07.11.2010
Un autre regard sur la Chine
Cette semaine a été dominée par la visite d’Etat d’Hu Jintao qui a eu droit à tous les honneurs de notre pays. Par-delà le sempiternel débat sur les droits de l’homme et le commerce, le poids grandissant de l’Empire du Milieu amène à se poser la question de son rôle dans la réforme du capitalisme.
Droits de l’homme contre souveraineté
Bien sûr, il est naturel de se soucier de la condition humaine en Chine, mais on peut se poser la question de l’utilité de ces déclarations publiques. Contribuent-elles réellement à une amélioration de la situation dans les pays ainsi critiqués ? Ne sont-elles pas surtout un moyen pour les belles âmes d’être en paix avec elles-mêmes ? Ne serait-il pas plus productif d’avoir ces discussions en privé, pour avoir une véritable chance d’influencer la trajectoire de ce pays ?
On pourrait même se demander si les gesticulations occidentales contre la Chine n’ont pas exactement l’effet inverse vis-à-vis d’un pays qui est aujourd’hui en position de force économique et sur lequel nous avons peu de moyens de pression. En outre, la Chine sait bien que nous ne ferons rien de concret et qu’il s’agit donc essentiellement de postures. De plus, les pays occidentaux sont parfois extrêmement mal placés pour faire la leçon à la Chine sur les droits de l’homme.
Les Etats-Unis notamment donnent un bien mauvais exemple en déclenchant des guerres arbitraires qui font des dizaines de milliers de morts, ou en mettant en place une prison en dehors de tout droit international… Bien sûr, la Chine est une dictature, et l’oppression des opposants est révoltante. Ce pays se comporte sur bien des aspects beaucoup plus mal que les Etats-Unis. Mais il faut aussi prendre en compte la tendance globale : la situation s’améliore sensiblement.
De plus, ces leçons rappellent les chimères d’une gouvernance mondiale, que l’on habille d’un idéalisme humaniste et bienfaisant, alors qu’elle consacre la loi du plus fort contre les plus faibles, comme le souligne Jacques Sapir dans « Le nouveau 21ème siècle ». Et nous oublions qu’en critiquant les dirigeants Chinois, nous critiquons également la Chine et les Chinois. S’il est naturel de chercher à influencer sa trajectoire, nous devons le faire en respectant cette nation souveraine.
La Chine, un pays sur lequel compter ?
En outre, cette trajectoire rappelle celle du Japon ou de la Corée, et si l’Empire du milieu part de beaucoup plus loin d’un point de vue démocratique, ces deux pays avaient des régimes très autoritaires qui se sont peu à peu assouplis et sont devenus de vraies démocraties. On peut imaginer que la Chine suivra un mouvement comparable dans les prochaines décennies. Mais le succès actuel de cette lente marche rend improbable une accélération de la libéralisation, même si on peut le regretter.
Donner publiquement la leçon à la Chine ne la fera pas changer. Cela ne fait que renforcer un ressentiment vis-à-vis d’un occident qui n’est pas toujours bien placé pour le faire. S’il ne faut pas se taire, la façon dont la majorité cherche à le faire est totalement contre-productif. La Chine évoluera dans le bon sens car la liberté économique finira par imposer une plus grande liberté politique, sans doute dans un premier temps au niveau des collectivités locales, et même si cela prendra du temps.
En outre, en vue de la nécessaire réforme du capitalisme, la Chine peut être un appui décisif pour reconstruire un système économique moins inégalitaire, où l’Etat n’abandonne pas la régulation à des Autorités Administratives Indépendantes pour reprendre le bon mot d’Eric Zemmour et où les nations ont un véritable rôle à jouer. La Chine est un pays protectionniste, qui refuse la liberté de mouvement des capitaux, et qui contrôle le cours de sa monnaie….
Bien sûr, son modèle de développement se fait à notre détriment mais c’est nous qui le lui avons suggéré lors de la crise asiatique. Et demain, la Chine ne pourra pas nous reprocher de suivre enfin des politiques plus conformes à notre intérêt. Mieux, face à des Etats-Unis et une Grande-Bretagne qui ont imposé un modèle inégalitaire et anarchique qui devrait convenir à l’Inde, la Chine, au côté de la France, l’Allemagne, le Japon, la Russie et le Brésil peuvent imposer un modèle ordo-national.
Bien sûr, il ne s’agit pas d’accorder un blanc seing à une dictature. Mais ne serait-il pas plus intéressant de travailler à la réforme du capitalisme avec un pays dont le modèle n’est pas inintéressant ? Se faisant, nous pourrions agir indirectement et plus efficacement en faveur des droits de l’homme…
10:55 Publié dans Actualités, International | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : chine, hu jintao, eric zemmour, jacques sapir, droits de l'homme, souveraineté, le nouveau 21ème siècle
05.02.2010
Jacques Sapir, économiste souverainiste
Jacques Sapir n’est pas un économiste comme les autres. Passionné de géopolitique, ses écrits offrent également une lecture politique passionnante qui éclaire particulièrement bien les enjeux d’aujourd’hui et le « retour des nations » qu’il annonce.
L’illusion du droit d’ingérence
Dans la novlangue bien pensante, le « droit d’ingérence » est un morceau de choix. Il faut dire que le vocabulaire a été bien choisi pour éviter toute contestation. Mais ce n’est pas ce qui arrête un Jacques Sapir qui n’a que faire des convenances et attaque bille en tête. Il souligne que « l’ingérence humanitaire ne peut être que le fait du fort sur le faible, alors qu’un principe de droit doit par essence pouvoir être appliqué tout autant au fort qu’au faible » devenant au passage un « colonialisme humanitaire ».
Il souligne que cela « introduit une division immédiate au sein des nations entre celles dont les moyens de défense les protègent de toute tentative d’ingérence et celles dont les moyens de défense sont suffisamment faibles pour qu’elles puissent devenir, le cas échéant, des cibles dans une guerre humanitaire ». Pire, pour lui, cela incite à « monter en puissance dans ses moyens de défense, l’échelon ultime (…) étant la possession d’armes de destruction massive »…
Au contraire, c’est « en rétablissant le principe de la souveraineté dans toute sa force (…) que l’on pourra réellement s’opposer au processus de prolifération des armes nucléaires ». Il souligne que cette violation de la souveraineté suspend « les conditions rendant possibles la production et la légitimation des institutions, la possibilité d’un enracinement légitime des institutions importées devient extrêmement problématique. L’ingérence devra donc soit être renouvelée, soit être étendue dans le temps ».
L’auteur souligne que l’intervention occidentale au Kosovo a plutôt empiré les choses dans un exposé très documenté et critique. Il affirme que « derrière le discours humanitariste (…), on retrouve la cruelle vérité de l’adage bismarckien : la force prime le droit »… Avec Guantanamo et le Patriot Act, il souligne que pour les Etats-Unis « la défense des libertés démocratiques n’a sa place que si elle peut affaiblir un adversaire. Elle cesse d’être un principe d’action si tel n’est pas le cas ».
Le siècle du retour des nations ?
Pour lui, c’est la défense des intérêts nationaux qui est la solution. Il souligne à quel point l’économie russe a réussi à se relance à la fin des années 90, en renonçant en partie à la potion amère néolibérale qui lui avait été imposée, provoquant un effondrement de 40% du PIB, en recourant à un cocktail de dévaluation, baisse des prix de l’énergie pour les consommateurs russes, contrôle des changes et aides publiques. Ainsi, l’économie est repartie avant même la hausse du prix des matières premières.
Il cite de larges passages d’un discours de Poutine à Munich en 2007 où celui-ci affirme que « nous sommes témoins d’un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international. Bien plus, certaines normes et, en fait, presque tout le système du droit d’un seul Etat, avant tout, bien entendu, des Etats-Unis, a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines, dans l’économie, la politique, et dans la sphère humanitaire, et est imposé à d’autres Etats ».
Pour Sapir, il s’agit d’une « critique radicale de l’idéologie de la mondialisation ». « La souveraineté est une et indivisible » et « le droit international est nécessairement un droit de coordination, et non un droit de subordination » et « il ne peut y avoir de légalité (le droit international) sans légitimité, et que cette dernière ne saurait se construire, dans un univers structuré par des intérêts divergents et des valeurs multiples, que sur la base de la souveraineté ». Souveraineté et démocratie sont intrinsèquement liées.
Pour lui, la solution serait de construire des instances « régionales et politiques, au mieux coordonnées à l’échelle mondiale ». Mais « elles devront faire la place aux intérêts des Etats en raison de la dimension étatique des politiques économiques ». Il y a pour lui un motif d’espoir dans le discours finalement peu orthodoxes des principaux candidats à l’élection présidentielle de 2007, qui ont tous emprunté au discours alternatif en dénonçant les délocalisations par exemple.
L’auteur termine par une conclusion très gaullienne, où, s’il souligne que « la grandeur nationale ne se mange pas en salade », il appelle les Français à embrasser ce nouveau 21ème siècle, qui sera celui des nations et à préparer une alternative bienvenue pour 2012.
Source : Jacques Sapir, « Le nouveau 21ème siècle », Seuil
10:55 Publié dans International, Livres | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : jacques sapir, le nouveau 21ème siècle, droit d'ingérence
04.02.2010
Jacques Sapir, économiste alternatif
Après avoir lu beaucoup de livres de penseurs alternatifs (voir section « livres » du blog), Jacques Sapir était le dernier grand intellectuel que je voulais étudier. « Le nouveau 21ème siècle », écrit avant le déclenchement de la crise économique, est un ouvrage de référence sur l’économie et l’idée nationale.
Retour sur la crise de 1997-1999
C’est un point commun de Jacques Sapir avec les deux prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et Paul Krugman que de donner une importance particulière à la crise qui a secoué les pays émergents à la fin des années 90. Pour lui, contre pour eux, cette crise est la conséquence d’une déréglementation excessive, notamment sur le plan financier et monétaire et elle démontre, 10 ans avant la crise des subprimes, les immenses dangers de la globalisation néolibérale.
Ce livre complète parfaitement « La grande désillusion » de Joseph Stiglitz, qui travaillait à la Banque Mondiale à cette époque. S’il en donne une lecture plus politique, le constat économique est aussi sévère. Il montre l’absurdité d’un système où le FMI prêtait de l’argent à des pays émergents pour défendre leur monnaie, à un coût exorbitant, tout en étant voué à l’échec la plupart du temps. Il souligne que « la Malaisie et le Chili (…) ont dû leur réussite à des mesures de contrôle de capitaux ».
Bref, alors que le FMI déversait de l’argent pour lutter contre les marchés, tout en imposant des mesures d’austérité souvent violentes pour la population, la solution à cette crise était une restriction des marchés de capitaux. L’auteur souligne malicieusement : « si les Etats-Unis sont capables d’engager à perte plus de 60 milliards de dollars pour tenter d’enrayer une crise financière (…) n’eût-il pas été plus judicieux d’investir la même somme dans des actions de développement ? ».
L’auteur utilise une image particulièrement brillante pour appuyer les thèses d’une « re-fragmentation des espaces financiers et commerciaux ». Il fait le parallèle avec les cales d’un cargo. Et s’il reconnaît volontiers qu’une cale sans compartiment est plus pratique, il souligne qu’en cas de tempête, elle devient un danger menaçant la stabilité du navire. Il souligne que « les architectes et constructeurs de navires le savent depuis des siècles et sacrifient l’optimalité théorique à une conception garante de robustesse ».
Un véritable tournant politique
Par-delà la grave crise économique, pour Jacques Sapir, cette crise a provoqué un changement politique majeur à l’échelle de la planète. Pour lui « la Russie s’est reconstruite autour d’un projet national et industrialiste ». Plus globalement « la crise a aussi amené de nombreux pays à modifier leurs stratégies économiques, les conduisant à des politiques commerciales très agressives dont l’addition provoque aujourd’hui une fragilisation générale de l’économie mondiale ».
En effet, depuis un peu plus de dix ans, de nombreux pays émergents ont adopté une stratégie économique visant à accumuler le montant le plus important possible d’excédents commerciaux de manière à pouvoir mener une politique économique autonome sans jamais avoir à demander de l’aide à un FMI et des Etats-Unis qui leur imposent des politiques aberrantes. Cela vaut notamment pour la Chine, qui accumule des excédents commerciaux colossaux depuis des années.
L’auteur souligne que depuis la fin des années 90, « ces pays ont cherché à se désendetter brutalement afin de diminuer autant que possible leur exposition au risque financier international ». Mais « le drame ici vient de ce qui est globalement insoutenable puisse à l’échelle de chaque pays apparaître comme une solution viable ». En clair, c’est le FMI et les Etats-Unis, suivis par le reste du monde occidental, qui ont poussé les pays émergents à adopter une stratégie économique porteuse de déséquilibres majeurs…
Pour l’auteur, cet épisode a contribué à l’avortement du siècle américain qui semblait se dessiner à partir de 1991. Il consacre également le retour des Etats-nations et d’une stratégie de défense des intérêts patriotes que les théoriciens du marché-roi ont souvent tendance à oublier.
Source : Jacques Sapir, « Le nouveau 21ème siècle », Seuil
Demain, Jacques Sapir, économiste souverainiste
10:55 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : jacques sapir, joseph stiglitz, le nouveau 21ème siècle



