01.06.2008

Choix des mots et propagande

Le livre LQR, la propagande au quotidien propose une réflexion particulièrement instructive sur l’influence du choix des mots dans la perception de la réalité. Il dénonce l’emploi par les élites d’un vocabulaire étudié pour étouffer le débat démocratique.

LQR signifie Lingua Quintae Republicae (langue de la Cinquième République). En créant ce terme, Eric Hazan fait un parallèle avec la Lingua Tertii Imperii (langue du Troisième Reich) et la novlangue du 1984 de Georges Orwell. La thèse de l’auteur consiste à soutenir que les élites du pays (politiques, médiatiques et économiques), qui ont toutes suivies les mêmes formations dans les Grandes Ecoles, ont créé petit à petit un langage, qui, en substituant un terme par un autre, transforme la perception de la réalité à des fins politiques, notamment de manière à contraindre l’adhésion aux politiques néo-libérales. Cette LQR viserait à établir un consensus politique en supprimant les opinions alternatives, par un double processus de dé-crédibilisation des opinions contradictoires et de présentation flatteuse de la « pensée unique ».

Et il faut dire que les exemples choisis par l’auteur sont particulièrement frappants. Il raconte comment dans les années 60, Valéry Giscard d’Estaing substitua le terme « problème » au terme « question » pour évoquer les grands sujets traités par les politiques. Or, si une question (comme la question sociale) peut amener plusieurs réponses, selon le point de vue de chacun, un problème suppose le plus souvent une réponse et une seule. Du coup, cela favorise l’influence d’experts censés apporter la réponse précise à nos problèmes… Pour aller plus loin, il note à quel point aujourd’hui on suppose qu’il n’y a qu’une seule réponse à nos problèmes : ceux qui expriment un désaccord ne sont pas des adversaires, mais simplement des personnes dans l’erreur, comme lors du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen.

L’auteur montre bien à quel point certains glissements sémantiques changent la perception de la réalité. Les fusions d’entreprise, évocatrices de restructurations, sont désormais présentées comme des « intégrations ». Il dénonce le passage des « licenciements collectifs » aux « plans sociaux », dont on se demande en quoi ils peuvent bien être sociaux... Le passage du terme « exploité » à « exclu » est très révélateur pour l’auteur car ce glissement sémantique change fondamentalement la perception de la réalité : d’un côté des exploités victimes d’exploiteurs, de l’autre des exclus qui ne sont les victimes de personne.

Pour apporter de l’eau au moulin de l’auteur, on peut parler du terme « ouverture », présentation positive du débauchage de quelques mercenaires. Selon que l’on utilise l’un ou l’autre des termes, on ne dit pas du tout la même chose. Le choix du terme « euro fort » est aussi un cas qui oriente la perception de la réalité. Qui peut être pour un « euro faible » ? La force est une notion positive. En revanche, si on parle d’un « euro cher », alors le débat se trouve orienté dans un autre sens. De même l’emploi du terme « souverainiste » pour désigner Nicolas Dupont-Aignan est sans doute un moyen de renvoyer le courageux président de Debout la République dans un recoin un peu extrême et peu fréquentable de l’échiquier politique.

Néanmoins, si les exemples de ce livre sont souvent bien choisis, la réflexion de l’auteur a quelques limites. Les nombreux parallèles entre la LQR et la propagande nazie ne servent pas la réflexion de l’auteur. S’il dénonce justement une forme de propagande, la comparaison fréquente avec un régime qui fut responsable de dizaines de millions de morts et de la solution finale est assez lourde, d’autant plus qu’il n’y a pas de critiques du régime soviétique, qui aurait sans doute pu fournir des exemples équivalents. En outre, la thèse sous-jacente d’un complot conscient des élites me semble largement excessive. Si je veux bien reconnaître un comportement parfois à la limite du totalitaire dans certains débats (comme pour le TCE), je ne crois pas qu’il y ait un complot. En outre, il ne faut pas oublier que les Français ont voté « non » le 29 mai 2005.

S’il présente des limites fortes, ce livre a l’immense intérêt de faire réfléchir au choix des mots que l’on utilise dans le débat politique. Il permet de prendre du recul et de constater à quel point ce choix, souvent inconscient, n’est pas neutre. En cela, ce livre apporte une véritable contribution à notre démocratie.

Source : Eric Hazan, LQR la propagande au quotidien, Editions Raisons d’agir