29.09.2011

Collectivités locales et horreur financière

C’est un des cadeaux empoisonnés de la financiarisation imbécile de l’économie : plusieurs collectivités locales se retrouvent aujourd’hui étranglées par des emprunts toxiques vendus par des banques, du fait des variations monétaires récentes.

Quand la folie financière contamine les collectivités locales

Comme l’explique bien Emmanuel Lévy, c’est la banque Dexia qui est au cœur d’un immense scandale. En effet, de 1995 à 2009, plus de cinq mille collectivités locales et établissements publics ont souscrit à des emprunts toxiques. Le principe était assez simple : baisser les taux d’intérêt d’emprunt par des montages financiers complexes, avec des paris sur l’évolution des taux d’intérêt ou des parités monétaires. Mais ces montages sont devenus toxiques avec la crise.

En effet, si les collectivités locales ont dans un premier temps gagné de l’argent en empruntant à taux réduits, les variations extrêmement fortes des marchés financiers ont déclenché des surcotes extrêmement élevées pour certains emprunts, allant jusqu’à augmenter le coût de 30% pour certaines collectivités. C’est ainsi que la Seine Saint Denis se retrouve contrainte d’annuler la rénovation d’un collège du fait de l’augmentation de ses frais financiers.

L’augmentation du taux de change du franc suisse ou la baisse de la livre ont ainsi affecté le niveau des taux payés par les collectivités locales dans les montages complexes proposés par les cerveaux malades de Dexia aux dirigeants des collectivités locales ou d’établissements publics. Tout cela démontre une nouvelle fois les ravages de la financiarisation excessive de l’économie, dont les montages complexes servent surtout à empocher des primes juteuses en faisant prendre des risques à autrui.

Une responsabilité inégale

Bien sûr, les dirigeants publics portent une part de responsabilités : ce sont eux qui ont signé ces contrats dont le coût a explosé. Et après tout, quand on signe un contrat, on est responsable de ce que l’on signe et il leur revenait de s’assurer que les économies qu’ils réalisaient de la sorte n’étaient pas équilibrées par une prise de risque excessive, contenue dans les petits caractères que devaient comprendre des contrats. Ils auraient du se dire qu’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.

Néanmoins, comme pour les crédits subprimes, ainsi que l’explique brillamment Paul Jorion, il y avait sans doute une grande asymétrie d’informations entre les banques qui ont proposé de tels prêts et les organismes qui les ont souscrit. De même que les banques ont fait n’importe quoi en prêtant dans des conditions délirantes à des ménages qui n’en avaient pas les moyens, mais en se protégeant contre leurs défauts, Dexia porte une lourde part de responsabilité.

Car qui peut croire que les personnes chargées de prendre ces décisions avaient les compétences pour évaluer en toute objectivité les risques et opportunités de tels prêts ? De même, qui peut croire que la banque a suffisamment prévenu ses clients des dangers de tels montages et les a suffisamment sensibilisé aux conséquences potentielles ? On imagine plutôt qu’elles ont au mieux minimisé les risques, ou qu’elles les ont délibérément passé sous silence.

Cet épisode démontre une nouvelle fois la folie de la financiarisation de nos économies. Mais il est extrêmement malheureux que les leçons ne soient pas tirées de ces épisodes. Pourquoi n’interdisons-nous pas ce type de prêts pour les collectivités locales et les établissements publics ?

03.09.2011

Morad El Hattab pourfend les excès de la finance

Au delà d’un récit détaillé de la crise, « La vérité sur la crise » de Morad el Hattab et Irving Silverschmidt vaut également pour son explication claire et argumentée de ses causes.

Le côté obscur de la déréglementation

Globalement, ils démontrent le côté pro cyclique des marchés, à savoir que la hausse nourrit la hausse (en augmentant le crédit des parieurs) et la baisse nourrit la baisse (en imposant de vendre pour retrouver des liquidités). Ils dénoncent les pyramides incroyables de crédit : Lehmann avait des positions de 9000 milliards de dollars sur les dérivés. La couverture par un CDS d’AIG permettait de réduire la quantité de capitaux de 8 à 2% selon les normes Bâle 2, permettant alors de prêter quatre fois plus…

Les auteurs expliquent de manière très pédagogiques les normes bancaires Bâle 1 et 2 et démontrent comment la couverture des crédits à raison de 8% par les fonds propres est en réalité un maximum puisque le besoin de couverture tombe à 1.6% pour les banques ou  les entreprises de l’OCDE et même 0% pour les Etats de l’OCDE ! Bâle 2 a conservé le même système en y introduisant les notes des agences (couverture de 1.6% pour les entreprises notées AAA à AA-). Pire, il y a tout le hors bilan…

Ils rappellent une déclaration d’Alan Greenspan en 2005 : « alors qu’avant, beaucoup d’emprunteurs marginaux se voyaient refuser le crédit, les prêteurs sont maintenant capables d’évaluer efficacement le risque associé à ceux-ci. Ces améliorations ont conduit à une forte croissance du prêt hypothécaire à risque… ». Parallèlement, Freddie Mac et Fannie Mae portaient 1600 milliards de crédits hypothécaires (financés à 28% à court terme) avec 90 milliards de fonds propres…

Les auteurs soulignent que la France (les caisses d’épargne ne deviennent des sociétés anonymes qu’en 1999), l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne ont historiquement des systèmes assez hostiles à la spéculation. Malheureusement « les déréglementations des années 1980 ont eu pour effet de jeter aux orties les vieilles règles de prudence bancaire ». Outre-manche, ils notent que dans les années 1960, 30% des actifs des banques étaient liquides, à présent 1%...

La technique au service de la spéculation

Comme Jorion, ils dénoncent les dark pools et le High Frequency Trading, qui s’opposent aux bonnes conditions de fonctionnement d’un marché. Ces nouvelles techniques facilitent les manipulations et camouflent les fraudes. Ils y voient la cause du flash krach du 6 mai 2010, où le Dow Jones s’est effondré de 9.8% en dix minutes (et l’action Accenture est passée de 40 dollars à un cent !).

Ils dénoncent les CDS, qui « ne sont pas négociés sur des marchés ouverts » et qui ont totalement été détournés de leur vocation première pour n’être plus que de nouveaux véhicules de la spéculation financière, leur montant étant « cinq fois plus élevé que les crédits assurés ». Ils insistent sur le mécanisme pervers des prêts immobiliers, revendus ensuite par les banques (titrisation) qui ne se soucient pas de la capacité de remboursement des ménages auxquels elles prêtent.

Les auteurs critiquent le développement des transactions hors marché (de gré à gré ou sur un dark pool) car elles créent d’importants déficits d’information. Ils dénoncent également la concentration du secteur, qui accentue l’aléa moral et permet une explosion des marges. Ils dénoncent les aides publiques qui n’aboutissent pas à une nationalisation, « le stade suprême du hasard moral ».

Ils attaquent l’envahissement du marché des matières premières par des spéculateurs venus chercher une diversification (les fonds dédiés à ce marché sont passés de 10 à 250 milliards de 2001 à 2009 selon Barclays Capital). Ils démontrent également les capacités auto réalisatrices de la spéculation à faire monter les prix en achetant à terme en avançant à peine 15% de la somme. Aujourd’hui, chaque baril de pétrole est échangé 35 fois avant d’être consommé !

Des banquiers tristes aux esprits animaux des spéculateurs

Les auteurs dénoncent aussi les rémunérations de la finance, les bonus (145 milliards au titre de 2009) et l’envolé des hauts revenus (1% de la population concentre 24% des revenus aux Etats-Unis). Pour eux, les banquiers prennent des risques inconsidérés pour empocher de juteux bénéfices à court terme. En 1929, les salaires de la finance pesaient 170% des salaires moyens, puis sont revenus au même niveau de 1950 à 1980 avant d’atteindre 181% des salaires moyens en 2007.

Un journaliste du Financial Times évoque des traders poussant des entreprises à la faillite pour empocher les primes des CDS et développe longuement le cas les CDO Abacus vendus par Goldman Sachs à ses clients alors que la banque d’affaire pariait contre... Ils dénoncent l’impunité pénale des dirigeants des banques alors que plus de 3500 banquiers avaient été envoyés en prison pour des faits délictueux en liaison avec le scandale des caisses d’épargne il y a vingt ans.

Pour eux « le système financier a donc été ravagé par une culture de la cupidité qui a transformé les décideurs en mercenaires décidés à se payer sur la bête sans vraiment se préoccuper de leurs responsabilités ». Ils dénoncent un système qui ne travaille plus que pour lui-même. Ils citent le professeur Samuelson pour qui « l’absence de régulation est très inférieure à la régulation par l’Etat » car elle transforme les marchés en marchés spéculatifs.

Ils soulignent les cercles vicieux des marchés, « les esprits animaux » dirait Keynes : « la célèbre citation de l’ancien PDG de Citigroup, Charles Prince, « tant que la musique joue, vous devez vous lever et danser » exprime une réalité qui s’impose à tous les gestionnaires : si vous restez assis devant une bulle que vous voyez trop risquée, vos clients sont furieux du manque à gagner et s’en vont ».

En incriminant la déréglementation, les innovations de la finance et les ravages de la cupidité des spéculateurs, les auteurs dévoilent un cocktail explosif qui n’est pas sans rappeler les crises passées, ce sur quoi je reviendrai dans la troisième partie.

Source : « La vérité sur la crise », Morad el Hattab, Irving Silverschmidt, Editions Léo Scheer

28.07.2011

Quand le philosophe Paul Jorion dépasse l’économiste

C’est une des choses que j’avais particulièrement apprécié dans « L’implosion », la capacité de l’auteur à développer une réflexion philosophique sur notre société, sa déshumanisation et son retour à l’état de nature. Il la prolonge largement dans ce nouveau livre.

Paul Jorion, philosophe

Il souligne que théoriquement, les salariés devraient être de vrais parties prenantes dans la production d’une entreprise et, à ce titre, se partager avec les autres acteurs (actionnaires, capitalistes et dirigeants) les profits de la vente. Mais il note qu’aujourd’hui, ils ne sont qu’un frais de production comme un autre. De manière totalement asymétrique, la rémunération des traders se fixe en fonction des commissions qu’ils rapportent, ouvrant la voie à des salaires énormes.

Jorion rappelle que pour Marx, « la baisse tendancielle du taux de profit est la raison pour laquelle le capitalisme est condamné à terme ». Mais il note que, bien au contraire, le taux de profit ne cesse ne progresser, notamment du fait de la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée, passée, selon Edouard Husson, de 1992 à 2007 de 66.4 à 54.8%, sans conduire à une forte hausse des investissements mais à une progression des dividendes et du cash flow.

Il revient sur le fait que Keynes avait fait « du plein emploi un principe intangible autour duquel redéfinir l’économie » pour refuser la substitution des salaires par le crédit et éliminer la fonction parasitaire de la finance. Il souligne que l’absence trop forte d’égalité affecte la liberté des individus et la fraternité est remise en cause par le néolibéralisme devenu principe organisateur de notre société.

Citant Thomas Hobbes, il revient sur son image de retour à l’état de nature et de loi de la jungle pour définir nos sociétés modernes, où « l’homme est un loup pour l’homme » du fait de la trop forte concentration de la richesse. Il cite Freud pour qui « l’homme civilisé a fait l’échange d’une part de bonheur possible contre une part de sécurité » et qui rejetait le communisme où la vertu n’étant pas récompensée.

Il cite également Hegel pour souligner l’importance du travail dans le processus d’intégration à la société et évoque les « exigences contradictoires du citoyen et du bourgeois qui cohabitent en nous : le citoyen aspire à l’égalité de tous (…) alors que le bourgeois insiste sur son droit personnel à accumuler autant de richesses qu’il le jugera bon ». Il cite également plusieurs fois Robespierre pour qui « l’extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux et de bien des crimes ».

S’opposant aux néolibéraux et libertariens, Paul Jorion affirme que : « c’est l’Etat seul qui pourra organiser la force collective qui permettra de défendre la propriété de chacun ». Il cite Lacordaire : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Il termine son livre en appelant à une grande réforme fiscale progressiste qui n’est pas sans rappeler les principes de celle défendue par Piketty et Landais.

Zone d’ombre monétaire

Si ce livre est très réussi, j’y mettrai deux bémols. Le premier concerne l’analyse que fait l’auteur du travail « devenu rare dans un monde où la productivité croît par l’automation ».  Un déficit commercial équivalent à 4% du PIB et la crise permettent de fortement contester cette vision en France. Il me semble que le chômage de masse est davantage le produit de choix politiques qu’un fait inéluctable consécutif au progrès (ce qui aurait pu être dit plusieurs fois dans l’histoire).

Enfin, l’auteur affirme de manière un peu rapide que « les banques centrales – et elles seules – sont en charge de création monétaire ». Un simple cours de comptabilité, ou, par exemple, le livre de Pierre-Noël Giraud, « Le commerce des promesses » permettent de comprendre que ce sont les banques privées qui créent la monnaie aujourd’hui. En outre, si l’assertion de l’auteur était juste, le bilan de la BCE serait équivalent à la masse monétaire de la zone euro. Or, il n’en représente que 20% (2000 milliards contre 9500), et leurs évolutions sont totalement dé corrélées.

Malgré ces deux points, la lecture de ce nouvel ouvrage de Paul Jorion est hautement recommandable car si son foisonnement est parfois un peu désordonné, il est extrêmement riche, tant sur l’analyse pointue des dérives de la finance, que de son histoire et il présente une analyse philosophique passionnante.

Source : Paul Jorion, « Le capitalisme à l’agonie », Fayard

25.07.2011

Paul Jorion explique les excès du capitalisme

Assez naturellement, l’auteur complète son analyse des causes de la crise économique actuelle par un regard pointu et passionnant sur les questions financières, qu’il connaît bien.

Un système dysfonctionnel

Paul Jorion classe les acteurs du capitalisme en trois grandes catégories : les capitalistes (actionnaires), les dirigeants d’entreprise et les salariés (la 4ème, les marchants, n’ajoute pas grand chose à l’analyse). Il souligne qu’aujourd’hui, les intérêts des dirigeants ont été trop alignés sur ceux des capitalistes et que les salariés ne sont plus traités comme parties prenantes des entreprises, mais comme un simple facteur de coût, purement substituable, du fait du chômage de masse.

Il souligne de manière extrêmement pertinente la montée des « ententes implicites, sans concertation, qui peuvent émerger spontanément tant elles se révèlent avantageuses pour les vendeurs », citant Marx pour qui « l’armée la moins affaiblie par les bagarres internes (ici, les capitalistes), remportera la victoire ». L’explosion des taux de profits des grandes entreprises, notamment dans quelques secteurs (banques, pharmacie), confirme totalement ses dires.

Il dénonce la « vague ultralibérale libertarienne » qui a conduit à « un excès dans la déréglementation capable de tuer le système capitaliste lui-même bien plus sûrement qu’une intervention excessive de l’Etat, en obligeant celui-ci à intervenir au-delà de ses moyens financiers ». Il dénonce le recourt excessif au crédit, qui hypothèque l’avenir ainsi que l’explosion des inégalités, qui ont retrouvé en 2007 les niveaux de 1929, ce qui devrait conduire à une réflexion sur le système actuel.

Anatomie de l’anarchie financière

Paul Jorion est toujours aussi passionnant quand il raconte le fonctionnement délirant des marchés financiers, dont il dénonce le caractère darwinien, « où les plus petits sont inéluctablement éliminés ou absorbés par les plus gros ». Il rappelle les dérives de la titrisation, qui permet de sortir les créances des bilans et d’enregistrer des gains avant qu’ils ne soient concrétisés. Il souligne que cela déclenche aussi des bonus indus pour les dirigeants des entreprises concernées…

Il dénonce l’aléa moral que représentent les CDS, cette « assurance sur la voiture du voisin » et rappelle tous les cercles vicieux qu’entraînent ces nouveaux outils de la finance, montrant que l’augmentation de la demande d’une assurance sur un risque fait monter son prix sans que le risque ne progresse, introduisant une distorsion dangereuse entre la finance et la réalité. En outre, il rappelle le caractère « auto réalisateur » des marchés, dont les paris créent les conditions de leur réalisation.

Il souligne également le rôle des CDO, ces titres composés d’actifs plus ou moins pourris, qui pouvaient également être purement synthétiques, de purs paris apparentés à un casino. Il revient également sur les dernières innovations, celles qui apporteront sans doute le krach de demain : les dark pools et le High Frequency Trading (HFT). Les « dark pools » sont des marchés non transparents qui permettent au système financier de vendre et acheter en toute discrétion.

Paul Jorion souligne que ces derniers permettent le « front running », système où une banque place un ordre d’achat en son compte juste avant l’exécution de l’ordre important d’un client, qui fait donc monter les cours, pour lui « une variété du délit d’initié ». Le HFT représente plus de la moitié des volumes échangés aujourd’hui à New York. Il permet de manipuler les prix à court terme car « la quasi-totalité des offres d’achat ou de vente est annulée avant de se matérialiser ».

L’auteur y voit la raison majeure du « krach éclair » du 6 mai 2010, où la Bourse a perdu soudainement 10% (dont 5% en quatre minutes !) lors des premières émeutes en Grèce. Officiellement, il s’agirait d’une vente panique à tout prix d’un acteur important qui aurait déclenché l’effondrement. Mais Paul Jorion rapporte les dires du rapport de la SEC pour souligner le rôle du HFT, lié à l’échange virtuel et automatisé de 27 000 contrats en 14 secondes alors que le nombre réel n’était que de 200.

Bref, tout semble d’ors et déjà en place pour la prochaine crise. Celle de 2008 sera venue de la titrisation, des CDS et des CDO. La prochaine sera probablement le produit des dark pools et du HFT.

Source : Paul Jorion, « Le capitalisme à l’agonie », Fayard, Suite demain

24.07.2011

Paul Jorion nous conte les excès du capitalisme

Après « La crise » et « L’implosion », avec « Le capitalisme à l’agonie », Paul Jorion s’attaque à une tâche plus large, l’analyse des rouages du capitalisme à travers l’économie mais aussi l’histoire et la philosophie.

La dérive néolibérale

Comme beaucoup d’auteurs, Paul Jorion attribue en partie les dérives actuelles à la chute du mur de Berlin, qui incitait le capitalisme à une certaine « décence ». Dans un écho à l’analyse de Galbraith de la crise de 1929, il pointe le doigt sur l’effet de levier, qui « démultiplie le profit potentiel et démultiplie bien entendu la perte potentielle exactement dans la même proportion ». Il dénonce l’impasse actuelle : « réduire la dette publique des Etats tout en assurant la croissance ».

Il soutient que « le secteur bancaire s’est écroulé, l’Etat s’est porté à son secours et est tombé à sa suite. La banque a alors grimpé sur les épaules de l’Etat, ce qui lui a permis de sortir du trou. L’Etat, lui, y est resté ». Pire, ce sont les citoyens qui doivent régler la note. Il dénonce la loi Franck-Dodd, qui a non seulement préservée l’activité spéculative, mais l’a même « optimisée ».

Paul Jorion revient longuement sur l’audition de Goldman Sachs par les autorités étasuniennes. Il y décrit comment, après avoir acquis des créances subprimes, « les banques refilèrent à leurs clients les pertes qui s’y annonçaient », pariant même « sur la chute de ce qui apparaissait soudain comme un secteur du crédit condamné globalement ». L’auteur dénonce « une industrie financière précipitant sa propre perte en pariant sur celle-ci et démarchant fébrilement des contreparties éventuelles ».

Retour vers le passé

L’auteur rappelle l’opposition de Keynes à l’étalon or et, comme Jacques Sapir, il souligne son opposition aux déséquilibres commerciaux et évoque son souhait de création d’un « système de récompenses et de pénalités faisant en sorte que les nations (…) soient encouragés à maintenir un équilibre entre leurs importations et leurs exportations », la charte de la Havane. Il souligne le rôle de la monnaie pour y arriver, via les dévaluations et les réévaluations.

Il rappelle que le plein emploi était pour lui un « impératif moral », l’objectif premier de toute politique. Pour Keynes, il était aussi important de distinguer les capitaux spéculatifs des authentiques investissements, qui apportent de la valeur à long terme : « aucun pays ne pourra désormais autoriser sans risque la fuite des capitaux pour des raisons politiques, pour échapper à l’impôt ou dans l’anticipation d’une évasion fiscale » dans ses « Propositions pour une Union Monétaire International ».

Paul Jorion développe également une thèse audacieuse mais qui semble faire sens sur le rôle du dollar dans le monde. Il soutient que « pour que le dollar puisse assumer son rôle de monnaie de référence, il faut que la balance commerciale des Etats-Unis soit en permanence déficitaire » car cela contribue à la dollarisation de la planète financière. En outre, cela maintient un dollar faible sans risquer l’hyperinflation et cela impose de facto les pays excédentaires à financer la dette.

Les « ventes fictives »

L’auteur revient de manière passionnante sur les évolutions du droit des produits dérivés au 19ème siècle. Jusqu’en 1885, les paris sur les fluctuations de prix étaient interdits en France, les ventes à découvert (quand le vendeur ne possède pas ce qu’il vend) étant appelées « ventes fictives ». En effet, jusqu’à cette date, la législation française les assimilait à un jeu et une ordonnance de 1629, déclare « toute dette de jeu nulle (…) et déchargée de toutes obligations civiles et naturelles ».

En clair, « le perdant (pouvait) invoquer l’exception de jeu pour tenter d’échapper à ses obligations », freinant le développement de ces « ventes fictives ». Malgré tout, se développe au milieu du 19ème siècle « la Coulisse », une Bourse illégale qui va attirer plus de la moitié des transactions du fait de ses coûts inférieurs. Mais le krach de 1882 poussa le législateur à accepter les ventes à découvert pour les faire rentrer dans la légalité, et suivre la libéralisation mise en place dans les autres pays…

Quelle meilleure conclusion que cette citation de Hegel rapportée par l’auteur dans son introduction : « l’expérience et l’histoire nous enseignent que les peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire, qu’ils n’ont jamais agi suivant les maximes qu’on aurait pu en tirer ».

Source : Paul Jorion, « Le capitalisme à l’agonie », Fayard, Suite demain

04.08.2010

Réflexions sur la re-civilisation

C’est un débat passionnant que Malakine a lance sur son blog Horizons. J’en rends compte un peu tard mais je vous invite à lire les trois papiers qu’il a écrits suite à une polémique avec Riposte Laïque.

L’analyse de Malakine

Cette série a commencé par un papier intitulé « Et si le mal était en nous ». Il dénonce la logique de bouc-émissaire, faisant un parallèle avec la crise où les traders ont été injustement présentés comme les causes d’une crise essentiellement systémique. Il poursuit en soulignant les ravages de l’individualisme, le refus très soixante-huitard de l’autorité en soulignant que cela ne concerne pas que les immigrés, même si le choc des cultures y accentue ce phénomène, qui touche toute la société.

Enfin, il souligne, quelques jours à peine avant la poussé sécuritaire de la majorité, que Nicolas Sarkozy pourrait en faire l’axe principal de sa campagne en 2012, en déclarant une véritable guerre aux délinquants issus de l’immigration, en en faisant les ennemis de la nation. Il croit qu’une telle stratégie pourrait être gagnante, tant la gauche peine à articuler le moindre discours sur la sécurité. C’est pourquoi il dénonce l’opposition radicale de Riposte Laïque à l’Islam dans sa globalité.

Dans un second papier, il développe le concept très intéressant de « dé-civilisation ». Il décrit un « homo spontaneus », issu de la révolution libertarienne des années 1970, animé par ses désirs et ses émotions, refusant toute autorité d’une société devenue trop molle, où l’on valorise plus les victimes que les héros. De là, il en tire trois propositions : le passage « du collège unique à l’élitisme républicain », « un service civique jeune » et « censure et protectionnisme culturel ».

Enfin, il développe des propositions plus répressives dans un troisième papier. La première consiste à « fonder la sanction sur la dangerosité sociale plus que sur la gravité de la faute », argumentant pour des sanctions plus sévères pour les personnes où le risque de récidive est plus grand. Ensuite, il propose de passer « de la prison à la Communauté de Rééducation par le Travail (CRT) ». Enfin, il envisage carrément de « rétablir la peine de mort », même si ce rétablissement pourrait n’être que symbolique.

Enfin une analyse intéressante sur la violence de notre société !

Alors que depuis huit ans, Nicolas Sarkozy fait mine de s’occuper de la sécurité du pays en alternant les coups de menton  et les projets de lois, on retrouve dans ces trois textes beaucoup plus de réflexions que tout ce que le président a pu dire depuis 2002. Même si Malakine pousse ses analyses et ses propositions parfois un peu loin à mon sens, ce qu’il écrit suscite un débat passionnant sur les réponses à apporter. En outre, au global, je trouve qu’il fait preuve de modération (entre l’éducatif et le répressif). L’exemple d’une réponse ferme et posée à la bouillie verbale du gouvernement.

Je partage assez naturellement l’ensemble du constat, que l’on retrouve également sous la plume de Jacques Généreux dans « La dissociété ». Le terme de « dé-civilisation » est particulièrement bien trouvé et me rappelle la conclusion du livre de Paul Jorion « La crise », où celui-ci soulignait que le laissez faire nous ramène en arrière, dans une forme de nouvel état de nature primitif, qui doit être civilisé. On peut voir dans la description très noire de l’homo spontaneus comme une description de la société étasunienne, qui pourrait devenir notre horizon si nous n’y prenons garde.

Avant, les jeunes étaient façonnés par une école où l’autorité était forte, ce qui nourrissait l’autorité de la société sur l’individu, lui donnant une éducation à la vie en communauté, complémentaire à l’éducation familiale. Aujourd’hui, la société laisse trop de jeunes mal se tenir, en tout impunité. C’est pourquoi le « service civique jeune » et les propositions sur le collège sont intéressantes, même s’il convient de ne pas trop cloisonner le collège (en privilégiant des classes différenciées au sein d’un même collège plutôt que des établissements différents, à part pour les « sauvageons »).

La proposition iconoclaste de « censure » a le mérite de poser la question des conséquences du laissez faire absolu que nous avons adopté et de l’encadrement qu’il pourrait être opportun de mettre en place. L’idée des CRT est très intéressante dans la mesure où elle déstructurerait sans doute moins les prisonniers que les prisons actuelles. Enfin, la prise en compte de la dangerosité d’un individu sur la société me semble correspondre à l’intérêt général. En revanche, je suis opposé au retour de la peine de mort, mesure que je ne trouve pas « civilisée » et qui pose toujours la question de l’erreur judiciaire.

En trois papiers, Malakine a bien mieux traité des problèmes de sécurité que celui qui se vante d’être le « premier flic de France », sans tomber dans les clichés anti-banlieues ou anti-immigrés. Même si je ne suis pas d’accord sur tout, voilà une très belle série pour y réfléchir.

10.07.2010

Une sortie, très relative et temporaire, de la crise est possible

Que va-t-il se passer ? Allons-nous vers une nouvelle et rapide crise, comme l’annonce le GEAB cité par Philippe Cohen et comme le sous-entend Paul Jorion ? Et si le système arrivait à s’équilibrer quelques temps fût-ce au prix d’une croissance atone…

D’accord sur l’essentiel

Avant d’analyser les points de désaccord, je crois qu’il est important de souligner que nous sommes d’accord sur l’essentiel, à savoir que le système économique actuel est à bout de souffre, qu’il produit des crises de plus en plus fréquentes et des injustices toujours plus criantes. Avec des nuances, nous faisons partie du courant de penser alternatif, rassemblant des libéraux humanistes, des keynésiens, des gaullistes ou des « alter-gauchistes ».

Nous pensons tous également que rien n’a été fait pour tirer les leçons de la grande crise que nous avons traversée, que l’anarchie économique n’a absolument pas été contenue. Par conséquent, le monde vogue vers une nouvelle crise économique, qui pourrait être provoquée par un défaut des Etats. C’est d’ailleurs la thèse que j’avais défendue dans ma série sur le Grand Choc de 2017, il y a un an et demi. En fait, subsiste des différences sur la vision des évènements à court terme.

L’apocalypse est-elle pour bientôt ?

C’est sur point, important il est vrai, que mon analyse diverge des prévisions du GEAB depuis une année, comme je l’avais exprimé en juin 2009, à raison pour l’instant. Pour être honnête, il y a bien sûr une possibilité d’explosion à l’automne prochain, si les marchés sont pris d’une nouvelle panique sur les dettes souveraines européennes. Mais, il y a le fond de soutien européen, qui permet de gagner du temps, et le niveau relativement bas de la bourse, qui protège d’un krach.

Si je ne mésestime pas le risque d’une crise à court terme, je crois qu’elle est peu probable et que le scénario qui devrait l’emporter est toujours celui qui semble se dessiner, à savoir une reprise mondiale qui sera beaucoup moins forte en Europe, qui sera le continent malade de la planète. Pas plus que je ne croyais aux trois vagues qui devaient amener les Etats-Unis et la Grande Bretagne au défaut en août 2009, je ne crois pas à l’accélération rapide de la crise prévue par le GEAB.

Pourquoi il faudra, sans doute, attendre

En 2006, le GEAB avait vu juste sur la crise, sur l’effondrement du dollar, comme d’autres également (Maurice Allais, Jean-Luc Gréau, Joseph Stiglitz, Paul Jorion…). Malheureusement, depuis, le GEAB s’est fait une spécialité d’annoncer l’apocalypse pour les prochains mois, tous les trimestres, sans que cela ne se passe. Car si ces arguments sont justes (persistance d’un fort chômage, fin des plans de soutien, hausse probable des impôts), le GEAB manque de nuance.

Il tend trop souvent à négliger les facteurs qui pourraient mitiger leurs scénarios, comme je l’avais signalé en juin 2009 : l’absence de réforme du système financier et le potentiel de hausse des marchés financiers qui peuvent produire une nouvelle bulle qui soutiendrait artificiellement la croissance, la forte croissance des pays émergents du fait du rattrapage technologique, la reprise de l’emploi outre-Atlantique et, pour l’Europe, l’affaiblissement de l’euro, même s’il est insuffisant.

Il est fort possible que l’Europe se dirige vers fausse reprise, avec une croissance limitée à 1% par an dans les années à venir, une répétition des années 2000, en encore plus médiocre. Nous ne serions pas techniquement en récession, mais le chômage resterait élevé, les bas salaires stagneraient pendant qu’une offensive sans précédent contre l’État Providence serait menée au nom de la baisse des déficits publics. La crise ne viendrait que plus tard. 2 ans ? 5 ans ? 10 ans ?

Ma conviction est que nous allons devoir encore un peu attendre. Et c’est peut-être souhaitable tant les conséquences d’une nouvelle crise serait imprévisibles. Cela laisse une chance à une réforme du système à froid, si les citoyens élisent de vrais défenseurs d’une politique alternative.

26.04.2010

18 propositions concrètes pour réguler la finance

La violence de la crise aurait du provoquer une remise en question du système. Paradoxalement, la rapidité du sauvetage et les moindres conséquences de la crise par rapport à celle de 1929 font que rien n’avance. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir les solutions en main.

Des intellectuels alternatifs se sont levés

Venus de toutes les familles de pensée, de la gauche (Frédéric Lordon, Jacques Généreux, Emmanuel Todd, Jean-François Kahn ce week-end sur son blog dans un très bon papier), du libéralisme humaniste (Jean-Luc Gréau, Maurice Allais), du libéralisme étasunien (Paul Krugman, Joseph Stiglitz, Robert Reich) ou d’ailleurs (Jacques Sapir, Paul Jorion), un nombre toujours plus important d’économistes et d’intellectuels nous proposent des solutions pour refonder le système économique. Je vous propose ici les 18 mesures emblématiques que j’ai retenues. Oui, un autre monde est possible !

Assurer une meilleure contribution de la finance à la collectivité

1.   Confier à nouveau la création monétaire à l’Etat : il n’est pas normal que les banques puissent aujourd’hui emprunter à 1% auprès des banques centrales pour prêter ensuite aux Etats entre 3 et 7%. L’Etat doit reprendre le contrôle de la création monétaire et retrouver la possibilité de monétiser sa dette s’il le souhaite, en revenant sur la loi de 1973. Cela sera sans doute la solution pour éviter une dépression en Europe.

2.   Instaurer une taxe Tobin significative (0.1 à 1%) sur toutes les transactions financières : cela permettra de faire davantage contribuer le monde financier à la collectivité tout en réduisant la spéculation à court terme, dont les coûts seront alors démultipliés. En outre, cela permettrait de réduire le fardeau des dettes contractées par les Etats pour sauver le monde de l’implosion financière.

3.   Instaurer une taxe sur les fusions et acquisitions : les rachats d’entreprise sont souvent l’occasion pour les actionnaires d’extraire toujours plus de valeur sous la forme de licenciements. Ce coût pour la collectivité devrait être compensé par une taxe exceptionnelle fonction du montant de la transaction, ce qui limiterait également les rachats d’entreprise à l’utilité douteuse.

4.   Créer un grand pôle public bancaire : aujourd’hui, les immenses profits des activités de détail des banques en France et dans le monde montrent que cette activité est un oligopole absolument pas concurrentiel qui vit telle une sangsue sur le dos de l’économie réelle et de ses clients. L’Etat pourrait instaurer une plus grande concurrence en créant une grande banque publique (autour de LCL ?) qui proposerait ses services à des tarifs raisonnables.

5.   Mettre fin à la course sans fin et mortifère à la rentabilité : hier, il fallait dégager 5% de rentabilité sur capitaux investis, aujourd’hui 15%, demain 25% ? Pour éviter que les fruits de la croissance ne soient totalement vampirisés par les actionnaires, comme le recommande Frédéric Lordon, nous pouvons mettre en place un SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin), une limite au-delà de laquelle l’Etat taxe de manière confiscatoire (90% par exemple) toute rémunération supplémentaire, à la manière de Franklin Roosevelt.

6.   Encadrer strictement les bonus : quand tout va bien, les banquiers touchent des bonus colossaux et quand tout va mal, ils sont aidés par l’Etat et si leurs bonus sont réduits, il n’en reste pas moins très confortables. Il faut donc instaurer une nouvelle tranche d’IR pour les très hauts salaires (au-delà de 500 000 euros), et systématiser l’étalement du paiement du bonus ainsi que la possibilité de bonus négatifs.

Réellement encadrer le système financier

1-   Séparer à nouveau les banques de dépôt et d’affaires : pour protéger les banques de dépôt des excès des marchés, la Grande Dépression avait enfanté le Glass Steagall Act. Son abrogation par l’administration Clinton porte une lourde part de responsabilité dans la crise et il faut donc revenir dessus.

2-   Interdire toute transaction avec les paradis fiscaux : les normes de l’OCDE sont une sinistre plaisanterie. Les paradis fiscaux ont simplement conclu des conventions de partenariat avec quelques micro-Etats pour échapper à l’opprobre international. Pourtant, au moins à l’échelle européenne, un véritable blocus permettrait de mettre fin à ces trous noirs de l’argent sale et du moins-disant fiscal.

3-   Remettre en place un contrôle des mouvements de capitaux : la crise asiatique nous a enseigné que les pays qui encadrent les mouvements de capitaux sont moins sensibles aux crises financières. L’anarchie financière fait que les errements du marché immobilier étasunien sème la désolation sur la planète entière. Comme dans les bateaux, il est donc crucial de compartimenter les cales en remettant des frontières financières pour éviter qu’une seule voie d’eau ne menace de faire couler à elle seule l’économie mondiale.

4-   S’assurer que les agences de notation font leur travail : la crise a fait apparaître les limites d’un système où les agences sont à la fois juges et parties puisqu’elles doivent évaluer les institutions financières qui sont également leurs clients pour la certification de leurs produits. Il est impératif de séparer la fonction de conseil de celle d’évaluation pour éviter les conflits d’intérêt patents apparus pendant la crise

5-   Créer une seule agence de supervision financière : les dirigeants politiques ont tendance à multiplier les organismes de surveillance du système financier. Malheureusement, le système a besoin pour sa stabilité d’un organisme fort, répondant directement au ministre des finances de manière à ce que les politiques prennent toute leur part de responsabilité.

6-   Revenir sur les normes de comptabilité « marked to market » : le comité Bâle 2 avait établi un changement majeur dans la comptabilité des entreprises, mettant en place une comptabilisation des actifs à la valeur des marchés (au lieu de la valeur d’achat). Cette mesure a créé un double cercle vicieux. En période de croissance, cela démultiplie les capacités de financement, et donc favorise les bulles. En période de krach, cela accélère les baisses, la chute des cours imposant de vendre pour restaurer les ratios, faisant davantage plonger les cours et provoquant une nouvelle dépréciation…

Limiter les excès du monde de la finance

1.   Réduire l’effet de levier des institutions financières : aujourd’hui, avec des montages, il est possible de placer 100 avec à peine 1 de capital. Il est essentiel de proposer des normes prudentielles qui assurent la stabilité du système financier. Les normes de Bâle 2, conçues par les banques, étaient insuffisantes (8% de capitaux propres). Les politiques doivent reprendre la main et définir de nouvelles normes au regard de la crise de 2008 (quitte à imposer 15% de capitaux propres et plus encore sur les produits les plus risqués). Les normes pourraient également être d’autant plus strictes que les produits sont complexes…

2.   Interdire ou encadrer très strictement les LBO : certains fonds de placement utilisent cette technique qui revient à faire payer par l’entreprise que l’on rachète l’emprunt utilisé pour la racheter. Cette technique permet alors de déduire fiscalement les pertes financières des profits, ce qui permet d’éviter de payer des impôts…

3.   Interdire la titrisation et le hors-bilan : la gravité de la crise s’explique en partie par les mécanismes que les banques ont utilisé pour passer outre les normes prudentielles. Certains banques ont ainsi réussi à placer un tiers de leurs actifs hors bilan, en-dehors de toutes règles. La titrisation leur a également permis de transformer des créances contre lesquelles elles devaient conserver des capitaux propres en titres qui leur permettaient d’emprunter davantage ! Ces pratiques doivent être interdites

4.   Interdire les achats à découvert : les achats à terme ou à découvert permettent de spéculer à la baisse sur la valeur d’un titre en prenant une option d’achat que l’on revend au prix du jour pour faire baisser le cours, de manière à empocher la différence. Ils ont momentanément été interdits pendant la crise. Cette interdiction devrait être définitive.

5.   Interdire la spéculation sur les matières premières : l’envolée du prix des matières premières jusqu’à la mi-2008 avait pour principale raison le report de la spéculation suite aux baisses du marché de l’immobilier et de la bourse. Mais cette spéculation peut affamer des populations. Des règles extrêmement strictes doivent être mises en place pour éviter une redite (ne permettre l’achat de dérivés qu’à des professionnels capables de réceptionner la marchandise par exemple).

6.   Interdire les dark pools : à mille lieues du discours de transparence des partisans de la déréglementation, cette nouvelle invention consiste à assurer l’opacité des ventes et achats de titres, ce qui augmente encore l’instabilité du système.

Naturellement, cette contribution n’a pas l’ambition d’être définitive mais plutôt de susciter un débat sur les moyens de remettre la finance au service de l’ensemble de l’économie et des citoyens. Tout commentaire sera le bienvenu ! Demain, j’étudierai les modalités de mise en place de cette réforme.

12.02.2010

19 livres pour mieux comprendre la crise

Depuis deux ans, j’ai publié de nombreux résumés de livres traitant de la crise de la globalisation néolibérale. Pour faciliter la recherche de ces notes, voici des liens vers l’ensemble des papiers :

Patrick Artus, « Globalisation, le pire est à venir » : ici

Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix, « Vers un nouveau capitalisme » : partie 1 et partie 2

Emmanuel Todd, « Après la démocratie » : partie 1 et partie 2

Maurice Allais, « La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance », partie 1, partie 2 et partie 3

Jean-Luc Gréau, « La trahison des économistes » : ici

Paul Jorion, « L’implosion » : ici

Paul Jorion, « La crise » : ici

Paul Krugman, « L’Amérique que nous voulons » : partie 1 et partie 2

Jean-Luc Gréau, « L’avenir du capitalisme » : partie 1 et partie 2

Jacques Généreux, « La dissociété » : partie 1, partie 2 et partie 3

Jean-Claude Michéa, « L’empire du moindre mal » : ici

Robert Reich, « Supercapitalisme » : partie 1 et partie 2

Joseph Stiglitz, « La Grande désillusion » : partie 1, partie 2 et partie 3               

Frédéric Lordon, « Jusqu’à quand » : partie 1 et partie 2

James Kenneth Galbraith, « La crise économique de 1929 » : partie 1, et partie 2

Christian Saint Etienne, « La fin de l’euro » : partie 1 et partie 2

Frédéric Lordon, « La crise de trop » : partie 1 et partie 2

Jacques Sapir, « Le nouveau 21ème siècle » : partie 1 et partie 2

Paul Krugman, « Pourquoi les crises reviennent toujours » : partie 1 et partie 2

Enfin, quelques synthèses de mon cru (les premières devront être remises à jour car elles commencent un peu à dater) :

« La crise de l’anarchie néolibérale », ainsi que quelques propositions sur le commerce, la monnaie et la finance

« La globalisation néolibérale contre l’intérêt général », « Ré-internationalisation contre globalisation », « Quelques idées pour la ré-internationalisation ».

10.08.2009

Frédéric Lordon, conteur de l’anarchie financière

Avec « L’implosion » de Paul Jorion pour expliquer les subprimes, « Jusqu’à quand ? » est sans doute le deuxième ouvrage de référence pour mieux comprendre la crise financière. Un livre indispensable.

Le must pour comprendre la crise financière

Autant Paul Jorion maîtrise comme personne les arcanes du marché des subprimes, autant Frédéric Lordon a un don particulier pour expliquer la crise financière de A jusqu’à Z de manière extrêmement pédagogique en aidant à comprendre des notions souvent survolées ailleurs. Je comprends désormais mieux pourquoi RST s’est fait le défenseur de cet économiste de talent qui rend les ténèbres financières lumineuses.

Pourtant, ce livre a été achevé en septembre 2008, soit avant le déclenchement de la phase probablement la plus critique de cette crise financière. Néanmoins, cela ne disqualifie en aucun cas ce livre dans la mesure où Frédéric Lordon n’a pas pour objectif de faire un compte-rendu de la crise. Son objectif, beaucoup plus ambitieux, est d’expliquer les mécanismes qui sont responsables de cette crise financière et d’arriver en conclusion à recommander des solutions concrètes pour « en finir avec les crises financières ».

Au cœur de l’anarchie financière

Même s’il n’est pas le premier à décrire la jungle financière, Frédéric Lordon a le grand mérite de tout réunir de manière très claire. Son explication de la titrisation m’a permis de mieux comprendre les limites de ces instruments financiers. Il y a pour lui trois raisons majeures à la crise : le cocktail détonnant de la concurrence et de la cupidité, l’innovation financière et une très mauvaise mesure du risque.

Il dénonce notamment l’effet de levier et démontre par de simples exemples l’immensité des risques pris par les banques. Ainsi Bear Sterns avait doté un fond de 600 millions de capitaux propres et de 10 milliards d’emprunt aux banques. Résultat, une contraction de 6% provoque l’effacement de l’ensemble des capitaux propres… Globalement, cette banque avait « une position globale sur les dérivés de crédit de 13,4 trillions de dollars pour 80 milliards d’actifs et 10 milliards seulement de capitaux propres » !

Les esprits animaux et la tritrisation

L’auteur reprend les argument jadis avancés par Keynes pour expliquer le comportement aberrant des marchés. Il montre que « qui voudrait trop accorder aux précautions d’un risque futur est condamné à dégrader sa rentabilité présente » et que « la jauge exclusive du résultat courant comparé concentre le jugement sur le présent immédiat et rétrécit tragiquement les horizons temporels ». Le risque des comportements se retrouve jusque dans le nom des prêts NINJA (No Income No Job or Assets)…

L’innovation financière est alors utilisée pour le pire. Il explique mieux que quiconque le danger des ABS, ces outils, souvent placés dans des paradis fiscaux, qui transforment bien illusoirement le plomb en or. Grosso modo, un ensemble de créances et obligations d’un risque BBB (et donc au rendement plus élevé que les AAA) est re-découpé en plusieurs tranches de manière à placer le risque dans les tranches basses pour créer une tranche de synthèse AAA au rendement proche du BBB, théoriquement sans les risques.

Un risque théoriquement supprimé mais réellement démultiplié

En fait, la titrisation est une « stratégie de contournement réglementaire ». Elle permet à la fois de réduire les créances d’une banque et donc son exigence de capitaux propres tout en augmenter son rendement, d’autant plus que les banques n’hésitent pas à investir dans les tranches basses, au retour plus juteux. Là-dessus viennent s’ajouter les CDS (Credit Default Swaps), des contrats d’assurance de défaut d’une créance passée par une institution financière auprès d’une autre.

Le problème est que cette multiplication des assurances contre le risque finit par faire que « plus personne n’a le souci du contrôle quantitatif ni du contrôle qualitatif de l’émission de nouveaux risques de crédit ». Trop d’assurance contre le risque conduit à prendre justement trop de risques… Selon les règles de Bâle 2, les banques assurant un actif avec un CDS peuvent le pondérer à seulement 20% (subsiste le risque de faillite de celui qui assure), poussant encore l’effet de levier.

En outre, les CDS étant échangeables, celui qui assure un risque n’est pas sûr que son nouvel assureur soit solvable. Qui plus est, ces produits sont devenus de simples « actifs négociables en soi, auxquels la spéculation s’intéresse du seul fait que leurs prix vont varier et qu’il en résultera des opportunités de plus-values, mais indépendamment de leur finalité originelle de couverture ». Le marché des produits dérivés vaut 15 fois le PIB mondial. 1000 milliards de CDS couvrait la dette de 15 milliards de GM…

Tout l’intérêt du livre de Frédéric Lordon est de ne pas s’arrêter à cette analyse des dérives de l’anarchie financière pour proposer des solutions, que j’étudierai demain.

Source : Frédéric Lordon, « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières », Raisons d’agir