18.09.2008
Tirer les leçons de la crise économique
Faisant le lien entre la grave crise que nous vivons et les universités d’été de Debout la République, Malakine a lancé sur son blog Horizons un débat passionnant sur les raisons de la situation actuelle et les solutions à apporter à cette crise, et notamment le protectionnisme.
Une relecture de notre passé économique
L’intervention de Jacques Sapir est intéressante à double titre. Tout d’abord, il montre bien comment la bonne performance économique des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne des dernières années est uniquement le fruit de l’endettement des ménages. En dix ans, il est passé dans ces deux pays d’environ 65% à 100% des revenus (alors qu’il est resté stable en France ou en Allemagne). Sans cet endettement massif, la croissance de ces deux pays aurait été beaucoup plus faible. Ensuite, il souligne très justement que la crise ne date pas d’un an, mais qu’elle est installée depuis 2001 en Europe continentale, qui a connu au mieux une croissance molle depuis l’éclatement de la bulle Internet. La crise financière n’est qu’un facteur aggravant d’une crise économique dans laquelle nous sommes enfermés depuis sept ans.
Les raisons de la crise économique
Comme l’expliquent Jean-Luc Gréau ou Emmanuel Todd, la faiblesse de la croissance en Europe est la conséquence de la dépression salariale que provoque l’ouverture non régulée de nos marchés aux biens et services des autres pays. La concurrence des pays émergents met une telle pression sur les salaires que l’Allemagne a été poussée à réduire son coût du travail depuis dix ans. Étant le seul pays européen à aller aussi loin, elle en a bénéficié au détriment des autres économies européennes. La libéralisation et le passage à l’euro ont poussé à cette déflation salariale malsaine qui revient à faire des salariés les otages de la mondialisation et des entreprises qui cherchent à augmenter leurs profits. La situation a encore été aggravée en Europe par la politique inutilement restrictive de la BCE qui provoque une surévaluation de l’euro qui pousse encore davantage les entreprises à délocaliser.
Les raisons de la crise financière
La crise financière que nous vivons aujourd’hui avait été annoncée. Joseph Stiglitz, dès 2002, en décrit parfaitement le mécanisme. Jean-Luc Gréau, dès 2005, avait montré le mécanisme pervers des subprimes. Des revues comme The Economist soulignaient que la bulle immobilière était excessive. Plusieurs phénomènes expliquent l’ampleur de la crise actuelle : les modèles de calcul du risque des établissements financiers sont construits sur des risques moyens, et ne sont donc pas préparés aux baisses de marché plus violentes. Cette crise montre également que les ratios financiers demandés aux banques ne sont pas suffisamment exigeants pour prévenir l’effondrement du système. Enfin, cela montre que la main invisible du marché fonctionne mal et qu’elle occasionne des excès désastreux.
Des politiques tenus à l’écart
Mais l’un des faits les plus marquants de cette crise économique et financière est le rôle limité joué par les hommes politiques. En Europe, seule la BCE semble qualifiée pour gérer cette crise, ce qu’elle fait en injectant des liquidités. Aux Etats-Unis, la coordination semble meilleure entre la Fed et le gouvernement puisque les autorités ont relancé l’économie doublement, par l’abaissement des taux d’intérêts, et par un plan de soutien budgétaire. La décision de nationaliser Freddie Mac, Fannie Mae et AIG et d’ignorer Lehman est sans doute la bonne décision pour sauver l’économie d’un plus grand désastre. Néanmoins, il est tout de même surprenant que la Fed puisse dépenser 300 milliards de dollars pour sauver des entreprises sans devoir la moindre explication aux citoyens.
Pour un nouveau dirigisme économique
Cette crise montre les dangers d’un libéralisme non encadré. Mais tout encadrement doit être une décision collective, un choix démocratique, ce qui suppose que ce soient bien les politiques qui s’emparent de la question et les gouvernements qui prennent les décisions qui s’imposent. Il n’est pas normal que ce soient des fonctionnaires indépendants dont les décisions sont prises dans des bulles éloignées de la réalité des peuples. Il revient aux gouvernements de bien mieux réguler la finance, en imposant des ratios prudentiels plus élevés, ce qui limitera les investissements, et donc les pertes en cas de retournement de marché. Il revient aux gouvernements de se poser la question d’une meilleure régulation du commerce pour éviter l’alignement par le bas qui se profile chaque jour davantage. En cela, le protectionnisme régional préconisé par Jean-Luc Gréau, Emmanuel Todd, Gérard Lafay ou Jacques Sapir est la solution.
Rééquilibrer la fiscalité
Mais la fiscalité peut également être un outil puissant pour rééquilibrer les travers de notre système économique. Tout d’abord, imposer une taxation sur les mouvements de capitaux (comme le recommandent Stiglitz ou Reich) est un moyen de rééquilibrer la fiscalité entre le travail et le capital et de ralentir des mouvements financiers dont la violence est un profond facteur de déséquilibres de l’économie productive. Ensuite, un transfert de certains impôts et taxes est un moyen d’éviter le dumping fiscal ou l’alignement par le bas. La TVA sociale notamment est un moyen de faire en sorte que quel que soit le produit acheté dans un pays, le consommateur contribue au système social national. En outre, cela réduira les écarts de coûts de production entre les pays, favorisant des implantations à proximité des marchés plutôt que la constitution d’usines mondiales. La fiscalité écologique a aussi tout intérêt à être mise en place sur la consommation et non la production pour ne pas pousser les entreprises à produire dans les pays ayant la réglementation la moins contraignante. Mais outre les émissions, il faudrait prendre en compte l’impact environnemental global. Dans le cas de l’automobile, on pourrait prendre en compte l’impact du transport : une voiture qui vient du Japon n’a pas le même impact sur l’environnement qu’une voiture produite en France…
Comment réformer notre système économique ?
Sur ce sujet, Emmanuel Todd a un coup d’avance comme souvent. Même si certaines solutions pourraient être mises en place nationalement (TVA sociale, taxe environnementale), beaucoup d’autres solutions (régulation du commerce ou de la finance) ne sont plus aujourd’hui vraiment dans les mains des seules nations. L’Europe est en revanche un espace économique suffisamment puissant pour imposer ses solutions (en laissant le Royaume Uni dans un coin…). L’Europe est un démultiplicateur de puissance naturel pour la France et le moyen de sortir de cette crise. Et ce meilleur encadrement du capitalisme ne sera possible que si nous nous entendons avec l’Allemagne, notre partenaire privilégié, dont le modèle économique (le capitalisme rhénan) est étranger aux excès anglo-saxons et qui peut s’entendre avec la France pour bâtir une meilleure alternative.
La crise actuelle n’est pas seulement une crise financière : la dépression salariale qui a poussé les ménages à s’endetter pour se loger aux Etats-Unis, doit également être combattue. C’est donc à une réponse globale que les politiques doivent s’atteler. Mais qui seront les nouveaux Roosvelt et Keynes ?
Source : http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/09/16/m...
http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2008/09/17/si-aig...
http://horizons.typepad.fr/accueil/2008/09/pour-un-protect.html#more
10:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : crise financière, lehman, freddie mac, fannie mae, reich, todd, gréau
16.09.2008
Le monde malade de sa finance
Décidemment, la crise des subprimes n’en finit plus avec le coup de semonce provoqué par la mise en faillite de Lehman et le rachat de Merrill Lynch par Bank of America. Les bourses mondiales ont à nouveau plongé hier, risquant d’enfoncer toujours plus l’économie mondiale dans la dépression.
Alan Greenspan n’a pas eu peur d’affirmer que la crise actuelle est la plus forte depuis cinquante ans, voir un siècle. Et il est vrai que cette crise financière n’en finit plus de s’amplifier à tel point qu’on se demande jusqu’où elle pourra aller malgré les interventions répétées des Etats et des banques centrales. Il y a déjà dix jours, les Etats-Unis avaient été contraints à une nationalisation de facto de Fannie Mae et Freddie Mac, les deux principaux organismes de crédit hypothécaires Américains. Pour sauver ces entreprises, dont l’encours de crédit dépasse les cinq mille milliards de dollars, pour un capital de seulement 88 milliards, l’Etat Américain s’est engagé à hauteur de deux cents milliards de dollars. C’est cette absence d’intervention financière de l’Etat qui a poussé Lehman à la faillite en l’absence de repreneur après l’échec des négociations avec Barclays. Déjà, l’assureur AIG semble devoir être la prochaine victime…
Nous sommes sans doute en présence de la plus grave crise financière depuis 1929, puisque malgré les interventions massives des autorités publics, nous n’arrivons pas à en sortir. Malheureusement cette crise illustre les immenses limites de la libéralisation de la finance. Tout d’abord, ces interventions, si elles sont sans doute nécessaires pour éviter un effondrement encore plus violent, créent ce que Joseph Stiglitz appelle un « aléa moral », qui fait que le système financier prend trop de risques parce qu’il sait que l’Etat viendra à la rescousse. L’étendue des dangers que fait courir la finance au monde est bien illustrée par cette crise, uniquement Américaine au début, et qui fait pourtant plonger l’Europe dans la récession. Enfin, on peut tout de même se demander pourquoi l’Etat Américain est prêt à dépenser des centaines de milliards pour sauver des entreprises, mais pas grand-chose pour aider les millions de ménages qui ont perdu leur maison. Cette hiérarchie est assez effrayante.
Mais le plus grave est sans doute l’absence totale de réaction des politiques, notamment en Europe et en France. Si les autorités publiques cherchent à combattre a posteriori les effets de cette crise, il faut noter que les politiques semblent à peine concernés sur le vieux Continent et que pas grand monde ne semble chercher des solutions pour corriger le système a priori. Pourtant, de nombreuses pistes existent : de nombreux économistes plaident pour une taxation de tous les mouvements de capitaux, qui aurait le double bénéfice de dégonfler la bulle financière et de faire davantage contribuer la finance à la collectivité. Une révision en profondeur des ratios financiers semble également nécessaire. Avec des capitaux propres qui représentaient moins de 2% de ses engagements, il était évident que Fannie Mae et Freddie Mac étaient des châteaux de carte. Et même les ratios de Bâle 2, à 8% ne sont pas suffisants en cas de baisse sévère de la valeur des actifs, comme nous le voyons aujourd’hui…
Si l’ampleur de la crise financière est effrayante, on peut se demander si l’absence de réflexion politique sur les conséquences à y donner ne l’est pas encore plus. Car outre le sauvetage du système, il faut également réfléchir à son meilleur encadrement pour éviter de refaire les mêmes erreurs.
Source : http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/09/08/cinq-qu...
http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/09/13/freddie...
http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/09/15/lehman-...
http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2008/...
10:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : crise financière, lehman, merrill lynch, fed, freddie mac, fannie mae



