vélos, où plus de 60% de notre consommation est produite localement. Il prend l’exemple de la Suède jugeant la stabilité du capital de ses entreprises, sa stricte régulation financière et son indépendance monétaire comme des atouts essentiels. Il conclut par sept propositions intéressantes pour sortir l’Europe de l’impasse néolibérale.
Avec ce nouveau livre, Jean-Luc Gréau confirme son statut d’économiste alternatif. Il démontre, avec un brio inédit qu’il est aujourd’hui un des meilleurs critiques des dérives néolibérales, tant par la force de ses arguments, très bien illustrés, qu’un talent, nouveau, de conteur.
Source : Jean-Luc Gréau, « La trahison des économistes », Gallimard
10:55 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : jean-luc gréau, la trahison des économistes, protectionnisme, gréau



