21.09.2011

Ce qui ne va pas avec les universités étasuniennes

Les universités de l’Oncle Sam dominent l’ensemble des classements internationaux, qui sont taillés pour elles. Mais avec le temps qui passe, les failles de ce système apparaissent de plus en plus clairement, comme le démontre une nouvelle fois un article de The Economist.

La faillite du modèle californien

L’hebdomadaire anglais revient sur les évolutions des universités publiques depuis une vingtaine d’années. Cet Etat propose deux universités : la California State University, moins prestigieuse, pour les études supérieures de courte durée, et la plus prestigieuse la University of California. La première coûtait seulement deux mille dollars par an en 2001, moitié moins que la moyenne nationale, alors que la seconde coûtait quatre mille dollars, dans la moyenne.

Dix ans après, la situation s’est sacrément détériorée puisque les frais annuels de scolarité dépassent six mille dollars pour la moins chère et plus de treize mille dollars pour la seconde (la moyenne nationale est passée à huit mille dollars). En effet, la part de financement public est tombée de 78% du coût en 1990 à 47% l’an dernier, et devrait encore baisser sensiblement cette année étant donnée la situation dramatique des finances publiques de l’Etat.

Résultat, le coût de l’éducation supérieure devient totalement prohibitif d’autant plus qu’ils ne prennent pas en compte le coût de la vie. Une étude démontre que le coût complet dépasse aujourd’hui trente mille dollars par an. Résultat, de moins en moins de personnes font des études supérieures et la Californie est tombée à 41ème place des Etats Unis pour la proportion d’étudiants par rapport au nombre de lycéens ! Seuls les plus riches et les surdoués peuvent faire des études.

Les conséquences dramatiques de la libéralisation

La situation des Etats-Unis nous démontre à quel point la privatisation de l’éducation supérieure est dévastatrice pour l’ascenseur social. Paul Krugman avait souligné dans « L’Amérique que nous voulons » que dans les Etats-Unis d’aujourd’hui, un mauvais élève riche a autant de chance d’aller à l’université qu’un bon élève pauvre, environ 30%.

La libéralisation provoque inexorablement une explosion des prix car pour les meilleures universités, la concurrence se fait sur le campus et des professeurs. En outre, les meilleures études rapportent tellement d’argent que des investissements très lourds peuvent être rentabilisés, ce qui permet aux grandes universités de faire payer leur scolarité plus de trente mille dollars par an.

Résultat, les universités étasuniennes ont créé une forme de nouvelle aristocratie où seuls les plus riches peuvent accéder aux études supérieures à de rares exceptions prêts. Un véritable mur d’argent sépare les classes aisées des classes populaires mais aussi moyennes. Pire, comme l’avait montré The Economist, les meilleures universités ont tendance à faire un bien mauvais usage de cet argent, qui n’est pas vraiment utile et est trop souvent gaspillé dans des projets pharaoniques.

L’intérêt de cette expérience est de démontrer qu’il faut absolument résister à la privatisation de l’éducation supérieure car elle est un puissant frein à l’ascenseur social, une reconstitution, par la cherté de l’éducation supérieure de l’aristocratie d’antan.

06.08.2011

L’UE et l’euro : les cancers de l’Europe

Hier, le CAC 40 a reculé pour la 10ème fois consécutive, le record absolu, dans le sillage de toutes les bourses européennes. Si on ne peut pas exonérer les excès des marchés, l’impasse dans laquelle se trouvent les pays européens joue un rôle majeur.

L’UE contre la croissance et l’emploi

Bien sûr, les hiérarques européens essaient d’expliquer que la crise que nous traversons est une crise des dettes souveraines et non de l’euro, mais les faits démentent une telle interprétation. En effet, pourquoi la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ne sont pas touchés ? Certains évoqueront un complot anglo-saxon, mais l’argent n’a pas d’odeur et les spéculateurs se moquent bien du moyen de faire de l’argent. Malgré tous leurs excès, il y a des éléments de vérité dans leur choix.

Le cas de la Grande-Bretagne et de l’Espagne est particulièrement intéressant. A Londres, le déficit dépasse 9%, la dette publique 80%. A Madrid, nous sommes à 6.5% et 63%. Bref, la situation est théoriquement bien meilleure au sud des Pyrénées qu’outre-manche. Mais malgré tout, alors que le Royaume-Uni emprunte à 3% à dix ans, l’Espagne le fait à 6%. En cause, comme l’avait souligné Paul Krugman, les rigidités de la monnaie unique, qui pénalise la croissance.

Plusieurs cercles vicieux sont en action. Tout d’abord, l’impossibilité d’ajuster les parités monétaires pousse les pays à comprimer les salaires. L’Allemagne l’a compris la première, avec une baisse moyenne du salaire moyen de 2,5% en moyenne en 10 ans et même 20% pour les plus bas salaires. L’euro cher accentue encore les problèmes et explique en partie nos déficits commerciaux. Bref, l’UE et l’euro affaiblissent la croissance et pénalise l’emploi, comme le montrent les annonces d’HSBC.

L’UE est le problème, pas la solution

Certains veulent profiter de cette énième crise pour pousser leur agenda. Manuel Barroso demande ainsi une augmentation des moyens du Fonds alors même que des questions se posent sur sa note, 37% de ses garanties venant de pays en difficulté. Le Monde évoque à nouveau les options d’euro-obligations ou de rachat de dettes souveraines par la BCE. Romano Prodi en profite pour fustiger « l’égoïsme allemand »,  devant le refus de Berlin d’augmenter ses engagements.

Pourtant, heureusement qu’Angela Merkel freine les eurocrates qui sont toujours prêts à jeter des milliards aux marchés pour calmer leurs angoisses et reprendre aux institutions financières privées les créances publiques jugées à risque. Les plus incroyables sont tous les partis « socialistes » ou « socio-démocrates » européens qui poussent la schizophrénie jusqu’à imposer une austérité sauvage aux plus faibles pour aider les banques et les marchés financiers !

Heureusement, certains sont plus lucides, comme Hubert Védrine qui affirme dans le Monde que « le fédéralisme n’est pas la solution miracle à la crise ». En fait, cette Europe qui organise la régression sociale du continent par une politique monétaire absurde et une ouverture inconsidérée à l’anarchie commerciale fait partie du problème. Il est illusoire d’attendre quoique ce soit de l’Union Européenne, c’est pourquoi il faudra tout reconstruire depuis une page blanche.

Les pays de l’UE vont mal. Loin de vouloir résoudre les problèmes, les eurocrates cherchent avant tout à en profiter pour gagner plus de pouvoir et protéger le système actuel. Mais l’absurdité des politiques qu’ils mènent fait que nous nous approchons du moment où ils seront balayés.

05.08.2011

La crise ne prend pas de vacances

Pendant que Christine Lagarde est renvoyée devant une commission d’enquête nous assistons à un krach financier inédit en été qui pourrait bien provoquer une grave rechute économique.

Les attentes contradictoires des marchés

Hier, le CAC 40 a baissé pour le 9ème jour d’affilé, du jamais vu depuis 2002. Rien n’y fait, ni l’illusoire plan européen du 21 juillet, ni même l’accord de dernière minute aux Etats-Unis sur le redressement du plafond de la dette en début de semaine. Ces deux accords ne règlent pas grand chose, comme le soulignent Hervé Nathan ou Gérard Filoche et contrairement aux dires du patron de la BNP. Nous voyons bien aujourd’hui que rien n’a été fait pour l’Espagne et l’Italie…

Aux Etats-Unis, l’accord est a minima puisqu’il faudra de nouveau relever le plafond début 2013. Mais surtout, les marchés sont pris d’une inquiétude pour une fois légitime. Tout d’abord, ils craignent le non remboursement des dettes souveraines en forte progression depuis deux ans, propulsant les taux d’intérêt à des niveaux insoutenables pour certains Etats. L’Espagne et l’Italie sont les nouvelles victimes de ce jeu de massacre après la Grèce, l’Irlande et le Portugal.

Du coup, la plupart des Etats mènent des politiques d’austérité sauvages visant à rééquilibrer le plus rapidement possible leurs finances publiques. Mais il est bien évident que la contraction des dépenses et la hausse des impôts va pénaliser une croissance pourtant déjà pâlichonne, comme l’ont illustré les derniers chiffres de la croissance outre-Atlantique. Les marchés veulent donc à la fois l’austérité et plus de croissance, ce qui est malheureusement totalement impossible.

L’euro dans le triangle des Bermudes de la finance

Si cette contradiction est valable pour tous les pays dits développés, elle touche plus particulièrement la zone euro. Pour l’instant en effet, il n’y a pas de défiance à l’égard des bons du Trésor britannique ou étasunien. Il faut dire que, comme l’avait montré Paul Krugman, ces pays jouent sur la valeur de leur monnaie pour soutenir leur économie. Du coup, l’attention des marchés se concentre sur la zone euro, pénalisée par la cherté de l’euro et ses contradictions internes.

En effet, l’Europe est bien le maillon faible de l’économie mondiale. C’est la partie du monde qui a connu la plus faible croissance du monde depuis dix ans avec le Japon (protégé par le fait de ne pas dépendre de l’étranger pour financer sa dette). La cherté de l’euro est en cause, tant elle pénalise les industriels de la zone. Mais en plus, le fait d’avoir une monnaie unique dans une zone aussi hétérogène crée de nombreux cercles vicieux qui ne peuvent pas être réglés et pourrissent avec le temps.

En effet, comment ne pas voir que les pays « aidés » sont dans une impasse ? Et quel pourrait être le modèle de croissance de l’Espagne ou l’Italie ? L’attaque des marchés est bien sûr excessive car les fondamentaux de ces pays n’ont pas changé et le déficit de l’Italie était l’un des plus faibles de la zone euro en 2010 (4.5%), mais l’absence de stratégie crédible à long terme dans le cadre de la monnaie unique créé une nervosité qui pourrait bien mener au chaos.

Malgré tout, des lignes de défense existent : la BCE avale son chapeau et achète les titres de l’Espagne et l’Italie pour réduire la pression sur les taux. Mais nous sommes rentrés dans une zone extrêmement dangereuse qui pourrait nous mener à une très grave crise économique 

30.07.2011

Jean-Jacques Rosa enterre l’euro

L’économiste libéral fait partie de ceux qui avaient combattu la création de l’euro dans les années 1990. L’histoire lui ayant donné raison, il propose une analyse des dysfonctionnements de l’euro et de sa sortie.

Une Zone Monétaire non Optimale

Il dénonce d’emblée cette « monnaie unique appliquée à des économies dissemblables », qui a privé « les économies nationales d’un amortisseur de crise essentiel dans les remous de la grande récession ». Il dénonce la logique soviétique qui consiste à « préconiser une fois de plus un renforcement de la politique de centralisation continentale qui est à l’origine même du désastre qui s’annonce » ainsi que le décalage entre les citoyens ordinaires et des élites cosmopolites et globalisées.

Dès 1998, l’auteur écrivait que « la création de la monnaie unique est la plus grave erreur économique commise par les gouvernements européens depuis les politiques déflationnistes » des années 1930. Il souligne qu’une « politique monétaire centralisée ne peut convenir à aucun des pays membres dont les conjonctures divergent habituellement, et ont continué à le faire depuis la création de l’euro ». Il envisage même « de belles années de prospérité de rattrapage après sa disparition ».

Il réaffirme que « les pays européens qui ont adhéré à l’euro ne font pas partie d’une zone monétaire optimale », du fait de l’absence de convergence macro-économique, de mobilité des travailleurs et de budget commun. Et il réfute une éventuelle convergence en s’appuyant sur les travaux de Paul Krugman, « qui a montré que l’intensification des échanges ne conduit pas à l’homogénéisation des activités économique sur un territoire donné, mais au contraire à la spécialisation ».

Ensuite, il conteste le fait qu’un Etat (européen) de très grande dimension serait plus efficace que des Etats plus petits, citant l’exemple de la Suède et de la Suisse pour montrer qu’une taille plus petite n’est pas un handicap. Pour lui « la politique monétaire unique freine ainsi les économies en récession et stimule les économies en surchauffe », provoquant des bulles comme en Irlande et en Espagne, pays qui étaient désarmés pour contenir les excès de leurs économies.

Pourquoi a-t-on fait l’euro ?

Jean-Jacques Rosa voit trois types de motivation à l’action politique : la poursuite de l’intérêt général, la simple volonté de puissance et la poursuite d’intérêts particuliers. Les deux derniers sont ceux qui ont présidé à la création de cet euro qui a permis aux principaux emprunteurs (Etats et système financier) de se financer à bon compte, avec des taux d’intérêt faibles. Et c’est pour cela que les Etats ont veillé à limiter l’inflation et les déficits tout en interdisant la monétisation.

Malheureusement, la baisse des taux a fini par permettre à quelques pays et à la plupart des banques d’emprunter plus que de raison, aboutissant à la crise de 2008. On note que les banques ne se sont pas forcément mieux comportées que les Etats… Au final, l’euro a favorisé les mauvais comportements et « les freins du Pacte de Stabilité n’ont pas tenu longtemps sous la pression de la crise, dans des économies privées de politiques monétaires adéquates ».

Il dénonce les prédictions apocalyptiques en cas de sortie de l’euro en soulignant que Londres avait fortement profité de sa sortie du SME en 1992. Pour lui, il s’agit « d’une ultime ligne de défense, destinée à interdire toute remise en cause de l’euro, alors que ses défenseurs ont épuisé tous leurs arguments précédents, qui ont été, tour à tour, radicalement démentis par l’expérience ». Il souligne que le gonflement de la dette serait limité et qu’au pire, l’option du défaut reste possible.

Pour lui, « la dévaluation du franc pourrait être faible ou nulle », notamment si notre sortie fait baisser le cours de l’euro monnaie commune. Il conclut par un éloge de la décentralisation et souligne les inconvénients de la centralisation européenne, qui favorise les lobbys et dégrade la démocratie. Jean-Jacques Rosa se montre optimiste sur les conséquences d’une fin de la monnaie unique, qui revitalisera la vie démocratique et l’économie, appelant à un nouveau 1958.

Ce petit livre, à moins de 60 anciens francs (en attendant le nouveau nouveau franc), est sans doute la meilleure synthèse des arguments économiques en faveur de la sortie de l’euro. Un complément parfait au livre plus politique de Nicolas Dupont-Aignan sur « L’arnaque du siècle ».

Source : Jean-Jacques Rosa, « L’euro, comment s’en débarrasser », Grasset

13.07.2011

Quelques leçons de cette nouvelle crise de l’euro

Nous ne savons pas encore si cette nouvelle crise sera la crise terminale. Le contexte estival devrait la limiter à une grave poussée de fièvre car il serait surprenant que le système explose en plein mois de juillet. En revanche, ce nouvel épisode offre des leçons intéressantes.

La monnaie unique est une monstruosité

Même si les euro-béats continuent jusqu’à l’absurde de claironner que l’euro nous protège, les faits démentent tous les jours un peu plus cette vision des choses. Alors que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne empruntent tranquillement à un peu plus de 3% à 10 ans malgré des déficits publics supérieurs à celui de la Grèce (et oui !!!), les pays de la zone euro sont embourbés dans une crise des dettes souveraines qui dure depuis un an et demi.

C’est ainsi que l’Espagne (6.8% de déficit contre 9% en Grande-Bretagne, une dette publique inférieure), se retrouve à devoir emprunter deux fois cher que Londres. Comme l’avaient expliqué Martin Wolff et Paul Krugman, l’incapacité de Madrid à dévaluer présente un gros risque pour la croissance ibérique, ce qui justifie pour les marchés une énorme prime de risque. L’euro ne procure même plus des taux plus bas, au contraire, il provoque un renchérissement du crédit.

L’irresponsabilité des eurocrates

En outre, les investisseurs n’ont plus la moindre confiance dans la « gouvernance » de cette zone euro, totalement incapable de gérer la crise. Ils ne font que la prolonger, à grands coûts pour les citoyens qui doivent à la fois subir une austérité sauvage et voir la dette qu’ils devront assumer s’envoler. La zone euro est beaucoup trop grosse et diverse pour être gérée avec une seule monnaie. Une coordination de politiques nationales serait bien plus efficace.

Pire, alors que les eurocrates ne cessent de dénoncer le laxisme de certains Etats, comment qualifier leur comportement incroyablement léger à l’égard de l’argent public ? La BCE vient de demander une rallonge de 750 milliards d’euros pour le fond européen. Autant elle questionne avec vigueur chaque centime d’aide sociale, autant elle est toujours prête à ouvrir le porte-monnaie des peuples européens pour sauver le système financier et l’euro…

Les marchés sont dangereux

Keynes avait bien raison quand il évoquait les « esprits animaux » des marchés. Il y a une semaine, l’Italie empruntait à moins de 5% à 10 ans et l’Espagne autour de 5.5%. En moins d’une semaine, les taux italiens ont pris plus d’un point ! Bien sûr, le contexte est compliqué entre les difficultés du ministre des finances italien, le désaccord permanent de l’Europe sur le nouveau plan pour la Grèce ou la hausse des taux de la BCE (encore que la décision était attendue de longue date).

Voilà, mais les sautes d’humeur de la corbeille sont imprévisibles. Pire, si elle persistait et envoyait les taux longs au-delà de 7%, c’est bien l’ensemble du système financier qui pourrait s’effondrer. Pourquoi faire reposer l’économie mondiale sur des marchés aussi coutumiers d’exubérance irrationnelle ? Cela amène aussi à se poser la question du financement des dettes publiques, dont il devient chaque jour plus évident qu’il ne peut pas être laissé aux seuls marchés.

Même si cette crise n’est pas la crise terminale de l’euro, elle est l’occasion d’exposer au grand jour les immenses carences de cette construction baroque et artificielle qu’est la monnaie unique. Puissions-nous nous en souvenir quand nous devrons tout reconstruire.

06.07.2011

Les anglo-saxons veulent-ils la fin de l’euro ?

C’est un des arguments les plus intéressants des soutiens de la monnaie unique : les Etats-Unis et la Grande-Bretagne souhaiteraient sa fin pour assurer la prééminence du dollar et de la City. Et par conséquent, il faudrait donc tout faire pour la protéger.

Pourquoi peut-on le penser ?

En effet, récemment, Georges Soros a exprimé ses doutes sur la monnaie unique et un certain nombre d’économistes ou de journalistes anglo-saxons (Paul Krugman, Joseph Stiglitz, Nouriel Roubini, Martin Wolff) expriment leurs critiques à l’égard de cette construction baroque. Pire, on pourrait déduire de la spéculation des marchés contre les dettes souveraines de la zone euro une volonté de détruire in fine la zone euro puisque c’est bien ce à quoi cela pourrait mener…

Mais tous ces éléments mis bout à bout ne prouvent pas cette théorie. En effet, parmi les critiques de la monnaie unique, il y a deux prix Nobel plutôt progressistes qui ne me semblent en aucun cas animés par une volonté de domination de leur pays et ils ne recommandent pas forcément la fin de l’euro. En outre, la spéculation des marchés peut être justifiée par les simples indicateurs actuels sur le niveau de la dette ou des déficits publics et non par une volonté de casser l’euro.

En effet, quand on voit la situation de la Grèce, avec sa dette qui s’envole à 160% du PIB, une croissance en berne et un déficit qui devrait atteindre péniblement 7.6% du PIB en 2011, il n’est pas anormal que les marchés en déduisent une décote probable de la dette de 50% comme ils le font aujourd’hui. On pourrait même dire que le niveau de décote induit par les marchés est très raisonnable étant donnée la situation des différents pays de la zone euro…

La monnaie unique n’est pas en cause

Alors, bien sûr, on peut voir la menace que représente l’euro pour le dollar, dans le sens où la monnaie unique européenne pourrait devenir un rival et faciliter l’évolution du monde vers un multipolarisme monétaire qui ferait perdre aux Etats-Unis le privilège exorbitant du dollar, monnaie nationale et monnaie de réserve du monde. Cependant, il faut noter que la fin de la monnaie unique ne serait pas forcément la fin de l’euro, qui pourrait être conservée comme monnaie commune.

Pire pour les Etats-Unis, cette monnaie commune pourrait s’étendre au-delà de la simple zone euro et remettre en question plus encore la domination du dollar. D’ailleurs, il est tout de même extrêmement intéressant de constater que les administrations étasunienne et chinoise soutiennent fortement la monnaie unique, ce qui devrait amener à se poser la question inverse, à savoir si l’euro monnaie unique ne sert pas davantage les intérêts des Etats-Unis et de la Chine.

En effet, Barack Obama est intervenu plusieurs fois pour pousser les dirigeants européens à adopter les plans de sauvetage, poussant Angela Merkel à accepter le fonds européen au printemps 2010. En effet, la monnaie unique, par sa cherté structurelle, profite aux Etats-Unis, poussant Airbus, par exemple, à acheter de plus en plus de composants outre-Atlantique. Et il en va de même pour la Chine, qui soutient la monnaie unique en achetant des dettes souveraines.

Loin de vouloir la fin de la monnaie unique, les anglo-saxons semblent au contraire s’en satisfaire, de même que la Chine. Cela devrait amener à se poser la question légitime de nos intérêts car il paraît douteux que l’euro dans sa forme actuelle puisse leur être favorable, ainsi qu’à nous…

05.07.2011

Protectionnisme, euro, démondialisation : la pensée unique contre-attaque

Alors que les intellectuels alternatifs amènent le débat économique sur tous les fronts (sortie de l’euro, protectionnisme, démondialisation), les tenants de l’ordre établi, néolibéral et monétariste, se crispent et refusent de débattre, préférant la caricature et l’outrance à la confrontation des idées.

Les caricatures du politiquement correct

Outre une interview de Christian Noyer dans le Figaro, c’est le Monde (qui avait, il est vrai, accueilli une interview de Jacques Sapir), qui mène la charge avec pas moins de trois papiers : une tribune d’Alain Faujas, qui fait du protectionnisme une « ligne Maginot », une autre, d’un professeur de Sciences Po, Zaki Laïdi, qui dénonce « l’absurde démondialisation » et un entretien avec Pascal Lamy pour qui « la démondialisation est réactionnaire ».

Christian Noyer affirme qu’une « réduction modeste des revenus permet d’obtenir les mêmes effets économiques qu’une dévaluation importante ». Non seulement cela est malhonnête puisque les deux doivent être équivalentes, mais cela montre aussi que les salaires vont devoir baisser. La comparaison entre la zone euro et les Etats-Unis est d’une sacrée mauvaise foi. Enfin, il refuse tout plan B. En revanche, il faut noter la justesse des questions de Jean-Pierre Robin.

Pascal Lamy ne fait pas dans la dentelle et ose affirmer que la compétitivité salariale indue n’est « pas évidente » tout en évoquant des écarts de salaires allant de 1 à 8 entre France et Chine du fait de la hausse des salaires chinois. Il faut noter qu’il minore volontairement les écarts (qui vont de 1 à 30 en Asie et de 1 à 10 en Europe). Le directeur de recherche de Sciences Po n’est pas moins caricatural en invoquant un « autocentrage économique » rappelant l’Albanie…

Il évoque le cas de l’Iphone, dont 4% de la valeur ajoutée est réalisée en Chine pour affirmer que les chiffres ne veulent rien dire, feignant d’ignorer que les composants issus des autres pays ont bien été importés dans un premier temps. ! Il ose même affirmer que « en achetant plus d’Airbus, on ne protège pas nécessairement plus l’emploi européen » ce qui est faux puisque 10% des composants de Boeing sont européens, contre 50% pour ceux d’Airbus (et il faut y ajouter le montage).

Le débat interdit

Ce qui est assez impressionnant, c’est la faiblesse de l’argumentation des défenseurs de la pensée unique. Quand ils ne réfutent pas tout simplement les chiffres du commerce extérieur, ils recourent à la caricature pour dénigrer tous ceux qui remettent en cause les dogmes libre-échangistes ou européistes. Pire, ils disent tout et son contraire, comme Christian Noyer qui affirme bien miraculeusement qu’une réduction modeste des revenus équivaut à une dévaluation importante.

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir des intellectuels de tous bords qui défendent ces idées, y compris des prix Nobel comme Paul Krugman, Joseph Stiglitz, Maurice Allais ou Amartya Sen. En France, des intellectuels de gauche (Jacques Sapir, Emmanuel Todd, Frédéric Lordon) comme de droite (Jean-Luc Gréau, Alain Cotta, Jean-Jacques Rosa, Gérard Lafay) remettent en cause la libéralisation excessive ou le choix d’une monnaie unique en Europe.

En outre, il devrait tout de même être possible de débattre du degré de libéralisation du commerce. Tous les pays sont un peu protectionnistes et cela ne devrait pas être un drame que de dire qu’il en faut davantage. Personne ne propose l’autarcie, même les plus radicaux. Il est tout de même normal de débattre démocratiquement des grands choix économiques. La crispation des grands partis et de nombreux médias sur la question est franchement révoltante.

Naturellement, les défenseurs de la pensée unique ne manquent pas une occasion de citer Marine Le Pen pour discréditer les idées alternatives. Cela fait plus peur que Paul Krugman ou Jospeh Stiglitz… Il serait temps de pouvoir avoir un débat sérieux sur ces questions.

02.07.2011

Les progrès de la taxe Tobin

Lentement, mais sûrement, le débat sur une taxation des transactions financières progresse, notamment Europe. Après le vote du Parlement Européen en mars, la Commission Européenne a évoqué cette piste pour augmenter ses ressources, tout comme le gouvernement italien.

Une réforme indispensable

La taxation des transactions financières, inspirée par James Tobin, présente de multiples intérêts. Tout d’abord, à un moment où les finances publiques sont dans le rouge partout dans le monde, elle représente un moyen non négligeable d’améliorer la situation. En effet, les transactions financières représentent 70 fois le PIB. Du coup, une taxe de 0.1% rapporterait théoriquement 50 milliards d’euros en France, même en prenant d’une baisse de deux tiers des transactions.

En outre, l’instauration d’une telle taxe présenterait deux bénéfices majeurs pour la nécessaire réforme de la finance. Tout d’abord, comme le soulignait Joseph Stiglitz dans « La grande désillusion », cela ferait davantage contribuer la finance à la collectivité. Mieux, en pénalisant la spéculation, elle aurait un effet structurel sur le système financier en favorisant les investissements à long terme au détriment de ceux à court terme et elle réduirait le volume de transactions.

Des progrès dans le débat public

La taxe Tobin a toujours été un des chevaux de bataille de l’association Attac. Mais depuis, elle est soutenue par de plus en plus d’économistes, et notamment les deux « prix Nobel d’économie » étasuniens progressistes, Joseph Stiglitz et Paul Krugman. Mieux, cette idée progresse dans les cercles politiques avec les déclarations de Gordon Brown en Grande-Bretagne, la décision du gouvernement italien ou avec la récente tribune de Paul Quiles sur Marianne.

Malgré tout, il faut éviter tout excès d’optimisme. Tout d’abord, de manière incompréhensible, le sujet n’est toujours pas arrivé sur la table du G20. En outre, il faut noter que l’enthousiasme du Parlement Européen était beaucoup moins grand pour une mise en place rapide. Enfin, la Commission Européenne souhaite surtout gagner des ressources propres et on peut à la fois refuser cette évolution et du choix des taxes qu’elle ferait si elle était en position de le faire.

Malgré tout, petit à petit, il semble que nous nous approchons de la mise en place d’une taxe sur les transactions financières. Mais il sera important de réfléchir à ses conditions de mise en place, et notamment au nécessaire contrôle sur les mouvements de capitaux.

22.06.2011

La course suicidaire aux excédents commerciaux

Encore une fois, Keynes avait raison, comme le souligne Jacques Sapir dans « La démondialisation », son livre qui créé la polémique. La recherche des excédents commerciaux est un puissant facteur de déséquilibres à l’échelle de la planète, qu’il faut absolument corriger.

Pourquoi les pays recherchent les excédents

Bien sûr, l’Allemagne et le Japon se sont construits économiquement en vendant dans le monde entier. Mais il faut noter que cette pratique s’est très largement accentuée à la fin des années 1990, sous une double conjonction. La libéralisation des échanges et des mouvements de capitaux a renforcé la concurrence et démultiplié les possibilités de gain (comme de pertes) du commerce avec les autres pays. Certains en ont vu une opportunité sur laquelle baser leur croissance.

Mais les crises des pays émergents ont également joué un rôle majeur, souligné par Krugman, Stiglitz et Sapir. En effet, les pays qui avaient peu de réserves de change ont été contraints, lors des brusques retraits des capitaux spéculatifs étrangers, de faire appel au FMI et à ses potions amères pour se financer, notamment en Asie à la fin des années 1990. Du coup, cela a poussé les pays émergents à accumuler des réserves pour ne jamais plus avoir besoin de Washington.

Des conséquences problématiques

Beaucoup de pays cherchent donc à croître par les exportations, quitte, pour certains, à passer d’une agriculture vivrière à une agriculture tournée vers l’exportation, ce qui pose de nombreux problèmes en cas d’envolée du prix des aliments à importer… Et contrairement au mythe de la mondialisation heureuse, tout le monde n’est pas gagnant dans le libre-échange. Quand il y a des excédents commerciaux, il y a forcément des déficits… qui posent un problème de financement.

Tout d’abord, le creusement du déficit d’un pays pèse sur son PIB, traduisant concrètement l’affaiblissement de sa structure productive. Ensuite, alors qu’un équilibre relatif de tous les pays fait que l’argent des exportations est utilisé pour importer, l’augmentation des déséquilibres commerciaux accroit la financiarisation de l’économie. En effet, les excédents commerciaux sont une forme d’épargne qui va être injectée dans le système financier.

Mais cela pose deux problèmes. Pour le pays en excédent, cette forme d’épargne peut être vue comme un manque de consommation ou de dépense dans l’économie réelle, et qui, en augmentant la demande de placements financiers, peut alimenter une bulle. Et pour les pays en déficit, outre l’appauvrissement productif que cela représente, cela suppose un besoin de capitaux et un endettement dont on mesure aujourd’hui toutes les conséquences dans la zone euro.

Revenir à la charte de la Havane

Bref, Keynes avait bien raison de soutenir que l’équilibre des balances des paiement était un objectif majeur de la régulation économique, et que, par conséquent, il convenait non seulement de pénaliser les pays présentant un déficit, mais aussi ceux qui sont en excédent. En effet, il serait illusoire de ne vouloir pénaliser que les pays en déficit, qui sont déjà en difficulté. Il faut bien évidemment imaginer un système qui agira également sur les pays en excédent.

Tout d’abord, il faut revoir les plans du FMI, qui sont une puissante incitation à accumuler des excédents confortables pour ne jamais avoir affaire à lui... Ensuite, il est totalement délirant d’avoir laissé en Europe des balances de paiement négatives de plus de 10% du PIB. En cela, les marchés ont très mal faits leur travail, ne sanctionnant pas les Etats concernés (Grèce, Portugal), et en les gratifiant, au contraire, de taux comparables à l’Allemagne…

Voilà encore une discussion qu’il aurait été utile d’avoir au G20. Mais, sous la pression de la Chine notamment, la France n’a même pas réussi à faire admettre que les déséquilibres commerciaux peuvent poser problème.

12.05.2011

Grèce : la sortie de l’euro fait un pas en avant

Il est désormais probable que le processus de déconstruction de l’euro commencera à Athènes. Une réunion qui devait rester secrète s’est tenue au Luxembourg entre grands argentiers de l’Europe pour trouver des solutions à la situation inextricable de la Grèce, après le plan Portugais.

Une situation qui pourrit

Les déclarations de l’Allemagne il y a quelques semaines laissaient présager une telle issue. En l’absence (heureuse) d’euro-obligations, il faut trouver une solution au problème épineux posé par la Grèce. Malgré des plans d’austérité extrêmement sévère, le pays n’est parvenu qu’à réduire marginalement son déficit budgétaire en 2010 (10% du PIB environ contre 12% en 2009, contre un objectif affiché de 8%). Bref, les plans ne donnent pas les résultats escomptés.

Et cela était prévisible (même si, de manière prévisible également, la population ne se révolte pas encore contre les potions amères imposées par le FMI et l’Europe). En effet, il était évident qu’une telle austérité allait prolonger la récession de l’économie grecque, et, se faisant, diminuer les recettes fiscales et augmenter les dépenses, contrariant les plans d’austérité. Résultat, l’assainissement des finances est très lent, détériorant une situation financière qui n’en a pas besoin.

Comme l’a très bien noté Yann, avec l’euro, qui interdit les dévaluations, l’ajustement se fait par le chômage. La Grèce est rentrée dans une spirale infernale du surendettement, en partie du fait qu’elle a trop dépensé, mais aussi à cause de l’euro qui lui a offert pendant quelques années des taux d’intérêt trop bas, qui ont favorisé un comportement trop laxiste. Résultat, on se trouve dans une situation où l’enveloppe prévue il y a un an sera insuffisante pour tenir jusqu’en 2013…

Une perte de temps et d’argent

C’est bien ce que sera ce nouveau plan. Plus nous attendons, plus le problème grossit et sera difficile à résoudre. Il  a un an, la dette du pays dépassait 110% du PIB. Au rythme où vont les choses, elle sera de 160% en 2013… La Grèce, qui se retrouve dans une situation proche de celle de l’Argentine en 2001, aurait besoin de deux choses : une restructuration de sa dette, trop lourde à rembourser, et une dévaluation, pour regagner en compétitivité et équilibrer ses échanges.

Car sans dévaluation, la restructuration serait insuffisante puisqu’il faut aussi que le pays équilibre son commerce pour équilibrer sa balance des paiements. Mais l’Europe refuse une telle issue car il est évident que si la Grèce sort de l’euro, la spéculation se déchainera et le processus de décomposition de la monnaie unique sera enclenché. Pire, parallèlement, devant leurs engagements ainsi que ceux de leurs banques, les Etats freinent la restructuration.

Pourtant, les taux à dix ans indiquent que les marchés anticipent in fine un abandon de 40% des créances aujourd’hui ! Seule une décision radicale permettrait peut-être de calmer la situation mais personne n’est prêt politiquement à permettre une telle restructuration, signe des vices de forme de cette construction artificielle et mal conçue. Du coup, les créances pourraient n’être qu’étaler, ce qui, encore une fois, ne fera que repousser le problème, en le faisant grossir.

J’en profite pour vous signaler une analyse dénichée par Edgar. Paul Krugman a qualifié de « folie » la hausse récente des taux de la BCE qui fait monter l’euro. Mais surtout, en pointant que l’Espagne emprunte nettement plus cher que la Grande-Bretagne alors qu’elle est moins endettée et que son déficit est beaucoup plus bas, il en conclut que faire partie de l’euro entraine une prime de risque sur les dettes du fait de l’impossibilité de dévaluer sa monnaie.

Passé un moment, le peuple ou le gouvernement de la Grèce finiront par comprendre que l’euro fait partie du problème et non de la solution. Ils en sortiront, dévalueront et restructureront leur dette. Il n’y a pas d’autres solutions. La question n’est pas de savoir si cela arrivera mais quand.