25.08.2010

Pierre-Noël Giraud, historien résigné des crises économiques

Dans un second temps, l’auteur revient sur les dernières crises économiques pour démontrer toutes les critiques qu’il porte à la globalisation financière puis à une analyse de la crise de 2008 avant d’esquisser quelques propositions.

20 ans de crise du capitalisme financier

Pierre-Noël Giraud revient sur les crises des années 1990 : le Japon, la crise du SME, le défaut russe, la faillite de LTCM ou la crise Asiatique. Il souligne que la libéralisation financière rend le système instable du fait du caractère moutonnier des marchés. Il souligne que c’est le gouvernement Français de l’époque qui a fait le choix politique de défendre la parité franc-mark, au prix de taux d’intérêt qui ont déprimé la croissance : « si un gouvernement se fixe un objectif de change, la politique monétaire est entièrement asservie à la poursuite de cet objectif », quand les mouvements de capitaux sont libres.

Il revient ensuite sur le cas Japonais en soulignant que l’effondrement de la Bourse et de l’immobilier ont provoqué la destruction de l’équivalent de deux fois le PIB du Japon de l’époque, un choc d’une violence inédite (baisse de 50% du patrimoine). Pour lui, si le Japon a eu raison d’utiliser vigoureusement les leviers budgétaires et monétaires pour amortir le choc, en revanche, il a trop tardé à restructurer le secteur bancaire, ne faisant que différer dans le temps l’ajustement, ce qui a malheureusement laissé le temps à la déflation de s’installer et retarder le rebond de la croissance.

Il poursuit avec la crise des pays émergents en soulignant les dangers d’une monnaie surévaluée pour la croissance (une leçon que l’Europe devrait écouter). Il souligne, comme d’autres, le rôle des capitaux spéculatifs, qui ne finançaient pas la croissance mais des bulles d’actifs, ainsi que celui de la parité avec le dollar, à un moment où ce dernier s’appréciait par rapport au yen. Le contrôle des changes de la Chine l’a protégé. Il souligne que les pays émergents ont souffert de leur position en périphérie du système économique, où « les turbulences sont maximales ».

Que faire face à ce constat ?

Pierre-Noël Giraud souligne que les interventions du FMI visent essentiellement à protéger les créditeurs plutôt que d’aider les pays qu’il finance, expliquant ainsi la volonté d’indépendance des pays émergents, qui cumulent donc les excédents plutôt que de prendre le risque de passer sous les fourches caudines du Fonds. Pour lui, la Chine finance les déficits étasuniens pour soutenir sa croissance, quitte à prendre le risque de ne pas être remboursé en totalité, mais l’Europe est le dindon de la farce du fait des fortes fluctuations de l’euro par rapport au wuan et au dollar.

Il souligne également que « la compétition commerciale généralisée constitue le moteur fondamental de l’évolution des inégalités » et affirme que « la globalisation détruit les solidarités » et que « les gagnants de la globalisation sont en effet devenus des nomades mettant en compétition les sédentaires qui restent fixés à leur territoire », poussant au moins disant fiscal pour les entreprises et les plus riches. Avec un tel constat, on imagine alors que l’auteur va proposer un programme de réforme assez radical. Mais bizarrement, tel n’est pas du tout le cas.

S’il souhaite un contrôle prudentiel et ne rechigne pas à un contrôle des mouvements de capitaux, c’est en cas de crise. Il rejette la taxe Tobin qui n’aurait pas d’effet en cas de crise (mais ce n’est pas pour cela qu’elle est conçue…). Il propose de limiter l’effet de levier et défend le « marked-to-market », plus transparent. Il refuse les propositions de Maurice Allais de nationaliser la création de monnaie et de mieux séparer les banques en fonction de leur activité. Il souligne en revanche le scandale des paradis fiscaux en soulignant que son traitement par les pays du G20 est une « mascarade ».

Un des présupposés surprenants de l’auteur est que la réglementation de la finance va baisser le niveau de la croissance. Rien ne prouve cette antienne répétée plusieurs fois, et plutôt infirmée par la croissance des Trente Glorieuses ou le manque de croissance des années 2000. Il souligne l’inéluctabilité des bulles et ne voit de solutions qu’à l’échelle supranationale : « maîtriser la globalisation exige une certaine globalisation de la politique ». Pourtant, jusqu’à présent, les abandons de souveraineté qu’il appelle ont toujours produit plus de déréglementation…

« Le commerce des promesses » vaut pour son explication des mécanismes de la finance, du rôle de la monnaie ainsi que son analyse des travers de la globalisation financière. Mais curieusement, son auteur ne semble pas vraiment voir de solutions à y apporter.

Source : Pierre-Noël Giraud, « Le commerce des promesses », Points

24.08.2010

Pierre-Noël Giraud décrypte l’anarchie financière

C’est un livre que RST m’avait recommandé, « Le commerce des promesses ». Il a gagné plusieurs prix, dont le prix européen du livre d’économie et le grand prix Turgot. Un ouvrage très pédagogique, assez scolaire, mais très enrichissant théoriquement, qui a été revu et enrichi en octobre 2009.

La finance pour les nuls

Pierre-Noël Giraud est professeur d’économie à Dauphine et cela se ressent dans l’écriture de son livre, qui, plus qu’un « traité sur la finance moderne » semble être un manuel pour étudiant. Il est extrêmement riche puisqu’il comporte à la fois un volet théorique sérieux expliquant l’ensemble des principes de la finance, ainsi qu’une analyse économique des différentes crises que nous avons traversées pour se terminer sur une synthèse de la crise économique de 2008, le tout suivi d’une étude des solutions qui pourraient être apportées pour stabiliser le système.

Il soutient que « la globalisation financière a privé les Etats, garants de ce fragile équilibre (capital / travail), de tout moyen de contrôler les appétits désormais sans limites de l’argent qui ne cherche qu’à se transformer en plus d’argent ». Il a bien compris la lecture libérale de la crise de 2008, qui attribue au laxisme des banques centrales la bulle tout en soulignant que ce n’est pas quelques points de taux d’intérêt de plus qui aurait changé grand-chose étant donné le niveau de rentabilité actuel des investissements financiers (et les 15% de rendement sur capital…).

L’auteur utilise l’exemple d’un négociant génois de 1298 qui souhaite acheter de la pierre d’alun à Aigues-Mortes pour la revendre à Bruges pour montrer toute la palette des services rendus par la finance (le transfert de richesse dans le temps, la gestion des risques, la mise en commun de la richesse, l’information – le prix le plus souvent – et le règlement). Il y montre comment les banques créent elles-mêmes la monnaie. Il souligne que le secteur financier, qui représentait 15% des profits des entreprises aux Etats-Unis dans les années 80 en représente aujourd’hui 40%.

Les travers de la globalisation financière

L’auteur poursuit sa critique en soulignant que la Bourse ne finance plus les grandes entreprises, puisqu’elles rachètent davantage d’actions qu’elles n’en émettent. Il souligne également le grand mimétisme des acteurs financiers qui suivent souvent l’opinion de la majorité, comportement logique puisque l’évolution des cours dépend de cette opinion. Le problème est que, du coup, les anticipations des marchés deviennent auto-réalisatrices. La crainte d’une crise provoque une défiance des marchés qui peut alors conduire à la crise, comme on a pu le voir ce printemps.

Ce livre est passionnant par sa description des mécanismes monétaires. Il montre que la création de la monnaie a été privatisée et que cela aboutit à un comportement pro-cyclique des banques, qui prêtent beaucoup quand l’économie va bien et beaucoup moins quand elle va mal, accentuant les cycles économiques. Il distingue de manière utile les crises de liquidités des crises de solvabilité, pour montrer que l’Etat doit absolument agir pour prévenir les premières, d’où la garantie des dépôts bancaires ou les injections de liquidités des banques centrales, brisant les cercles vicieux.

Il souligne bien à quel point, dans les phases de croissance, les banques alimentent la bulle du prix des actifs car certains prêts à la consommation permettent aussi de placer davantage tout en maintenant leur consommation. Du coup, « le système bancaire peut créer de la monnaie en excès par rapport à la richesse produite. (…) Si (cette monnaie) est réutilisée à l’achat de titres, il n’y a pas inflation du prix des biens, il y a inflation du prix des titres », qui potentiellement justifier l’excès de prêts !!!

Il souligne ensuite que l’évolution des taux de change est un moyen d’équilibrer les échanges commerciaux (un déficit fait baisse la monnaie, ce qui réduit le déficit). Mais il souligne que, du fait de la globalisation, si un pays attire des capitaux qui compensent le déficit commercial, alors la monnaie peut ne pas baisser. Il explique le triangle de Mundell, à savoir qu’un pays doit choisir deux des trois caractéristiques suivantes : changes fixes, liberté de circulation internationale des capitaux et autonomie des politiques monétaires. Il critique le FMI en soulignant que ses politiques favorisent les créanciers.

Pierre-Noël Giraud termine en soulignant le primat de la lutte contre l’inflation, alors qu’elle est un moyen plus doux de réduire les bulles, imposé par les épargnants. Mais il souligne l’instabilité globale du système financier, « régulé par des krachs inévitables et imprévisibles ».

Source : Pierre-Noël Giraud, « Le commerce des promesses », Points

Demain, Pierre-Noël Giraud, historien résigné des crises économiques