23.08.2011

Les faux débats économiques du Monde

Mercredi dernier, Le Monde a fait un dossier « Comment sortir de la crise ? Débat d’experts ». On pouvait y trouver un débat a priori alléchant sur « L’inflation peut-elle résorber les dettes publiques ? ». Malgré quelques constats intéressants, le « débat » est resté très politiquement correct.

« L’inflation peut-elle résorber les dettes publiques ? »

Un tel débat paraissait prometteur et rafraîchissant à un moment où les dirigeants politiques n’ont plus que l’austérité à la bouche. En effet, utiliser l’inflation pour réduire la pression de la dette est une idée sacrément hétérodoxe. Mieux, Olivier Blanchard, l’économiste en chef du FMI, qui avait récemment proposé de remonter les objectifs d’inflation, faisait partie des experts convoqués pour le débat. Malheureusement, la subversion s’est arrêtée au titre du débat.

Le sous-titre douche déjà beaucoup d’espoirs : « En France, la hausse des prix a soutenu l’activité de 1950 à 1980. Pas l’hyperinflation en Allemagne et au Zimbabwe ». En effet, convoquer ces exemples extrêmes augure mal de ce « débat ». Comment sérieusement comparer les pays de la zone euro avec le Zimbabwe ? Et même l’Allemagne n’est pas un exemple très pertinent quand on se souvient que l’hyperinflation a eu lieu de 1918 à 1923, suite à la première guerre mondiale et ses réparations…

La pensée unique dans toute sa splendeur…

Si Olivier Blanchard confirme sa volonté de remonter l’objectif d’inflation (pour donner plus de marges de manœuvre aux banques centrales), il se dit « hostile  à toute inflation destinée à raboter la dette et qui s’apparente à une expropriation ». Daniel Cohen juge l’idée « complètement en dehors des clous » et soutient l’objectif actuel de 2%. Michel Didier refuse les hausses de salaires. Jean-Pierre Landau (sous-gouverneur de la Banque de France) juge cela « immoral et dangereux ».

Christian de Boissieu n’y croit pas et pointe le danger sur les taux longs tout en soutenant qu’aujourd’hui, l’inflation a davantage lieu sur les actifs. Enfin, Jacques Delors décrète qu’une « telle facilité ne nous est plus permise » et que « nous ne sommes plus maîtres des prix ». Il affirme que l’inflation « appauvrit les moins riches » alors que l’histoire économique des dernières décennies montre le contraire puisque le pouvoir d’achat des moins riches a baissé avec la baisse de l’inflation.

Un manque de curiosité intellectuelle stupéfiant

Comment ne pas être navré devant un tel simulacre ? A quoi bon parler de débat si les six experts sont du même avis ? Le Monde s’est bien gardé d’aller interroger des économistes hétérodoxes comme Frédéric Lordon ou Jacques Sapir qui auraient sans doute fait des propositions différentes sur les moyens de résorber les dettes publiques. Le quotidien vespéral pourrait tout de même se montrer un peu plus ouvert à ceux qui ne pensent pas comme lui.

Trois jours après, un article de Claire Gatinois avec un schéma explicatif affirme que « la suspension des ventes à découvert ne permet pas d’éviter de lourdes chutes en bourse ». Ce papier passe sous silence le caractère auto réalisateur des ventes à découvert. Parce qu’il y a vente d’une action qu’ils ne possèdent pas, les spéculateurs poussent le cours à la baisse et ont donc tendance à gagner leur pari d’une baisse. Claire Gatinois préfère parler « d’écran de fumée » ou « d’action répressive ».

Bref, le Monde démontre ici une curieuse vision du débat où ne sont invités qu’un petit cercle qui partage déjà quasiment le même point de vue. Il est également assez incroyable qu’un journal qui se dit de gauche adhère de manière aussi inconditionnelle à la doxa néolibérale.

02.08.2011

Quand le Monde sert la soupe à Marine Le Pen

Dans son édition datée du dimanche 31 juillet – lundi 1er août, le Monde a titré « Oslo : Jean-Marie Le Pen embarrasse sa fille et le FN ». Ce faisant, le quotidien vespéral se fait le parfait porte-parole de la nouvelle présidente du Front National, véhiculant très exactement ce qu’elle veut dire.

Le Monde attaché de presse du nouveau FN ?

Le titre du quotidien de référence pose un double problème. Tout d’abord en séparant Jean-Marie le Pen de sa fille et du Front National, il fait comme s’il s’agissait de deux entités différentes, ce qui est tout de même fort de café. En effet, Jean-Marie le Pen est toujours président d’honneur du Front National, il a gardé la main sur les finances du parti, et il est quand même illusoire de séparer le parti de son fondateur, président pendant 39 ans et père de sa nouvelle présidente…

Il est surprenant que le Monde transcrive sans la moindre nuance l’histoire que les communicants de Marine Le Pen cherchent à véhiculer, à savoir que la fille est plus modérée que son père. Et il est surprenant que ce journal (et bien d’autres) ne se pose pas la question de l’authenticité de cette histoire. N’y aurait-il pas tout simplement une opération communication bien huilée entre le père (jouant le méchant) et la fille (jouant la gentille) ? Et le sondage d’hier n’aurait pas déplu aux dirigeants du FN.

En effet, les propos de Jean-Marie Le Pen semblent tout de même très calibrés, suffisamment choquants pour déclencher la polémique, tout en parlant aux identitaires. Il a affirmé que la Norvège « n’a pas pris la mesure du danger mondial que représentent d’abord l’immigration massive, qui est la cause principale, semble-t-il, dans l’esprit de ce fou meurtrier ». Laurent Ozon, un cadre dirigeant du FN, a écrit sur Twitter « expliquer le drame d’Oslo : explosion de l’immigration ».

Le Front National est toujours aussi infréquentable

Il est révoltant que les dirigeants du FN cherchent à utiliser le massacre commis par un extrémiste de droite pour dénoncer l’excès d’immigration en Norvège ! Ce faisant, ils semblent vouloir justifier cet horrible crime et déplacer le problème du comportement des identitaires fanatiques à l’immigration ! Rien ne peut justifier ni même tempérer un tel geste et c’est pourquoi le relativisme de certains frontistes rappelle bien opportunément que le FN n’a pas changé.

Bien sûr, Marine Le Pen a pris ses distances avec ces excès mais elle a refusé de condamner les propos de son père. Surtout, il est difficile de ne pas voir dans ces déclarations un pas de deux servant la communication de la présidente du Front National. En effet, les dérapages de son père réalisent la double performance de rassurer la frange la plus extrémiste du parti, tout en faisant apparaître sa fille comme plus modérée, lui permettant d’attirer de nouveaux électeurs.

Mais il s’agit d’une vue de l’esprit. Marine Le Pen elle-même avait expliqué qu’il s’agit essentiellement de communication. Et que dire du logo hérité des nostalgiques du fascisme italien, du candidat nazillon, de l’hommage au terroriste qui avait cherché à tuer le Général, des mensonges patents sur l’immigration, du dérapage sur le « nez » d’un journaliste juif, ou de la comparaison abusive des prières de rue à l’Occupation nazie. Il n’y a rien qui ressemble plus à l’ancien FN que le nouveau. En outre, son incompétence en économie la cantonnera à un rôle purement protestataire.

Le Monde devrait veiller à ne pas véhiculer sans la moindre nuance le message que souhaite faire passer Marine Le Pen dans les médias car ce faisant, ils font le jeu de l’extrême droite bien plus insidieusement que ceux qu’ils accusent de faire le jeu du FN…

23.07.2011

Comment Nicolas Sarkozy jette 90 milliards par la fenêtre

Avant-hier, les dirigeants européens ont concocté un plan de près de 160 milliards d’euros pour sauver les créanciers de la Grèce. Un plan illusoire qui ne règle en rien les problèmes d’Athènes et qui va coûter dramatiquement cher aux ménages européens.

L’austérité pour payer les créanciers

Comme le rappelle très clairement Nicolas Dupont-Aignan dans une tribune publiée dans le Monde (version longue sur le site de Debout la République), ces plans ne résolvent rien. Certes, les banques privées sont impliquées (ce qui est positif, car il aurait été immoral que seuls les contribuables paient), mais ils ne règlent en aucun les problèmes de la Grèce. Dans trois ans, le PIB grec aura encore baissé, la dette monté et le pays sera donc encore moins en position de payer.

En fait, les pays européens vont fournir l’argent pour assurer les échéances des trois prochaines années, mais rien n’est fait pour que la Grèce retrouve la croissance. Rendez-vous donc dans trois ans pour un bilan qui sera forcément mauvais. En revanche, les créanciers privés auront pu réduire leurs engagements (certes, pas autant qu’ils l’espéraient) et la dette grecque sera alors détenue à plus de 50% par des institutions publiques, qui devront alors assumer le probable défaut.

En outre, comme le montre Moral El Hattab dans une tribune publiée sur Agoravox, les dirigeants européens ont aussi sauvé de nombreuses institutions financières du dénouement de CDS sur la dette grecque. En fait, même si les banques devront contribuer à hauteur de 50 milliards au plan (220 pour les Etats au cumul des deux plans), ce sont bien pour elles que s’impose cette austérité sauvage dans tous les pays européens. Les contribuables paient encore pour sauver les banques.

Irresponsabilité financière

On a beaucoup glosé sur les 15 milliards qu’engage la France dans ce nouveau plan grec. Le problème est qu’il faut y ajouter notre contribution au premier plan grec (17 milliards) ainsi que celle aux plans irlandais et portugais. En clair, notre pays a engagé près de 60 milliards, qui servent uniquement à rembourser les créanciers de ces trois pays. 60 milliards, 3% du PIB, la moitié du déficit public prévu cette année, une augmentation d’environ 4% de notre dette publique !

Pire, il ne faut pas oublier que la France va emprunter ces 60 milliards et que nous allons devoir payer des intérêts aux marchés financiers puisque nous ne pouvons pas monétiser. Notre pays devra donc payer environ 2 milliards d’euros d’intérêt pendant quinze ans (puisque les prêts accordés par le fonds européen courent sur cette durée). En clair, on peut estimer que sur cette période, la France va donc payer 30 milliards d’euros d’intérêts. Au total, la facture atteint 90 milliards !

Bien sûr, si la Grèce remboursait cette somme et payait les intérêts, alors, ce serait relativement neutre pour nous (sauf que c’est nous qui avançons la somme). Mais le problème est qu’il est totalement illusoire de croire que nous retrouverons cette somme car la Grèce sera encore moins en position de rembourser dans trois ans qu’elle ne l’est aujourd’hui. Il est donc fort probable que l’argent que nous prêtons aujourd’hui ne sera pas récupérée, au alors, seulement de manière partielle.

Bref, il est totalement irresponsable d’engager de telles sommes. Mais le pire est que beaucoup de fédéralistes sont prêts à signer des chèques beaucoup plus importants. Jacques Attali évoque un fonds européen de 2000 milliards d’euros, soit 400 milliards pour la France. Ils ont vraiment perdu la tête !

22.07.2011

Plan grec : la victoire de l’Allemagne et la défaite des fédéralistes

Ca y est, l’Europe a fini par se mettre d’accord sur un nouveau plan de financement pour les créanciers de la Grèce, qui devrait sauver l’euro pour quelques temps. La ligne allemande, qui consistait à faire contribuer les banques l’a complètement emporté sur la ligne fédéraliste.

L’Allemagne, victorieuse par KO

L’Allemagne semblait isolée dans son refus des euro obligations, d’augmentation des moyens du fonds européen, sa volonté de faire contribuer le secteur privé au nouveau plan. Mais l’inflexible Angela Merkel a obtenu satisfaction sur tous les points qui étaient importants pour elle. Elle a même réussi à repousser l’idée d’une taxe sur les banques, émise par la France, et qui a réussi à faire l’unanimité contre elle. La BCE et Nicolas Sarkozy avalent leur chapeau.

Bien sûr, l’accord sera présenté comme un compromis. Pourtant, ce n’en est pas un. Le gouvernement allemand a réussi à limiter sa contribution supplémentaire et impose de facto une restructuration de la dette grecque malgré l’avis des agences, qui va concerner les créanciers privés comme le fonds européen. Fort heureusement, la ligne allemande l’a emporté sur toute la ligne. Et les rachats de dettes par le fonds européen nécessitent un accord unanime des pays.

La fausse solution fédéraliste

Avant-hier, le Monde présentait un « débat » sur la crise européenne : un banquier appelle à « réaliser l’intégration économique et politique européenne », un enseignant à Sciences Po fait du « fédéralisme économique une question de survie pour l’Europe », un financier se pose la question de « que reste-t-il quand l’Allemagne fait défaut », un banquier y voit « une chance unique pour l’Europe », et deux dirigeants d’Attac en appellent à une « Europe solidaire et libérée du joug des marchés ».

Si la tribune signée par les dirigeants d’Attac pose beaucoup de bonnes questions, elle manque de réponses. Le papier de François Vigne est assez équilibré, présentant l’option du défaut et de la sortie de la zone euro et signalant que « l’intégration (…) ne suffirait pas à corriger les écarts de compétitivité entre les Etats ». Mais les autres papiers rappellent les hiérarques communistes qui attribuaient leur échec au fait de n’être pas assez loin dans le communisme…

Raoul Salomon propose plus d’intégration sans expliquer clairement les avantages ou les inconvénients. Thomas Guénolé préconise un grand saut fédéraliste (15% du PIB de budget européen) totalement illusoire et dont on se demande bien en quoi il règlerait le problème de croissance de l’Europe. Son alternative méditerranéenne, en revanche, est intéressante. Enfin, Edouard Tréteau critique les dirigeants politiques européens, qui ne seraient pas à la hauteur.

Vers la fin de la monnaie unique

Il est tout de même regrettable de ne pas avoir ouvert les colonnes à un Jacques Sapir qui a tellement écrit sur la question et qui aurait apporté une contradiction bienvenue. Car, tout d’abord, ce qui est gênant, c’est que plus de fédéralisme ne résoudrait pas grand chose. Par delà le côté illusoire d’une telle proposition (qui revient à demander à l’Allemagne un chèque en blanc de plusieurs centaines de milliards d’euros), les problèmes sont plus profonds, comme le souligne NDA.

Des euro obligations pourraient calmer temporairement la crise financière, mais elles ne résoudraient pas le problème de compétitivité des PIIGS. Pour rembourser leur dette, ces pays ont surtout besoin de retrouver de la croissance, ce que ne donnerait pas une intégration économique et politique. C’est bien une dévaluation (couplée à une restructuration) qui le permettrait, et donc une sortie de l’euro, qui devra encore attendre quelques mois ou quelques années.

Car il faut être clair, comme le souligne avec verve Hervé Nathan, ce nouveau plan ne fait que traiter le problème grec (certes, pour assez longtemps a priori). Les dirigeants européens ont de nouveau acheté du temps sans rien résoudre sur le long terme. Si la crise reprend sur le front espagnol et italien, il faudra un nouveau sommet car rien n’est prévu pour dans l’accord d’hier…

Merci à l’Allemagne d’avoir refusé toute dérive fédéraliste et imposé une participation au secteur privé. C’est sans doute la moins mauvaise solution en attendant celle qui finira par s’imposer, le retour à des monnaies nationales distinctes adaptées à des réalités économiques différentes. 

20.07.2011

Le grand mythe de l’euro protecteur bouge encore

Faut-il en rire ? Faut-il en pleurer ? Le Monde titrait la semaine dernière : « Ne l’oublions pas, l’euro est un atout » et publiait deux autres tribunes pour défendre la très malmenée monnaie unique avec des arguments souvent tirés par les cheveux et contredits par l’actualité.

L’euro, veau d’or de la pensée unique

Arnaud Clément a fait un sort à ce papier, mais il est trop caricatural pour ne pas revenir dessus. L’éditorial du Monde avance ainsi que « l’euro est un atout (…) il est l’un des éléments qui font que l’Europe a un avenir dans le monde de demain », sans préciser pourquoi. Il ne serait « pour rien dans l’état désastreux des finances publiques grecques, dans l’endettement bancaire irlandais, ni dans celui des comptes publics du Portugal », alors qu’il est la raison des taux d’intérêt trop faibles.

En fait, Le Monde essaie de faire croire qu’il s’agit seulement d’une crise de la dette. Mais du coup, on se demande pourquoi les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou le Japon ne sont pas touchés. Mieux, il affirme sans rire qu’il a été « un bouclier contre les chocs financiers de l’époque » : l’auteur oublie sans doute l’automne 2008 ou la crise permanente dans laquelle nous sommes depuis le printemps 2010. Evoquer les « taux d’intérêt historiquement bas » est ridicule aujourd’hui.

Mieux, le quotidien vespéral évoque les « précieux points de croissance que nous n’aurions pas eus sans la monnaie unique ». Comment se fait-ce que la zone euro ait eu une croissance si faible dans les années 2000, que la récession y ait été plus forte qu’aux Etats-Unis ou que les pays européens comparables hors zone euro s’en soient mieux sortis ? Je préfère renvoyer à ce très bon papier du Guardian qui dénonce le caractère antisocial de cette monnaie unique.

Alain Frachon évoque une Allemagne « repliée sur elle-même, d’abord attachée à la défense de ses intérêts nationaux ». On nage en pleine schizophrénie avec ces journalistes qui évoquent à la fois la nécessaire rigueur budgétaire tout en intimant à Berlin de lâcher quelques centaines de milliards pour sauver l’édifice baroque et croulant qu’est l’euro. Enfin, Jacques Delors a signé un papier très contradictoire à mille lieues de la « vision claire » qu’il prétend proposer.

L’euro, le château de cartes qui va s’écrouler

Il faut reconnaître un certain panache à Denis Clerc qui affirme dans Alternatives Economiques « Il faut que l’Allemagne paie. Et la France aussi ». Mais par-delà le fait que cette injonction est totalement irréaliste, il y a beaucoup d’angles morts dans son raisonnement. Tout d’abord, il n’est pas du tout évident que « l’Union est infiniment plus forte que chacun des pays qui la composent ». L’Allemagne seule est aujourd’hui plus forte que cette UE tellement hétérogène et dysfonctionnelle.

D’ailleurs, le Monde a ouvert ses colonnes à un économiste allemand, Hans-Werner Sinn, qui préconise une sortie de la Grèce de l’euro. Il souligne que le problème de la Grèce est double : surendettement et manque de compétitivité et que la sortie de l’euro et une dévaluation sont indispensables, ainsi que la restructuration de la dette. Il refuse absolument une « union de transferts », la seule solution pour faire tenir la monnaie unique, après le précédent de l’Allemagne de l’Est.

Plus globalement, l’Allemagne apparaît aujourd’hui comme le point bloquant. Si Berlin jetait tout le poids de son crédit financier, l’euro pourrait sans doute fonctionner pendant quelques années, mais l’opinion refuse de se porter caution à hauteur de plusieurs centaines de milliards après avoir fait tant de sacrifices pour la compétitivité du pays et l’intégration de sa partie orientale. Mieux, la Cour Constitutionnelle pourrait remettre en cause la participation du pays aux plans européens.

Il faut reconnaître aux fédéralistes de l’énergie dans la création de mécanismes de sauvetage de l’euro ou dans leur argumentation surréaliste sur les bienfaits de la monnaie unique européenne. C’est sans doute parce qu’il s’agit de l’énergie du désespoir.

19.07.2011

Le Capes et la grande régression de l’éducation nationale

Le Monde du 15 juillet est revenu sur les résultats dramatiques du Capes 2011. Un nouveau signe du désarroi général de l’éducation nationale en France, ainsi qu’une menace majeure pour le niveau de l’enseignement dans les décennies à venir.

La grande désaffection du Capes

Les chiffres rapportés par le Monde font froid dans le dos. En 1997, il y avait plus de quinze mille candidats aux Capes de mathématiques et lettres modernes pour plus de deux mille cinq cent postes, ce qui assurait une forte sélectivité pour ce concours et donc un niveau élevé pour les professeurs. En 2011, 2800 candidats se sont présentés (une baisse de plus de 80% en 14 ans), pour 1750 postes. Du coup, il n’y a eu qu’un peu plus de 1200 postes pourvus.

La crise des vocations est spectaculaire et extrêmement inquiétante. Une vision optimiste des choses consisterait à dire que seuls les plus motivés continuent à se présenter, garantissant un maintien du niveau. Mais il ne faut malheureusement pas être naïf : la baisse de plus de 80% des candidats au Capes depuis 14 ans est doublement inquiétante. Tout d’abord, cela révèle que les inconvénients du métier apparaissent plus importants que les avantages, pourtant non négligeables.

Ensuite, se pose clairement la question de la sélection des enseignants des prochaines décennies. Le niveau des professeurs est un paramètre fondamental pour le succès d’un système éducatif, comme le soulignent de nombreuses études internationales. C’est pourquoi il est particulièrement inquiétant de voir baisser aussi radicalement la sélectivité du Capes. Nous pourrions bien payer pendant quarante ans le fait de n’avoir pas su traiter cette crise aigüe des vocations.

Des professeurs abandonnés

Comme le souligne Jean-Paul Brighelli, il s’agit d’un « indice de la faillite de notre système éducatif » dont les racines remontent malheureusement à des décennies avec un refus de la sélection qui aboutit à un abaissement généralisé du niveau, comme l’illustre tristement la cuvée 2011 du baccalauréat qui a vu un nouveau record dans le taux d’admission, avec 86% et même plus de 89% pour la filière S marquée à jamais par la gestion calamiteuse d’une fuite par le gouvernement.

Plus globalement, il est urgent d’améliorer les conditions de travail des professeurs. Car ce beau métier, essentiel pour l’avenir de la nation, est aujourd’hui boudé par une génération pour qui les vacances, la stabilité de l’emploi et le prestige sont aujourd’hui plus que contrebalancés par la démission de l’école devant la dureté des élèves, le rythme de travail, plus éprouvant qu’on veut le croire, les problèmes de reconnaissance et le sentiment d’être abandonné par l’Etat.

A ce titre, le mandat de Nicolas Sarkozy aura encore aggravé la situation sans rien résoudre. La réduction des effectifs accroît encore la tension dans les établissements, d’autant plus que toutes les réformes du gouvernement semblent dictées par des purs objectifs comptables, quels que soient les conséquences pour les professeurs, accentuant encore la crise des vocations. C’est pourquoi il est urgent de remettre dans les priorités absolues la réforme de l’éducation nationale.

Ici aussi, le bilan du mandat de Nicolas Sarkozy est très mauvais, comme l’indique clairement l’effondrement du nombre de candidats au Capes. S’il n’est pas le seul responsable, loin de là, il n’a pas su redresser la situation. Pire, il l’a encore aggravée.

22.04.2011

Carrefour dépecé par le capitalisme actionnarial

Début 2007, Bernard Arnault et Colony Capital prennent 14% du capital et 20% des droits de vote de Carrefour au prix moyen de 48 euros l’action. Mais, après une bonne année 2007, son cours s’effondre. Commencent alors des manœuvres incroyables pour récupérer leur mise…

L’histoire d’un dépeçage

Comme le raconte Philippe Douroux, l’histoire de Carrefour et Bernard Arnault a toujours été conflictuelle. Dès la prise de participation par le patron de LVMH et Colony Capital était évoquée une possible vente du parc immobilier de l’enseigne. Mais ce mauvais feuilleton ne cesse de connaître des rebondissements. En effet, les deux actionnaires ne parviennent pas à imposer tout de suite leur volonté au conseil d’administration et la crise financière complique la situation.

Le cours de l’action tombe à 23 euros avant de rebondir autour de 30, soit une perte latente de 800 millions d’euros. Même si cela peut être absorbé par la première fortune de France, un tel échec est difficilement acceptable. Philippe Douroux avance que les actionnaires ont alors proposé de mettre en vente des filiales du groupe pour réaliser une plus-value et redresser le cours de bourse. Mais le patron Lars Olofsson a refusé de vendre les joyaux du groupe.

C’est ainsi qu’un nouveau scénario est apparu où Carrefour serait découpé en trois et mettrait en vente sa filiale de hard-discount Dia et un pôle regroupant ses actifs immobiliers. L’idée est que le produit de la mise sur le marché de ces deux entités (dont Carrefour pourrait rester actionnaire) permette alors de verser un superdividende aux actionnaires, à même de compenser en partie la faiblesse du cours de bourse. Suite du feuilleton dans les prochaines semaines.

Les excès du capitalisme actionnarial

Un très bon article du Monde revient justement sur la dérive que représente cette « découpe » de Carrefour. Il souligne que l’entreprise a racheté pour 943 millions d’euros d’actions en 2010 pour soutenir son cours de bourse, conduisant à une augmentation de 75% de sa dette financière ! En outre, ce découpage devrait affaiblir le groupe, notamment en Espagne, où Dia possède des positions très fortes. Bref, il est évident que ces opérations ne servent que les intérêts de certains actionnaires.

Car l’intérêt long terme du groupe Carrefour n’est clairement pas de sortir du marché du hard-discount, qui progresse partout, ni forcément même de se séparer de ses murs, ce qui pourrait provoquer une augmentation de ses coûts immobiliers, point très pénalisant pour sa compétitivité à terme. En outre, les marchés ne semblent pas convaincus par cette stratégie puisque l’action ne tire pas le moindre profit de  l’annonce de ce découpage en trois.

Plus encore, on peut s’interroger sur l’inutile distraction que cela représente pour la direction du groupe, qui devrait plutôt se concentrer sur la croissance plutôt que de chercher à maximiser les intérêts de minoritaires, au détriment de ses intérêts long terme. Tout ceci amène à se poser la question du cadre légal et fiscal qu’il faudrait mettre en place pour éviter de tels excès. Il faudrait peut-être imposer les rachats d’action ou certaines opérations de cessions ou rachat d’entreprises par exemple.

L’histoire de Carrefour est d’autant plus symptomatique du système économique actuel qu’alors que de richissimes actionnaires peuvent provoquer le dépeçage d’une entreprise à leur profit, les salariés manifestent pour obtenir une augmentation de salaires qui peine à suivre l’inflation….

01.04.2011

Deux visions de gauche de la montée du FN

La percée de Marine Le Pen dans les sondages provoque des réactions différentes. La gauche sociale-libérale mondialisée s’en tient à une analyse et une critique d’une superficialité absolue quand la gauche républicaine va au fond du problème.

L’autisme de la « gauche » sociale-libérale mondialisée

J’ai rarement lu une analyse aussi pauvre et navrante que celle d’Olivier Ferrand, le président de la Fondation Terra Nova, pourtant sensé être un ponte de la pensée sociale-démocrate. Il explique dans un papier publié par le Monde que Nicolas Sarkozy a mis en œuvre une « rupture antihumaniste » qui ouvre la voie à un bloc néoconservateur UMP-FN. Déjà, on ne voit pas comment ces partis pourraient s’entendre sur les questions européennes ou économiques.

Mais ce qui est absolument sidérant, c’est de constater qu’il donne un blanc-seing à la modernisation du FN. Il accrédite la thèse d’un Front National sorti « de son ghetto protestataire pour  muer en un parti de droite nationale », débarrassé de « ses oripeaux infréquentables ». Et le nazillon candidat aux cantonales ? Et les mensonges et fantasmes sur l’immigration ? Et l’éloge de Bastien-Thiry ? Une telle complaisance est proprement stupéfiante. Marine Le Pen peut le remercier.

A moins qu’Olivier Ferrand anticipe dans cette évolution une possible alliance du centre-droite et du centre-gauche, qui pourrait alors récupérer le pouvoir pour longtemps. Par ailleurs, il est absolument incroyable que le patron de Terra Nova passe sous silence le fait que les classes populaires votent autant pour le Front National. Il refuse sans doute d’admettre que les classes populaires ont totalement divorcé d’avec les idées sociales-libérales mondialisées qu’il promeut.

Toujours dans le Monde, Henri Weber s’essaie à une attaque du programme économique du Front National. Il attaque la sortie de l’euro en citant l’étude ridicule menée par ING. Il est tout de même assez piquant de voir le PS s’appuyer sur les analyses de banques privées. Et avant de la citer, il aurait mieux de la lire puisque selon cette étude, le franc ne serait pas dévalué par rapport à l’euro puisque sa baisse par rapport au mark serait plus que compensée par sa hausse par rapport  à la lire et à la peseta...

La gauche républicaine a compris

Heureusement que ces deux tribunes ridicules sont contrebalancées par des analyses autrement plus pertinentes. Dans une interview sur France Inter, Emmanuel Todd revient sur le vote FN des classes populaires, victimes d’une mondialisation à laquelle elles ont été abandonnées. Il en appelle à remettre en cause « deux concepts zombies, l’euro et le libre-échange ». Il soutient joliment que « le peuple Français n’est pas raciste. Il est seulement malheureux ».

Julien Landfried, secrétaire national du MRC, signe une très belle tribune dans le Monde pour la fondation Res Publica : « La remontée du FN n’est pas le résultat d’une manipulation sarkozyste » mais « de l’absence de protections face aux effets économiques, sociaux et culturels de la mondialisation ». Son analyse incrimine donc à la fois la gauche et la droite. Il souligne la responsabilité de Nicolas Sarkozy mais en insistant sur « le non respect de ses promesses de campagne ».

En conclusion, je partage son souhait « de construire des protections économiques, sociales et culturelles, face à une mondialisation financière qui n'en tolère plus aucune ». Mais ce qui est intéressant avec ces tribunes, c’est de voir la profondeur du divorce entre la « gauche » sociale-libérale mondialisée et la gauche républicaine. Comment imaginer une seconde que la seconde pourra soutenir la première en la personne de Dominique Strauss-Kahn (ou même François Hollande) ?

A travers la montée du FN, on voit bien que le divorce entre le PS et la gauche républicaine est profond. Cela rend hautement improbable tout accord entre les deux et appelle à une recomposition politique pour ceux qui ne veulent pas choisir entre l’UMPS libéral-mondialiste et ses satellites et l’extrême-droite.

21.03.2011

La guerre de l’euro continue

La monnaie unique européenne promet de provoquer encore des discussions bien enflammées dans les mois et années à venir. Alors que l’on note un raidissement dans le discours des partisans de l’euro, Nicolas Dupont-Aignan s’apprête à lancer un livre qui va faire du bruit.

Les saignées à Athènes, Dublin et Lisbonne

L’actualité n’a malheureusement pas permis de s’y attarder beaucoup, mais cela bouge dans les pays de la périphérie de la zone euro. Le nouveau gouvernement Irlandais a annoncé un nouveau plan d’austérité cette semaine : au menu, suppression de vingt-cinq mille postes de fonctionnaires (8% du total), réduction de 10% des salaires à l’embauche (après une baisse de 14% des traitements), baisse de 15% des allocations sociales, hausse de la TVA et de l’impôt sur le revenu.

Mais comme Dublin a refusé de remonter son impôt sur les sociétés, les pays de la zone euro ont refusé de revoir les conditions du plan de sauvetage de l’automne dernier, contrairement à la Grèce qui a obtenu une baisse d’un point des taux d’intérêt (désormais alignés sur ceux du FMI : auparavant ils étaient donc plus élevés…) et un allongement de leur maturité. Au Portugal, il y a une semaine, une manifestation monstre de trois cent mille personnes a montré la révolte du peuple.

Crispation des partisans de l’euro

La défense de l’euro impose des plans d’une brutalité inouïe (l’ajustement budgétaire Irlandais atteindra au cumul 20% du PIB dans 3 ans !) alors que des dévaluations auraient permis des ajustements moins violents, comme en Islande ou en Argentine. Est-ce la raison pour laquelle ils se crispent ? Sur le site Taurillon, j’ai commencé par débattre avec de véritables moines soldats qui montent sur leurs grands chevaux dès que l’on critique leur veau d’or, avant de rentrer dans un vrai débat plus constructif.

Le fait que le Front National ait rejoint DLR six mois après pour demander une sortie de l’euro n’arrange pas les choses. Le Monde vient de consacrer un papier dédaigneux et catastrophiste mais aussi court en arguments. Pourtant de nombreux économistes (Jacques Sapir, Gérard Lafay, Jean-Luc Gréau, Alain Cotta, Christian Saint-Etienne, Paul Krugman, Joseph Stiglitz et Maurice Allais) recommandent carrément la sortie de l’euro ou en soulignent les limites inextricables.

L’Arnaque du siècle

De manière amusante, même les tribunes de soutien contiennent aujourd’hui une grande part critique, comme le montre la tribune de Martin Wolff dans le Monde « La zone euro survivra ». Mieux, Philippe Askenazy, toujours dans le quotidien vespéral, souligne les limites d’une construction monétaire unique pour deux pays aussi différents que la France et l’Allemagne. Dans une génération, il y a aura deux fois plus de naissances chez nous, pour une population équivalente.

Dans ce contexte, je vous invite à retenir la sortie prochaine du prochain livre de Nicolas Dupont-Aignan : « L’euro, les banquiers, la mondialisation : l’arnaque du siècle » qui sortira le 31 mars. Ce livre court mais complet démonte les mécanismes qui font que l’euro asphyxie les économies européennes, les multiples conflits d’intérêt au cœur de la monnaie unique et explique comment nous pourrions en sortir, imaginant même la conférence de presse du ministre de l’économie d’après la sortie !

De puissantes forces cherchent à sauver l’euro, aussi sa fin n’est pas forcément proche, même s’il génère d’énormes déséquilibres. A nous de nous armer de pédagogie pour expliquer ces disfonctionnements et l’alternative d’un retour aux monnaies nationales

24.02.2011

Nicolas Sarkozy, rantanplan de la diplomatie

Le Monde vient juste de publier une tribune de diplomates anonymes critiquant sévèrement la politique étrangère de la France. Il faut dire que les polémiques s’enchaînent avec une rapidité assez incroyable, révélant toutes les failles de notre diplomatie depuis 2007.

Fiascos diplomatiques

Le soulèvement démocratique des pays arabes expose cruellement les erreurs de notre diplomatie. Notre premier ministre et notre ministre des affaires étrangères ont ainsi passé leurs vacances de fin d’année en Tunisie et en Egypte, les deux premiers pays qui se sont révoltés contre leurs autocrates, tout en profitant de certaines largesses sur place. Même s’il n’y avait rien de techniquement illégal, cela n’est guère flatteur pour le pays que le monde arabe aimerait voir jouer un plus grand rôle.

Mais la série noire continue avec les déclarations cavalières de Nicolas Sarkozy pour le Mexique, comme l’a bien souligné David Desgouilles. Puis, c’est au tour du nouvel ambassadeur de Tunisie, Boris Boillon, de déclencher une polémique pour des propos un peu durs à l’égard des journalistes tunisiens. Enfin, la révolte de la Libye expose Paris à la critique après la réception du dictateur fin 2007 (dont les photos auraient disparu du site de l’Elysée depuis quelques jours).

Chérie, j’ai rétréci notre diplomatie !

Alors que Jacques Chirac avait redoré notre tradition diplomatique en s’opposant fermement à la seconde guerre d’Irak, Nicolas Sarkozy a mis notre diplomatie en lambeaux. Alain Juppé, pourtant devenu ministre depuis, et Hubert Védrine, avaient alerté le président sur le manque de moyens du Quai d’Orsay. Mais les moyens ne font pas tout. En diplomatie, il faut également avoir une direction, une vision à partager, une capacité à défendre ses positions pour exister.

Et sur ces trois points, Nicolas Sarkozy pèche. La seule direction qu’on lui connaisse est un atlantisme qui l’a poussé à rejoindre le commandement intégré de l’OTAN plus de quarante ans après le départ décidé par le général de Gaulle. Mais ce suivisme ne saurait donner une ligne directrice à notre action. Et sur la scène européenne, la France, faute de vision, suit la plupart du temps l’Allemagne, qui nous a imposé Lisbonne et une Union pour la Méditerranée croupion.

Non, il ne restera pas grand chose de la présidence de Nicolas Sarkozy, entre autres d’un point de vue diplomatique. Même si on peut ne pas goûter le procédé utilisé par les diplomates qui ont signé la tribune du Monde, l’ensemble de leur constat est tristement juste.

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