01.05.2011

Vers une économie plus citoyenne et sociale

Vous connaissez déjà largement André-Jacques Holbecq, économiste citoyen, ancien pilote du Concorde, qui contribue régulièrement comme commentateur du blog. Je viens de lire son livre « Une monnaie nationale complémentaire », une réflexion stimulante sur l’organisation de nos sociétés.

Créer une économie plus sociale

Il devient chaque jour plus criant de refonder le système capitaliste. S’il existe déjà le service public et les coopératives qui permettent à beaucoup de citoyens de travailler pour des organisations moins mercantiles, une réflexion se fait jour pour créer un secteur « social » plus important. C’est exactement la démarche de Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix pour son invention du microcrédit au Bangladesh, dont j’avais chroniqué le livre « Vers un nouveau capitalisme ».

C’est exactement ce que nous proposent ici André-Jacques Holbecq et Philippe Derudder. Ils partent du constat évident que certaines activités à haute valeur citoyenne et sociale ne trouveront jamais de financement du fait de leur absence de rentabilité, ce qui est préjudiciable à l’ensemble de la collectivité. Ils notent aussi très justement que beaucoup de citoyens préfèreraient sans doute travailler pour des entreprises dont l’objectif n’est pas le profit, sans être pour autant fonctionnaires.

Ils ont donc élaboré un système élégant mais un peu complexe, un Espace économique Complémentaire à vocation Sociétale, l’ECS, qui reposerait sur des Entreprises à Mandat Sociétal (EMS) et qui bénéficierait d’une Unité Monétaire Sociétale (UMS), une monnaie spécifique. Ce nouveau pan du secteur économique fonctionnerait de manière autonome au secteur économique privé traditionnel.

Agitateurs d’idées citoyennes

Les auteurs commencent par plusieurs paraboles, suivies d’analyse qui soulignent les travers de notre monde, son matérialisme, la privatisation de la création de la monnaie au profit des banques, l’explosion des inégalités, la persistance d’un chômage de masse, qui créé un rapport difficile au travail, et un manque d’ouverture d’esprit pour envisager de nouvelles solutions.

Le duo pense que les enjeux immenses qui guettent notre planète (augmentation de la population, difficulté à nourrir cette population, épuisement des ressources naturelles de la planète, explosion des inégalités et maintien d’un niveau de pauvreté contradictoire avec le niveau de croissance) ne pourront pas être assumés par les structures existantes de notre économie.

Ils veulent donc « compléter le dispositif économique actuel dans le but de résoudre, indifféremment de leur coût financier ou comptable, les problèmes humains et écologiques que la seule logique capitaliste et comptable est incapable par nature de traiter ». L’objectif est notamment de réduire toutes les formes de pollution et remplacer les énergies fossiles par des énergies renouvelables non polluantes.

L’économie au service de l’homme et de la planète

C’est pour financer ce nouvel espace sociétal que les auteurs proposent la création d’une UMS. Ils reviennent sur les exemples de création de monnaies complémentaires dans l’histoire, en Allemagne en 1919, en Suisse dans les années 1930 ou au Canada dans les années 1980. Naturellement, cette monnaie serait placée sous contrôle purement public.

Ils proposent que dans cet espace les différences de revenus soient strictement limitées. Ils reprennent aussi de nombreux extraits de la Charte de la Havane, qui faisait de l’équilibre de la balance des paiements un principe de base des rapports internationaux, un contrôle des mouvements de capitaux, une interdiction du dumping et un encadrement du libre-échange.

Il est vrai que le système actuel a démontré son incapacité actuelle à traiter des problèmes pourtant urgents. J’ai tendance à penser qu’un changement de dirigeants permettrait de prendre une direction plus durable et juste. Mais dans ce livre, les auteurs ont le mérite de proposer un plan B détaillé.

Source : « Une monnaie nationale complémentaire », P. Derudder et A-J Holbecq, Yves Michel

27.10.2009

Frédéric Lordon, promoteur d’un nouveau monde économique

Comme dans son précédent livre, Frédéric Lordon ne se contente pas d’une analyse des raisons de la crise. Il fait de nombreuses propositions, volontiers radicales, pour changer notre système économique.

Pour un système socialisé du crédit

Depuis un an, Frédéric Lordon a apporté une contribution majeure à la réflexion sur la construction d’un système économique alternatif. Au regard des propositions faites dans son précédent opus, il prend un virage radicalement plus interventionniste qui a le grand mérite de pousser la réflexion sur la construction des structures même du capitalisme, de manière à éviter toutes les dérives qui ont pu être observées depuis plusieurs décennies. Une réflexion essentielle.

Sa première proposition est la mise en place d’un « système socialisé du crédit ». Cette réflexion est naturellement la conséquence du sauvetage des banques par les Etats. Mais elle se justifie également par le fait que « les dépôts, les épargnes et des possibilités minimales de crédit doivent être considérés comme des biens publics vitaux pour la société marchande ». Et pour lui, les évènements extrêmes de l’automne imposent des solutions radicales, même s’il reconnaît les limites du modèle public.

C’est pourquoi il est contre un « pôle étatique unifié », y voyant le spectre du Crédit Lyonnais. Il propose donc une concession de service public à plusieurs établissements qui ne seraient pas des sociétés privées par action, mais des organisations à profitabilité nulle ou limitée, qui rappellent les social business de Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix pour le micro-crédit.

« Défaire le capitalisme anti-salarial »

La deuxième proposition phare du livre est le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin). Pour lui, même un encadrement radical du système financier ne suffira pas à faire sortir nos économies de ce « capitalisme de basse pression salariale ». La pression de la finance actionnariale est si forte qu’elle aboutit à une baisse de la part des salaires dans le PIB et une hausse de celle des profits des entreprises. Pire, les grandes entreprises restituent aujourd’hui davantage au marché qu’elles ne lui demandent.

Bref, les actionnaires ont pris le pouvoir et extraient toujours plus au détriment de salariés, conduits à s’endetter pour maintenir leur pouvoir d’achat. Il propose donc de mettre en place une rémunération maximale autorisée (SLAM), écrêtée par prélèvement fiscal intégral ! C’est pour lui le seul moyen de mettre fin à la hausse sans fin des exigences actionnariales dont on ne peut pas attendre la moindre modération. En outre, cela limiterait la pression sur les fournisseurs des grands groupes.

Frédéric Lordon se place clairement dans le camp des partisans du protectionnisme en soulignant les grandes incohérences des défenseurs du libre-échange. Il souligne que leur promotion de la concurrence non distordue se fait au milieu des pires distorsions (salariales, sociales, environnementales, monétaires) et rappelle que les modèles de développement asiatiques comportent une forte part protectionniste. Pour lui, la solution passe par une « inter-régionalisation » avec une nouvelle Europe.

Une véritable alternative de gauche

En conclusion, il va encore plus loin en proposant une refondation complète des entreprises, ce qu’il appelle « la récommune » (res communa, en référence à la res publica) en dénonçant « l’aliénation marchande ». Il propose donc « une démocratie radicale partout », qui revient à la mise en place de « l’autogestion », parce que « la vie salariale est dans son essence indigne, indigne d’un idéal d’égalité de dignité dès lors qu’elle est instituée sur le double manquement de l’asymétrie et de la dépossession ».

La forte radicalisation des propositions de Frédéric Lordon est la conséquence directe de la violence de la crise que nous traversons. La socialisation (au moins partielle) du crédit trouve aujourd’hui des arguments très forts. Sa proposition de SLAM est également particulièrement intéressante quand on constate la course sans fin aux profits des grandes entreprises. De même, comment ne pas être d’accord avec ses propositions en faveur de la mise en place d’un protectionnisme interrégional ?

J’avoue, en revanche, être plus circonspect sur la « récommune ». Par-delà les considérations pratiques, qui rendent un tel projet hautement aléatoire, je crois que les autres propositions (protectionnisme, SLAM, socialisation partielle du crédit) pourraient déjà radicalement changer les rapports au sein des entreprises. En outre, la mise en place d’une véritable participation des salariés à la marche des entreprises me semble déjà représenter une grande avancée.

L’immense mérite de Frédéric Lordon est de proposer des solutions structurelles fortes qui pourraient contribuer à radicalement transformer notre système économique. En cela, ce livre est essentiel.

Source : « La crise de trop », Frédéric Lordon, Fayard