06.01.2011
Quitter l’euro, est-ce abdiquer devant les marchés ?
C’est une question qu’a évoqué justement Hervé Nathan, rédacteur en chef économie et social à Marianne. La fin de la monnaie unique ne serait-elle pas quelque part le triomphe des marchés, comme lorsque la livre était sortie du SME en 1992 ?
Des apparences trompeuses
Depuis des décennies, les spéculateurs font des paris sur les monnaies pour gagner de l’argent. Georges Soros s’est fait un nom en pariant contre la livre en 1992, empochant au passage des bénéfices colossaux. Aujourd’hui, les marchés financiers spéculent sur les dettes souveraines de la zone euro, faisant diverger les taux auxquels empruntent les Etats au point que ces différences peuvent représenter un pari sur une fin de la monnaie unique et un retour à des monnaies nationales, réévaluées.
Cependant, faute est de constater que les marchés financiers trouveront toujours un instrument sur lequel spéculer à partir des différences entre les Etats. Hier, c’était la monnaie et la dette souveraine. Aujourd’hui, ce n’est plus que la seconde, mais il est bien évident que le choix de la monnaie unique n’éradique pas la spéculation, mais la déplace uniquement. En outre, les conditions du maintien de l’euro favorisent grandement les marchés, qui n’ont pas subi de restructuration des dettes.
Une question indépendante de l’euro
En fait, de même qu’il y a aujourd’hui une zone euro au service des marchés, il pourrait y avoir une zone euro qui les musèle, et de même que le retour aux monnaies nationales pourrait se faire en encadrant la finance, ce retour pourrait aussi se faire sans changement notable avec la situation actuelle (cf Grande-Bretagne). La question de l’unification monétaire européenne est indépendante de la question de la réglementation des marchés financiers ou du pouvoir de la corbeille.
La France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne pourraient aussi bien créer une Zone Européenne Financière bien régulée avec l’euro que sans. La question en jeu aujourd’hui est plus une question de volonté politique (absente aujourd’hui) qu’une question d’unification monétaire (qui pose d’autres problèmes). Aujourd’hui, avec l’euro, nous abdiquons devant les marchés (alors que nous pourrions les dompter). Ce serait exactement la même chose si nous avions des monnaies nationales.
Et si on en croit Frédéric Lordon, qui dit que « en appeler au gouvernement mondial est le plus sûr moyen d’avoir la paix, entendre : pas de gouvernement du tout », on peut même penser que l’échelle supranationale est moins pertinente pour réguler l’économie.
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Europe | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : hervé nathan, euro, marchés financiers
24.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat de Jean-Luc Gréau
Jean-Luc Gréau a fait parler de lui en soutenant le projet d’un nouveau protectionnisme européen et en annonçant la crise des « subprimes » dans son livre, « L’avenir du capitalisme », publié en 2005. Voici un résumé des constats de ce livre.
Un des points les plus intéressants avec Jean-Luc Gréau est le fait que sa critique radicale du néo-libéralisme n’est pas celle d’un anti-capitaliste mais bien d’un économiste qui accepte l’économie de marché. Il soutient par exemple que « l’entreprise capitaliste n’a pas vocation à créer l’emploi ni à le maintenir ». Il défend également le marketing qui permet de « vérifier méthodiquement si les produits ont une chance raisonnable d’être accueillis favorablement par les acheteurs ». Mais cette acception de certains postulats de l’économie de marché n’empêche pas une critique radicale du fonctionnement de l’économie mondiale, que ce soit l’économie américaine, les excès du marché ou la déflation salariale.
Ce livre a été écrit en 2005 mais il prend une dimension complètement différente aujourd’hui, un an après l’éclatement de la crise des subprimes puisque l’auteur consacre tout un chapitre aux excès de l’économie américaine. Il dénonce les déséquilibres majeurs d’un pays qui vit de plus en plus au-dessus de ses moyens et qui utilise le crédit pour amortir les crises économiques. Il dénonce un système où « la demande des particuliers n’est plus gouvernée par la distribution des revenus, mais par les facultés de crédit offertes sans limites apparentes par le système financier ». Il y explique notamment que les crédits hypothécaires poussaient à un endettement démesuré puisque la hausse de la valeur des biens immobiliers poussait les banques à proposer de nouveaux crédits aux ménages déjà lourdement endettés…
L’auteur se montre extrêmement critique à l’égard des marchés financiers, qui ne font plus leur travail. Citant « l’exubérance irrationnelle », d’Alan Greenspan, qui avait aboutit à des valorisations délirantes d’entreprises au tournant du siècle, il souligne la « déraison » des marchés financiers, dont le comportement moutonnier les conduit à passer d’un effet de mode à un autre (bulle asiatique, bulle Internet, bulle immobilière…). Il critique la pratique récente des rachats d’action qui fait que certaines entreprises finissent par s’endetter ou se décapitaliser pour rendre de l’argent au marché. Il souligne enfin le cas pour le moins paradoxal de la crise asiatique de 1997-1998, qui a vu des pays avec une situation budgétaire saine et un commerce excédentaire connaître une grave crise financière, du fait des mouvements de capitaux étrangers, qui leur avaient été imposés…
Mais le point sans doute majeur de ce livre est la partie sur la « déflation salariale » où Jean-Luc Gréau critique les excès du libre-échange actuel. Il revient sur la théorie des avantages compétitifs et de la spécialisation des pays, à la base de l’ouverture massive des échanges. Il souligne que le contexte actuel remet en cause cette théorie puisque la Chine devient l’usine du monde sans la moindre distinction et sans la moindre spécialisation : quel rapport en effet entre les produits électroniques, les jouets ou l’habillement ? Le transfert massif de la production vers l’Asie se fait uniquement sur la base d’un coût du travail égal au dixième de celui des pays occidentaux.
Les défenseurs de ces mouvements diront que cela permet de baisser les prix, mais c’est justement sur ce point que l’auteur montre les limites de ce raisonnement puisqu’il souligne que les hausses de salaires sont encore souvent calquées sur l’inflation, ce qui fait que cette modération des prix a provoqué une modération salariale qui interdit tout gain de pouvoir d’achat. Pire, il souligne que l’essentiel des gains de productivité sont aujourd’hui « confisqués » par des entreprises qui utilisent la menace des délocalisations pour faire pression sur les salaires. Cette pression entraîne une « déflation salariale », plus criante encore aujourd’hui qu’il y a deux ans avec la hausse des prix des matières premières, qui entraîne un appauvrissement des classes populaires occidentales, alors que les classes dirigeantes ont vu leur salaire exploser (les patrons des entreprises cotées ont vu leur salaire multiplier par vingt en vingt ans).
Le constat de Jean-Luc Gréau est sévère mais extrêmement bien argumenté. Je reviendrai demain sur les solutions qu’il propose pour corriger le fonctionnement du capitalisme.
Source : « L’avenir du capitalisme », Jean-Luc Gréau, NRF
11:26 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : gréau, l'avenir du capitalisme, subprimes, délocalisations, déflation, marchés financiers



