09.08.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat global
La victoire du néolibéralisme se lit tous les jours dans le Monde. Le quotidien reproche ainsi aux dirigeants de droite de s’être éloignés des préceptes de Reagan et Thatcher sur la libéralisation du commerce ou attribue la responsabilité de la crise actuelle à la régulation ! Retour sur cette nouvelle religion mondiale.
C’est que les nouveaux croyants montrent un enthousiasme encore plus grand que les convertis de longue date, comme The Economist, qui n’hésitent pas parfois à souligner certaines carences du système. Mais, notamment auprès de la gauche modérée européenne, le libre commerce, le monétarisme, l’indépendance des banques centrales, la spéculation sont des données de base de l’économie sur lesquelles aucun compromis ne saurait être passé. Jacques Généreux ou Jean-Claude Michéa ont bien montré pour quelles raisons les héritiers du marxisme sont passés aussi facilement dans le camp d’en face, par une proximité d’analyse insoupçonnée avec la famille libérale. Cependant la reddition complète de 80% de la classe politique aux postulats néolibéraux reste sidérante au regard de l’expérience des vingt dernières années.
Comme l’a bien montré le Traité Constitutionnel Européen, le problème actuel vient de cette soumission sans recul ni limite aux préceptes néo-libéraux. En 2005, des dirigeants européens soumis aux idées dominantes avaient ainsi proposés aux peuples un texte où « la concurrence libre et non faussée » devenait un objectif en soi de l’Union ! Cela peut sembler un détail, pourtant, une telle proposition est extrêmement symptomatique de l’état d’esprit des néo-libéraux. Alors que l’économie n’est qu’un moyen pour arriver à une meilleure société, ils érigent ce moyen en objectif. Cette inversion fondamentale des valeurs d’une société démontre les limites d’une pensée qui parvient à accorder plus d’importance à des objectifs abstraits qu’à l’humain.
« Le laisser-faire ! le laisser-passer ! appliqué à l’économie depuis l’aurore du machinisme a souvent, grâce au bénéfice, à l’esprit d’entreprise, à la libre concurrence, donné au développement une puissante impulsion. Mais on ne saurait méconnaître qu’il en est résulté beaucoup de rudes secousses et une somme énorme d’injustices » : le constat du Général de Gaulle de février 1965 semble encore plus d’actualité aujourd’hui que lorsque ces mots furent prononcés. Montée des inégalités, déflation salariale pour les classes populaires alors que les classes les plus aisées voient leur rémunération croître de 10% par an, ascenseur social grippé, persistance d’un chômage important, déséquilibres financiers sans cesse plus massifs : à beaucoup d’égard, nous sommes revenus à la situation antérieure à la Grande Dépression.
Mais la place prise par les marchés financiers dans la vie économique de la planète est également problématique. Tout semble tourner désormais autour de la santé des marchés. S’il est bien sûr souhaitable que les grands argentiers de la planète interviennent pour éviter la répétition d’un scénario comparable à la crise de 1929, où l’effondrement des marchés entraîna une crise économique d’une sévérité rare (25% de chômage aux Etats Unis), ne sommes-nous pas allés trop loin ? En effet, c’est bien la corbeille qui fait la politique de la Fed aujourd’hui. Le moindre soubresaut des marchés provoque une baisse des taux pour les sauver. Le principal objectif de la Fed semble la préservation d’un marché incapable d’éviter les mêmes erreurs et les mêmes excès.
Mais le plus choquant reste que cette évolution se produise sans un réel assentiment démocratique puisque les différentes alternatives proposées aux citoyens ne diffèrent fondamentalement plus sur les questions économiques. Pourtant, des alternatives existent, que j’essaierai de tracer demain.
Source : http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/08/01/les-nou...
http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/08/08/re-regu...
11:53 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : néolibéralisme, the economist, le monde, généreux, michéa
02.08.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : l’épineuse question du commerce
Cette semaine, les négociations sur le cycle de Doha ont échoué. Quatorze ans après la conclusion de l’Uruguay round, la communauté internationale continue à butter sur un accord commercial global, ce qui n’empêche pas les échanges de progresser. Faut-il s’en inquiéter ?
Les néolibéraux s’inquiètent de l’échec de ces discussions et craignent les réflexes protectionnistes qui semblent se dessiner dans quelques pays. Pourtant, malgré l’absence d’accord de libéralisation depuis près de quinze ans, le commerce international se porte toujours aussi bien puisqu’il continue à croître plus vite que le PIB mondial, malgré une hausse des prix de l’énergie qui commence à peser sur les exportations en augmentant le prix du transport. L’article du Monde est assez incroyable dans la mesure où il montre une adhésion sans nuance au discours néolibéral de bienfaits du commerce, évoquant les gains très théoriques d’un accord (et pourtant limités à 0,1% du PIB mondial…). Un tel article émanant du journal de référence de la gauche, démontre de manière très claire les thèses de Jacques Généreux et Jean-Claude Michéa sur la proximité idéologique de la gauche avec les néolibéraux.
Si les négociations ont échoué, c’est parce que des pays ont refusé la demande portée par l’Inde de pouvoir monter les droits de douane en cas de hausses subites d’importation. Cette demande, qui concerne notamment les produits agricoles a été raillée par la représentante américaine au commerce, Susan Schwab, qui a souligné le paradoxe que, « dans un contexte de crise alimentaire mondiale, le débat se soit focalisé sur comment et de combien certains pays pourraient relever leurs barrières douanières face aux importations agricoles », d’autant plus que beaucoup de pays interdisent les exportations aujourd’hui ! Les Etats-Unis se sont opposés à cet assouplissement des règles permettant une hausse des taxes pour ne pas entraver leurs exportations vers la Chine.
Mais cette présentation des faits occulte des aspects importants. Les pays asiatiques (Japon, Corée, puis Chine) ont par exemple enclenché leur développement économique en protégeant leur agriculture pour permettre une modernisation progressive. Au contraire, certains pays africains ont énormément souffert de l’ouverture intempestive aux importations d’autres pays. En effet, dans un contexte de marché ouvert, les agriculteurs d’un pays peuvent être ruinés par des importations à prix cassé, détruisant des années d’effort pour créer une agriculture vivrière. Cela avait été le cas des agriculteurs de Côte d’Ivoire dont les efforts pour accroître leur production de riz avaient été contrecarrés par des importations à bas prix d’Asie. En cela, le « laisser faire et laisser passer » sans limites peut menacer le développement économique.
C’est pourquoi le dogmatisme libéral de certains commentateurs est à courte vue. Il ne faut jamais oublier que le libre-échange ne saurait être une fin en soi, mais simplement un moyen possible, en vue du développement économique. En fonction des circonstances, il pourra être utilisé pour accélérer le progrès économique et humain de nos sociétés. C’est ce que les pays émergents (ou anciennement émergents) qui ont réussi savent parfaitement faire, en s’ouvrant tout en sachant se protéger quand cela est nécessaire pour éviter des ajustements trop brutaux. C’est malheureusement ce que la Commission Européenne semble incapable de faire, tant son dogmatisme libre-échangiste est fort, ce que Nicolas Sarkozy a su fortement et justement dénoncer lors des négociations.
L’échec de ces négociations n’est donc pas un drame pour l’humanité, qui se passe d’accord depuis quatorze ans. Elle devrait être une source d’inspiration pour des européens trop naïfs qui devraient s’inspirer de la pratique plus pragmatique de beaucoup de pays émergents.
Source : http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/07/30/omc-etats-unis-et-inde-font-echouer-les-negociations_1078661_3234.html#ens_id=1075232
10:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : doha, généreux, michéa, omc, commission européenne
29.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le point de vue de Jean-Claude Michéa
Publié quelques mois après « La dissociété » de Jacques Généreux, « L’empire du moindre mal » du philosophe Jean-Claude Michéa, présente une opinion très proche, dans un livre plus court et naturellement centré sur l’analyse philosophique.
C’est ainsi que l’auteur souligne que « c’est vraisemblablement cette hantise de la guerre civile qui explique, en premier lieu, les raisons pour lesquelles les philosophes du 17ème et 18ème siècle décrivent presque toujours leur « état de nature » comme un état où règnerait nécessairement la guerre de tous contre tous ». Jean-Claude Michéa soutient que cela a favorisé « la guerre de l’homme contre la nature, conduite avec les armes de la science et de la technologie, guerre de substitution (…) à la guerre de l’homme contre l’homme ». Cela explique, comme le souligne Benjamin Constant, que « le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ». La pensée libérale prend sa source dans une vision très noire de l’homme « incapable de vrai et de bien », selon Pascal ou « libre que pour le mal » pour Luther.
Le problème est que cette vision terrifiante de l’homme influence logiquement le cadre nécessaire pour permettre la vie en société. Les deux piliers en sont le Marché, qui doit apporter une abondance de biens par le « doux commerce » et le Droit, qui assurera « l’ordre et l’harmonie politiques nécessaires, sans qu’il n’y ait plus jamais lieu de faire appel à la vertu des sujets ». C’est donc à un projet de société sans valeurs et finalement très peu politique que le libéralisme appelle, un simple « modus vivendi ». Jean-Claude Michéa fait alors un parallèle très intéressant avec la construction européenne, qui se place complètement dans la droite ligne de la philosophie libérale en bâtissant un marché commun et ouvert et un espace de Droit.
L’auteur souligne bien à quel point cette construction est réductrice parce qu’elle repose « sur l’idée que l’avenir de l’humanité n’est lisible qu’à partir des seules contraintes de la croissance économique, elle-même dépendante du progrès incessant des nouvelles technologies ». Il souligne que le PIB est un indicateur bien limité pour mesurer la bonne marche d’une société et cite un large extrait d’un discours de Robert Kennedy en 1968, soulignant que « notre PIB prend en compte, sans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac (…) la destruction de nos forêts (…) la production de napalm. En revanche, il ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur éduction (…) En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ».
Comme Jacques Généreux, il souligne que le système néolibéral a réussi à mettre en place un système « d’alternance unique ». Il souligne le paradoxe du raisonnement de ses apôtres qui « exhortent inlassablement les classes populaires à adapter leurs mentalités archaïques au monde » alors qu’ils soutiennent qu’il n’y a pas d’autre solution que celle qu’ils proposent, solution qui serait donc aussi immuable que les mentalités des peuples… La gauche en prend pour son grade, elle qui a substitué la lutte des classes par un « anti-racisme » soutenu par le show biz et les médias. L’auteur reprend même une attaque très dure de Christopher Lasch : « la gauche a trop souvent servi de refuge à ceux que terrifiait la vie intérieure », qui « provoque un besoin de chercher à tout prix une explication purement sociologique à l’ensemble des comportements humains ».
L’auteur remet en cause le postulat néolibéral d’égoïsme naturel de l’homme et s’appuie sur de nombreux travaux sociologiques et souligne que la philosophie chinoise valorise davantage les relations entre individus. Heureusement, comme le dit Georges Orwell « mon principal motif d’espoir pour l’avenir tient au fait que les gens ordinaires sont toujours restés fidèles à leur code moral ». Il évoque lui aussi « la souffrance psychologique permanente des individus », conséquence de cette société dure et guerrière. Lui aussi souligne que les présupposés pessimistes et l’irréalisme de la pensée libérale, et plus encore néolibérale, finissent par rejaillir sur la société « malgré la fâcheuse obstination des gens ordinaires à vouloir rester humains ».
« L’empire du moindre mal » apporte également une contribution majeure à la réflexion sur nos sociétés, leur sens et la direction qu’elles prennent. Dans un format beaucoup plus court et plus philosophique (et donc un peu moins facile d’accès) que « La dissociété », un livre essentiel.
Source : « L’empire du moindre mal », Jean-Claude Michéa, Climats
10:55 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : michéa, néolibéralisme, généreux
23.07.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : introduction
« La seule querelle qui vaille, c’est celle de l’homme » : cette phrase du Général de Gaulle montre la distance que nous avons parcourue depuis quelques décennies. Aujourd‘hui, il n’est question que d’adaptation des hommes à l’économie, par une terrifiante inversion entre la fin et le moyen.
En mai, 250 000 ménages américains ont été expropriés de leur maison faute de pouvoir rembourser les emprunts qu’ils avaient pris. Le système financier semble à nouveau au bord de l’implosion : l’Etat Américain a volé au secours de Fanny Mae et Freddie Mac et garantir leurs 5 000 milliards de dollars de dette. L’inflation des produits alimentaires et de l’énergie ampute largement le pouvoir d’achat des classes populaires des pays développés et a plongé des millions d’habitants des pays émergents à nouveau dans la pauvreté. Et partout, la même réponse pour traiter cette crise : accélérer les réformes, libéraliser plus encore les échanges et les marchés. Pourtant, comment ne pas s’interroger sur la responsabilité de ces mêmes réformes dans la crise actuelle ?
Lors d’une conférence de presse en février 1965, le Général de Gaulle avait affirmé que : « le laisser-faire ! le laisser-passer ! appliqué à l’économie depuis l’aurore du machinisme a souvent, grâce au bénéfice, à l’esprit d’entreprise, à la libre concurrence, donné au développement une puissante impulsion. Mais on ne saurait méconnaître qu’il en est résulté beaucoup de rudes secousses et une somme énorme d’injustices ». Il affirmait que le « dirigisme » du nouveau régime pourrait corriger ces excès. Ces propos, tenus pendant la période pourtant si calme des Trente Glorieuses, prennent une tout autre dimension aujourd’hui, après vingt ans de crises. Si le capitalisme encadré de l’après-guerre a su apporter un progrès aux hommes, sa variante débridée actuelle montre des carences de plus en plus inquiétantes.
C’est pourquoi, j’ai voulu creuser cette question plus en profondeur, en étudiant également la vision de la défense, par la voix de The Economist, hebdomadaire que je lis depuis une dizaine d’années et sans doute le plus farouche soutien des idées néo-libérales. Mais j’ai surtout cherché à creuser la vision alternative, par la voix des économistes alternatifs, comme Jean-Luc Gréau, Jacques Généreux ou Jean-Claude Michéa. Dans un premier temps, je reviendrai sur les thèses qu’ont développées ces auteurs dans leurs derniers ouvrages, puis je reviendrai sur les différentes manifestations actuelles de la crise pour enfin essayer d’en tirer quelques conclusions.
Je vous donne donc rendez-vous tous les jours pour cette analyse critique du néo-libéralisme. Demain, je commencerai par une revue du livre de Jean-Luc Gréau, « L’avenir du capitalisme ».
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