05.04.2011

Inégalités : quand The Economist balance entre marxisme et mafia

Cela aurait pu être un poisson d’avril, mais non, puisqu’il s’agissait de l’édition du 26 mars. Dans sa rubrique finance, l’hebdomadaire anglais n’hésite pas à convoquer Karl Marx et le Parrain pour chercher à expliquer le déclin du pouvoir d’achat des ménages !

La lutte des classes, version anglo-saxonne

Il faut reconnaître à The Economist une capacité à reconnaître les failles du modèle économique actuel. A l’automne 2008, quand les gouvernements étaient venus à l’aide des banques, il n’avait pas hésité à dénoncer « la collectivisation des pertes et la privatisation des profits », dans un discours qui fleurait bon Georges Marchais. Mieux, il revient fréquemment sur la forte croissance des inégalités, l’explosion des hauts revenus et la stagnation, au mieux, des bas revenus.

The Economist était aussi revenu sur une étude de l’OCDE qui démontrait le lien entre inégalités et faiblesse de la mobilité sociale. La privatisation de l’éducation supérieure joue un rôle majeur dans cette casse de l’ascenseur social, comme l’a montré Paul Krugman. En effet, le coût exorbitant des études créé un plafond de verre particulièrement solide : les enfants issus de famille riche ont beaucoup plus de chances que les enfants de famille pauvre d’y accéder, quelque soit leur niveau.

Le rôle de la crise

Il est piquant de lire sous la plume de l’hebdomadaire anglais des propos que n’osent même pas tenir le parti « socialiste ». Il souligne qu’entre 1973 et 2007, la productivité a cru de 83% alors que le salaire médian des hommes n’a progressé que de 5%. En clair, les gains sont confisqués par les entreprises ! Et depuis la sortie de la crise, les chiffres sont spectaculaires : les revenus réels ont progressé de 168 milliards de dollars contre une progression de 528 milliards pour les profits !

En Allemagne, les premiers ont progressé de 36 milliards d’euros, contre 113 milliards pour les seconds. En Grande-Bretagne, les revenus ont carrément baissé de 2 milliards de livres quand les profits ont progressé de 14 milliards. Pire, l’hebdomadaire n’hésite pas à souligner que ces chiffres surestiment la situation des salariés puisque les très hauts revenus sont fortement repartis à la hausse, contrairement aux bas revenus, distinguant le revenu médian (qui stagne, ou baisse) du revenu moyen.

Bref, à la lecture de ce constat, on s’attend presque à ce que The Economist appelle à la révolution. Las, il se contente de souligner une faiblesse du raisonnement de Marx (qui anticipait une baisse des profits) pour se tourner vers une autre explication. S’il pointe bien négligemment le rôle des politiques trop laxistes des banques centrales (sans détailler en quoi cela pourrait bien tout expliquer), il conclut en comparant assez justement le système financier au Parrain de la mafia.

The Economist fait souvent de bons constats, notamment sur la loi du plus fort. Mais sa croyance théologique dans le « laissez-faire » et le « laissez-passer » lui empêche d’envisager toute remise en cause de la libéralisation comme solution aux problèmes qu’elle a pourtant créés.

04.11.2008

Inégalités et ascenseur social

Il y a dix jours, The Economist a publié la synthèse d’une étude de l’OCDE sur les inégalités et la mobilité sociale. Une nouvelle pièce à charge contre un système économique dont la justice est à nouveau remise en cause.

Cette étude mesure les inégalités de revenus et la mobilité sociale, estimée par le rapport entre les revenus des parents et ceux des enfants. Ses conclusions sont doubles : depuis 20 ans, les inégalités de revenus sont en hausse dans les pays de l’OCDE. Et la comparaison des pays montre un très fort lien entre le niveau des inégalités et la mobilité sociale : plus les inégalités sont fortes, moins la mobilité sociale l’est. Assez logiquement, une distribution des revenus très inégalitaire complique l’ascension sociale des citoyens comme le montre le cas Américain où le coût désormais exorbitant des études supérieures complique grandement l’accès des classes populaires et moyennes aux meilleures universités. Mais, au-delà de la situation Américaine, cette étude montre à nouveau que les sociétés occidentales ont tendance à se fossiliser et qu’une nouvelle aristocratie de l’argent se met en place.

La situation est différente par pays. Les Etats-Unis, le Royaume Uni ainsi que l’Italie sont à la fois les pays les plus inégalitaires et les pays où la mobilité sociale est la plus faible, battant en brèche l’idée du « rêve Américain ». Contrairement aux idées reçues, la société Américaine est une des sociétés où il est le plus difficile de monter l’échelle sociale. Ensuite, viennent l’Allemagne, la France et l’Espagne, dans une position médiane, l’Espagne restant assez inégalitaire, contrairement à la France et l’Allemagne. Enfin, le Danemark, la Norvège et le Canada sont, dans l’ordre, les pays les plus égalitaires et surtout ceux où le lien entre les revenus des parents et des enfants sont les plus faibles, signe que l’ascenseur social fonctionne à plein. Ces chiffres confirment les idées reçues sur la différence entre le modèle anglo-saxon et le modèle européen ainsi que le caractère égalitaire des pays scandinaves.

Cette augmentation des inégalités et cette fossilisation des sociétés occidentales n’est pas un bon signe pour l’avenir, car elle porte en elle les ferments d’une remise en question plus profonde de leur unité. Car peut-on espérer que les classes populaires et moyennes acceptent durablement et sans se révolter des sociétés où ils ne voient presque jamais les fruits de la croissance économique ? Peut-on espérer qu’ils accepteront à jamais un modèle économique qui ne leur permet quasiment pas  d’espérer que leurs enfants vivent mieux qu’eux demain ? Il y a un vrai risque de désespérer nos sociétés si nous n’arrivons pas mieux à les organiser pour que les fruits de la croissance soient mieux partagés. Il ne s’agit pas de stigmatiser les classes aisées ni même forcément de monter leurs impôts : elles doivent le plus souvent leur position à leur dur travail et profitent d’une situation qu’elles n’ont pas forcément voulue.

Mais il revient à l’Etat et aux politiques de mieux organiser nos sociétés pour que le travail et l’éducation permettent aux plus méritants, quelques soient leur origine sociale de s’émanciper et de permettre un meilleur partage des fruits de la croissance, comme pendant les 30 Glorieuses.

Source : The Economist 25 octobre