08.03.2008

Des hommes d’Etat ?

Bruno Le Maire, directeur de cabinet de Dominique de Villepin à Matignon, a livré son témoignage sur les deux années passées au service de l’ancien Premier Ministre. Par-delà le délai très court donné à la publication d’un tel témoignage, ce livre donne un éclairage très intéressant sur cette période.

Alain Peyrefitte avait attendu trente années pour révéler les dessous de sa collaboration avec le Général de Gaulle, délai communément admis comme conforme à la tradition républicaine du service de l’Etat. Bruno Le Maire aura attendu à peine plus de six mois. Autres temps, autres mœurs… Pour tempérer ce jugement, il faut dire que l’actuel député de l’Eure ne trempe pas sa belle plume dans l’acide, loin de là. Le titre de son livre, « Des hommes d’Etats » donne le ton d’un récit qui n’égratigne guère les trois acteurs principaux de ce journal : Jacques Chirac, Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy.

Les quelques extraits sortis dans la presse donnent une vision partielle du livre. Sa lecture complète corrige notamment le jugement que porte le néo-député sur l’ancien Président de la République. Quelques bonnes feuilles semblaient indiquer que Jacques Chirac, victime de la langueur du pouvoir et de la maladie, tenait à peine sa fonction entre indécision et fatigue physique. Le portrait global est plus flatteur. Bien sûr, le président temporise de temps en temps ou avertit de manière prémonitoire son Premier Ministre des risques du CPE, mais on ne peut pas résumer son portrait à cela. La fatigue physique évoquée dans quelques extraits ne concerne que la période qui a suivi son accident de santé.

En outre, il ressort, loin de l’imagerie populaire, un Président toujours sur la brèche, travaillant sans cesse pour servir son pays. Il suffit de constater le nombre de réunions tenues le soir ou le week-end par exemple. Si Jacques Chirac était avare de présence médiatique, il travaillait durement pour le service de la France et des Français. La présence médiatique n’est pas proportionnelle au travail. C’est sans doute le contraire, tant chaque apparition ou discours prend du temps, temps forcément pris à la résolution des problèmes. Jacques Chirac apparaît également comme une Président attachant, modeste, d’humeur égale, respectueux des autres et ouvert à l’opinion et aux conseils de ses collaborateurs. En résumé, un Homme d’Etat humain.

Mais c’est Dominique de Villepin qui a, assez logiquement, les principales faveurs du rédacteur, qui mentionne fréquemment à quel point son engagement est lié à l’ancien Premier Ministre. Les erreurs de Dominique de Villepin sont attribuées à une volonté de bien faire et de servir son pays qui tranche avec les soucis politiciens de Nicolas Sarkozy. Sur le CPE, le Premier Ministre insiste car il pense que plus de vingt années passées avec un taux de chômage des jeunes de plus de 20% imposent d’essayer des choses nouvelles. Quelle que soit l’opinion que l’on a sur ce contrat, il est difficile de ne pas s’accorder sur ce point. Dominique de Villepin pensait bien faire. Et il ressort de ce livre qu’il a toujours mis le souci de servir son pays avant son intérêt personnel (d’où le CPE ou la réduction des déficits). En résumé, un Homme d’Etat idéaliste et romantique.

Ce livre n’éclaire guère le lecteur sur la volonté de Dominique de Villepin de se présenter (ou pas) à l’élection présidentielle. À dire vrai, il donne l’impression que Bruno Le Maire n’a pas été mis dans la confidence par son patron, qui semble seulement ne jamais avoir rien préparer. Dominique de Villepin dit toujours qu’il n’a pas d’ambition et qu’il se consacre à sa mission de Premier Ministre. Néanmoins, il ne dit jamais (avant fin février 2007) qu’il ne sera pas candidat. Cela donne l’impression qu’il se laisse la porte ouverte et qu’il a donc au moins envisagé pouvoir se présenter. Saura-t-on un jour ce que Dominique de Villepin a vraiment envisagé ?

Le portrait de Nicolas Sarkozy est également instructif et confirme tout ce qu’on peut lire sur l’actuel locataire de l’Elysée. Une seule chose transparaît : une ambition personnelle de tous les instants. Nicolas Sarkozy ne s’intéresse qu’à une seule chose, son accession à la présidence. Il souligne plusieurs fois qu’il y pense depuis trente ans. Tout est conditionné à cette quête. Jamais ne transparaît une volonté de servir des convictions ou des idées. Nicolas Sarkozy est un bloc d’ambition pure, tellement pur et clair dans son approche qu’il semble fasciner un Bruno Le Maire qui n’est pas animé par les mêmes ressorts et pour lequel le service de l’Etat veut dire quelque chose. Nicolas Sarkozy ne ressort pas du tout comme un homme d’Etat mais comme un ambitieux sans foi ni loi.

Dans ce livre, Bruno Le Maire se livre beaucoup également, beaucoup plus qu’on peut l’attendre d’un homme politique. Il raconte souvent le déchirement que représente le service de l’Etat, qui ne lui permet pas de s’occuper suffisamment de sa famille. On sent à travers toutes ces pages le remord, la peur de ne pas être un bon père et mari, illustré par des anecdotes de la vie quotidienne. Bruno Le Maire écrit sa douleur avec un manque de pudeur très surprenant. Du coup, si les trois quarts de l’ouvrage concernent la politique, le reste est le témoignage de la difficulté à concilier vie de famille et vie professionnelle. On peut se demander si de tels épanchements ne devraient pas être réservés aux émissions de Jean-Luc Delarue ou Mireille Dumas, mais l’écriture a sans doute été une forme de thérapie pour l’auteur.

En résumé, ce livre, même s’il évite toute polémique, donne des clés pour mieux comprendre Jacques Chirac, Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy. On peut en conclure qu’il avait des hommes d’Etats. Mais, ils n’étaient que deux, face à un ambitieux.

Source : Des Hommes d’Etat, Bruno Le Maire, Grasset