13.03.2011

Pour un plan Marshall pour les pays arabes

L’idée pourra sembler incongrue à un moment où les finances publiques de nos Etats sont lourdement questionnées par les marchés. Et si c’était au contraire ce dont avait besoin l’Europe pour sortir la crise par le haut, et surtout un moyen d’aider la transition démocratique des pays arabes ?

Le précédent de l’Europe de l’Est

Bien sûr, nous avons fini par accepter les anciens pays d’Europe d’Est au sein de l’Union Européenne en 2004. Mais outre qu’ils ont attendu pendant plus de dix ans, nous leur avons surtout imposé une transition économique brutale. Comme le rapportent Jacques Sapir ou Joseph Stiglitz, le PIB de la Russie et de l’Ukraine a chuté de moitié pendant les années 1990, provoquant envolée du chômage, effondrement du pouvoir d’achat et même baisse de l’espérance de vie !

Les potions amères du consensus de Washington, déjà administrée par le FMI, ont imposé une libéralisation sauvage dont les bénéfices sont allés à une poignée d’oligarques, laissant le peuple souffrir pendant des années avant que la croissance ne reparte. Dans ces pays, la démocratie a rimé avec régression sociale. Pas étonnant que de nombreux peuples se tournent aujourd’hui vers des autocrates tant nous avons contribué à dévaloriser l’idée même de démocratie.

Au début des années 1990, au lieu de faire l’euro, à l’exemple des Etats-Unis au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, l’Europe aurait été mieux inspirée de proposer aux pays qui se libéraient du joug communiste un grand plan Marshall visant à les aider dans cette transition économique. Ainsi, nous aurions tissé des liens beaucoup plus solides avec les pays de l’Est, qui auraient été accompagnés au lieu d’être jetés sans ménagement dans le grand bain de l’économie mondialisée.

Le paysage européen en aurait été profondément transformé. La démocratie puissamment ancrée dans des pays où la liberté serait allée de pair avec le progrès et non avec la jungle. La Russie serait devenue un partenaire de l’Union Européenne, ses anciens satellites n’auraient pas regardé vers Washington pour leur sécurité, mais seulement vers cette Europe, qui les aurait accompagnés et aidés dans leur transition économique. Voilà ce qu’aurait pu être un beau projet européen.

Une nouvelle chance historique

On dit que l’histoire ne repasse jamais les plats une seconde fois. Pourtant, ici, c’est à nouveau le cas. Malheureusement, il y a fort à parier que cette Europe ne sera pas mieux équipée que celle de Maastricht pour aider les peuples qui se libèrent. Comme le montre Hervé Nathan, le sommet européen a encore débouché sur un robinet d’eau tiède totalement inutile. Plus nous nous mettons ensemble, plus nous semblons impuissants et incapables de faire quoique ce soit.

Certes, la précipitation de Nicolas Sarkozy n’a sans doute pas aidé, mais cela montre aussi fois que cette structure européenne, loin de permettre l’action, l’entrave, sauf quand il s’agit d’augmenter ses pouvoirs, de sauver les banques ou d’imposer l’austérité. Pourtant, quel beau projet européen pourrions-nous construire en tendant la main aux pays arabes qui se libèrent en leur proposant un nouveau plan Marshall pour que démocratie rime chez eux avec progrès économique !

En effet, les révolutions laissent souvent les pays affaiblis. Et cela est d’autant plus gênant que les troubles initiaux ont souvent été provoqués par des difficultés économiques, qui se retrouvent donc encore accentuées par les révoltes populaires qui désorganisent les pays. Il est donc crucial, au moment où la démocratie fait ses premiers pas, d’accompagner ces pays dans leur transition. Sans aide, il ne faudra pas s’étonner si l’islamisme ou l’autoritarisme finissent par fleurir.

Las, cette Europe ne se préoccupe que de sauver son petit monstre monétaire, l’euro, et de toujours amasser davantage de pouvoir en déshabillant les États Nations. Pourtant, l’Europe, ce pourrait aussi être un beau projet, généreux et tourné vers les peuples qui se libèrent. Il ne faut pas rêver.

01.03.2011

Comment réagir face aux révolutions arabes ?

Intervenir ? Ne pas intervenir ? Dénoncer la répression ? Ce sont des questions difficiles qui se posent aujourd’hui. Si tout le monde critique le gouvernement, les alternatives ne sont pas toujours très claires.

Paroles et souveraineté

Certes, le gouvernement a tardé à dénoncer les dictateurs, mais finalement, pas beaucoup plus que les autres. Ce qui était le plus révoltant a clairement été les vacances du Premier Ministre en Egypte et  celles de la ministre des Affaires Etrangères en Tunisie, sans payer l’ensemble de leurs frais et alors que les populations commençaient déjà à se révolter dans le second cas.

Car se pose la question du respect des souverainetés nationales. En effet, comme l’a bien souligné Jacques Sapir, le droit d’ingérence est essentiellement le droit du plus fort à imposer sa loi à plus faible que lui. En outre, l’ostracisme est-il véritablement la bonne solution ? L’isolation de la Corée du Nord ou de Cuba ne freine-t-elle pas au contraire l’évolution de ces pays ? N’est-ce pas le contact avec des démocraties qui peut au contraire éveiller les peuples à la liberté ?

Certains disent que la France doit dénoncer les dérives des autocrates que nous recevons ou qui nous reçoivent. Mais les dictateurs peuvent parler au nom de leur pays et les critiquer est parfois un moyen commode de s’acheter une conscience à bon compte, sans réellement agir en faveur des peuples qu’ils dirigent. Ce n’est pas forcément en parlant des droits de l’homme aux dirigeants Chinois devant les journalistes que nous contribuerons forcément à la libération du peuple chinois.

Souveraineté et laisser-faire

Mais malgré tout, entre un laisser-faire absolu et l’ingérence, il y a de la marge. La réception exceptionnelle du colonel Kadhafi allait beaucoup trop loin. On peut recevoir un autocrate sans céder à tous ses caprices. En outre, comme l’a souligné Nicolas Dupont Aignan, l’exemple du général de Gaulle, aidé par le gouvernement anglais, montre qu’une certaine forme d’ingérence a des bienfaits.

Mieux, comme il l’avait également souligné, il y a une différence entre parler aux autocrates, ce sur quoi se concentrent nos dirigeants aujourd’hui et parler aux peuples, ce que le Général faisait. Bref, il existe  une autre voie. Mais aujourd’hui, on pourrait même se poser la question d’une intervention pour aider le peuple Libyen à se débarrasser de Kadhafi, ce qui éviterait de nouveaux morts.

Mais là encore se pose la question des limites à poser à une telle intervention. En effet, il faut clairement que le peuple se soit déjà soulevé pour le faire. Il faudrait sans doute un accord assez large de la communauté internationale (par exemple, le conseil de sécurité de l’ONU). Mais, accepter une telle ingérence ne risque-t-il pas de nous mener dans un engrenage dangereux où quelques uns (forcément les plus puissants) décideraient in fin pour presque tous les autres, du moment qu’ils sont plus faibles ?

Pour un plan Marshall méditerranéen

Finalement, le machin voulu par Henri Guaino et Nicolas Sarkozy pourrait se révéler utile. Aujourd’hui, l’Europe devrait tendre la main aux pays arabes qui se libèrent des autocrates qui les dirigeaient. Comme à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, et comme nous aurions du faire pour les pays d’Europe de l’Est au lieu de les abandonner, nous devrions proposer aux pays devenus de véritables démocraties un plan Marshall destiné à favoriser leur transition.

Ainsi les pays européens donneraient une prime à la démocratie et à la liberté, sans s’ingérer directement dans les affaires des pays arabes. Les pays dont les dirigeants respecteraient la transition démocratique bénéficieraient d’une aide économique leur permettant de limiter les troubles que toute transition génère, car le processus de démocratisation sera long comme le souligne Hubert Védrine. Ce serait un immense message d’espoir envoyé aux pays arabes, une main tendue pour les aider.

Les pays européens ont déjà failli au rendez-vous de l’histoire en imposant une transition économique brutale aux anciens pays communistes. Sans forcément nous ingérer dans leurs affaires, nous pourrions tendre la main aux pays arabes qui se libèrent. Qui osera ?