28.07.2011

Quand le philosophe Paul Jorion dépasse l’économiste

C’est une des choses que j’avais particulièrement apprécié dans « L’implosion », la capacité de l’auteur à développer une réflexion philosophique sur notre société, sa déshumanisation et son retour à l’état de nature. Il la prolonge largement dans ce nouveau livre.

Paul Jorion, philosophe

Il souligne que théoriquement, les salariés devraient être de vrais parties prenantes dans la production d’une entreprise et, à ce titre, se partager avec les autres acteurs (actionnaires, capitalistes et dirigeants) les profits de la vente. Mais il note qu’aujourd’hui, ils ne sont qu’un frais de production comme un autre. De manière totalement asymétrique, la rémunération des traders se fixe en fonction des commissions qu’ils rapportent, ouvrant la voie à des salaires énormes.

Jorion rappelle que pour Marx, « la baisse tendancielle du taux de profit est la raison pour laquelle le capitalisme est condamné à terme ». Mais il note que, bien au contraire, le taux de profit ne cesse ne progresser, notamment du fait de la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée, passée, selon Edouard Husson, de 1992 à 2007 de 66.4 à 54.8%, sans conduire à une forte hausse des investissements mais à une progression des dividendes et du cash flow.

Il revient sur le fait que Keynes avait fait « du plein emploi un principe intangible autour duquel redéfinir l’économie » pour refuser la substitution des salaires par le crédit et éliminer la fonction parasitaire de la finance. Il souligne que l’absence trop forte d’égalité affecte la liberté des individus et la fraternité est remise en cause par le néolibéralisme devenu principe organisateur de notre société.

Citant Thomas Hobbes, il revient sur son image de retour à l’état de nature et de loi de la jungle pour définir nos sociétés modernes, où « l’homme est un loup pour l’homme » du fait de la trop forte concentration de la richesse. Il cite Freud pour qui « l’homme civilisé a fait l’échange d’une part de bonheur possible contre une part de sécurité » et qui rejetait le communisme où la vertu n’étant pas récompensée.

Il cite également Hegel pour souligner l’importance du travail dans le processus d’intégration à la société et évoque les « exigences contradictoires du citoyen et du bourgeois qui cohabitent en nous : le citoyen aspire à l’égalité de tous (…) alors que le bourgeois insiste sur son droit personnel à accumuler autant de richesses qu’il le jugera bon ». Il cite également plusieurs fois Robespierre pour qui « l’extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux et de bien des crimes ».

S’opposant aux néolibéraux et libertariens, Paul Jorion affirme que : « c’est l’Etat seul qui pourra organiser la force collective qui permettra de défendre la propriété de chacun ». Il cite Lacordaire : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Il termine son livre en appelant à une grande réforme fiscale progressiste qui n’est pas sans rappeler les principes de celle défendue par Piketty et Landais.

Zone d’ombre monétaire

Si ce livre est très réussi, j’y mettrai deux bémols. Le premier concerne l’analyse que fait l’auteur du travail « devenu rare dans un monde où la productivité croît par l’automation ».  Un déficit commercial équivalent à 4% du PIB et la crise permettent de fortement contester cette vision en France. Il me semble que le chômage de masse est davantage le produit de choix politiques qu’un fait inéluctable consécutif au progrès (ce qui aurait pu être dit plusieurs fois dans l’histoire).

Enfin, l’auteur affirme de manière un peu rapide que « les banques centrales – et elles seules – sont en charge de création monétaire ». Un simple cours de comptabilité, ou, par exemple, le livre de Pierre-Noël Giraud, « Le commerce des promesses » permettent de comprendre que ce sont les banques privées qui créent la monnaie aujourd’hui. En outre, si l’assertion de l’auteur était juste, le bilan de la BCE serait équivalent à la masse monétaire de la zone euro. Or, il n’en représente que 20% (2000 milliards contre 9500), et leurs évolutions sont totalement dé corrélées.

Malgré ces deux points, la lecture de ce nouvel ouvrage de Paul Jorion est hautement recommandable car si son foisonnement est parfois un peu désordonné, il est extrêmement riche, tant sur l’analyse pointue des dérives de la finance, que de son histoire et il présente une analyse philosophique passionnante.

Source : Paul Jorion, « Le capitalisme à l’agonie », Fayard

17.06.2011

Le grand virage protectionniste des Français

Hier, à l’initiative de Philippe Murer, un sondage Ifop sur le libre-échange a été révélé. Il souligne que les Français sont plus ouverts que jamais aux idées protectionnistes, à un moment où les députés font pression sur Air France pour que la compagnie achète des Airbus.

Le protectionnisme, ça nous gagne !

Il faut vraiment saluer l’initiative de ce particulier qui a réuni les intellectuels qui participaient au projet Protectionnisme Européen pour sonder l’état de l’opinion française sur le libre-échange. Voici une pierre majeure au débat économique. On ne peut que constater l’énorme décalage entre une classe politique assez timide sur ces questions et des Français qui semblent avoir parfaitement compris les conséquences de l’anarchie commerciale sur notre économie.

84% des Français disent que la libéralisation des échanges avec les pays émergents a des conséquences négatives sur l’emploi (7% pensant le contraire). Ils sont 78% à penser que cela a un effet négatif sur les salaires. Pour 54%, cette ouverture bénéficie aux multinationales, pour 24% à la France et seulement 13% aux salariés français et à l’environnement. 75% estiment que cette ouverture des frontières aura des conséquences négatives sur l’emploi dans les dix ans à venir.

76% de ceux qui s’expriment sont favorables à une augmentation des droits de douanes. 80% des personnes interrogées pensent que le protectionnisme doit être mis en place à l’échelle européenne (20% à l’échelle française). Mieux, 57% des Français sont favorables à la mise en place d’un protectionnisme national si nos partenaires européens refusent une telle évolution. Nul doute qu’une majorité n’aurait pas été trouvée il y a quelques années.

 Parallèlement, le Figaro a publié un sondage révélant que 64% des Français se disent prêts à payer davantage pour des produits fabriqués en France, 20 points de plus qu’il y a cinq ans. Cela est d’autant plus méritoire que le pouvoir d’achat n’était pas aussi durement touché à cette époque… Parallèlement, un député vient de lancer une pétition à l’Assemblée Nationale pour demander à Air France de privilégier Airbus pour la fourniture de ses prochains longs courriers.

Le débat interdit

Paradoxalement, le débat reste difficile, comme l’a illustré la conférence de presse donnée par P. Murer, E. Todd, J-L Gréau, J Sapir, P-N Giraud et Hervé Juvin. Une journaliste du Nouvel Observateur a évoqué la proximité avec le FN mais s’est fait rembarrée par Todd. Gérard Courtois du Monde a ironisé sur « le protectionnisme dans un seul pays » s’attirant une réplique cinglante et applaudie de Sapir : « la haine de la nation, c’est l’internationalisme des imbéciles ».

J-L Gréau a souligné que paradoxalement, ce sont les protectionnistes qui sont des modérés et les libre-échangistes qui sont les extrémistes car les premiers ne sont pas favorables à l’autarcie, mais à un libre-échange régulé. Il a de nouveau réglé un sort aux théories de Ricardo en soulignant que les capitaux ne circulaient pas à cette époque (on pourrait ajouter que les différences de salaires étaient limitées et les coûts de transport beaucoup plus importants).

Dans une belle formule, il a affirmé que « les politiques s’acharnent à conquérir un pouvoir qu’ils ne veulent pas exercer ». Sapir s’est placé dans le camp des raisonnables, alors que les libre-échangistes sont dans l’utopie. Il a renvoyé dos-à-dos le trop d’Etat communiste et le pas d’Etat des ultra-libéraux. Todd a affirmé avoir rejoint la ligne de Sapir sur l’action unilatérale de manière à changer l’Europe, ne croyant plus au multilatéralisme pour initier le changement.

Pour les économistes, la désindustrialisation, la baisse du pouvoir d’achat et le chômage font que la réalité est en train de trancher le débat. On peut ajouter que presque tout le monde est protectionniste. Les Etats-Unis ont fermé leur marché aux pneus chinois. L’Allemagne protège ses industriels par ses normes DIN et surtout, le modèle de développement asiatique est protectionniste (plus de 95% des voitures vendues au Japon, en Corée et en Chine sont produites localement).

Un grand merci pour cette initiative bienvenue qui met le débat économique dans l’actualité et souligne le décalage immense entre des citoyens de plus en plus protectionnistes et une élite qui reste résignée au libre-échange et ne se pose même pas la question d’une alternative.

09.01.2011

Les victoires de l’économiquement incorrect

La pensée unique économique déploie dans les médias de nombreux « experts » chargés de porter la bonne parole, qui trustent la plupart des plateaux et des tribunes. Cependant, petit à petit, les alternatifs commencent à casser le plafond de verre et gagnent en audience.

Des tribunes s’ouvrent à nouveau

La crise du début des années 1990 et le débat sur le traité de Maastricht avaient permis à un certain nombre d’alternatifs de prendre la parole et de plaider pour une « autre politique », au premier rang desquels Maurice Allais, Jacques Calvet et Emmanuel Todd du côté de la société civile, ainsi que Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement en chefs de fil politiques. On y traitait déjà de protectionnisme et de problèmes monétaires avec l’arrimage du franc au mark.

La grave crise de 2008 semble avoir profondément réveillé les consciences, d’autant plus que la décennie 2000 n’a guère été réussie pour beaucoup de pays européens, enfermés dans la torpeur économique d’un euro cher puis victimes de la pire crise économique depuis 80 ans, et enfin d’une crise majeure des dettes souveraines depuis le printemps 2010. Résultat, comme beaucoup d’alternatifs (Allais, Stiglitz, Gréau, Jorion, GEAB) avaient anticipé la crie, on les écoute davantage.

Bien sûr, leur présence reste limitée dans les plus grands médias, mais Paul Krugman et Joseph Stiglitz, de plus en plus critiques vis-à-vis de la globalisation néolibérale, gagnent une belle audience. En France, Frédéric Taddéi ou Yves Calvi ouvrent leurs émissions à des alternatifs. Et comment ne pas reconnaître le rôle majeur joué par Marianne, qui ouvre grand ses pages et son site à Frédéric Lordon, Jacques Sapir ou Jean-Luc Gréau, leur permettant de populariser leurs thèses.

Des brèches dans la pensée unique

Le site pour un protectionnisme européen autour d’Emmanuel Todd, Jean-Luc Gréau et Hakim el Karoui a été un pionnier. Depuis, les idées protectionnistes avancent. Si Joseph Stiglitz y est encore opposé, Paul Krugman y est de plus en plus sensible en constatant son rôle dans la croissance des inégalités. Marianne a récemment publié deux tribunes très intéressantes de Pierre-Noël Giraud, en faveur d’un protectionnisme coopératif. Et même Laurent Wauquiez s’en rapproche.

Mais ce sont aujourd’hui les questions monétaires et financières qui dominent le débat. Elie Arié a très bien souligné le rôle de la libéralisation des mouvements de capitaux dans le mouvement de déréglementation économique, illustrée par la crise asiatique de la fin des années 1990. Joseph Stiglitz vient de remettre en cause l’indépendance des banques centrales dans son dernier livre. Enfin, André-Jacques Holbecq et RST sont des défenseurs acharnés de la monétisation.

Mais le nouveau combat porte aujourd’hui sur l’euro. Ce blog est le témoin de la virulence des échanges, y compris avec des blogueurs alternatifs comme Malakine ou Incognitototo. Joël Halpern vient de signer un papier très intéressant sur les circonstances d’une sortie de l’euro et Bernard Prudhon, un avocat, complète les charges contre la monnaie unique déjà menée par Jacques Sapir, dans une nouvelle série remarquable ou Alain Cotta, auteur de « Sortir de l’euro ou mourir à petit feu ».

Cependant, la vivacité du débat a l’intérêt d’affuter les arguments. Puisque les défenseurs de l’euro pointent les risques économiques d’un retour aux monnaies nationales, je vais revenir sur les risques évoqués (inflation, récession) tout en analysant les risques de conserver l’euro.

25.08.2010

Pierre-Noël Giraud, historien résigné des crises économiques

Dans un second temps, l’auteur revient sur les dernières crises économiques pour démontrer toutes les critiques qu’il porte à la globalisation financière puis à une analyse de la crise de 2008 avant d’esquisser quelques propositions.

20 ans de crise du capitalisme financier

Pierre-Noël Giraud revient sur les crises des années 1990 : le Japon, la crise du SME, le défaut russe, la faillite de LTCM ou la crise Asiatique. Il souligne que la libéralisation financière rend le système instable du fait du caractère moutonnier des marchés. Il souligne que c’est le gouvernement Français de l’époque qui a fait le choix politique de défendre la parité franc-mark, au prix de taux d’intérêt qui ont déprimé la croissance : « si un gouvernement se fixe un objectif de change, la politique monétaire est entièrement asservie à la poursuite de cet objectif », quand les mouvements de capitaux sont libres.

Il revient ensuite sur le cas Japonais en soulignant que l’effondrement de la Bourse et de l’immobilier ont provoqué la destruction de l’équivalent de deux fois le PIB du Japon de l’époque, un choc d’une violence inédite (baisse de 50% du patrimoine). Pour lui, si le Japon a eu raison d’utiliser vigoureusement les leviers budgétaires et monétaires pour amortir le choc, en revanche, il a trop tardé à restructurer le secteur bancaire, ne faisant que différer dans le temps l’ajustement, ce qui a malheureusement laissé le temps à la déflation de s’installer et retarder le rebond de la croissance.

Il poursuit avec la crise des pays émergents en soulignant les dangers d’une monnaie surévaluée pour la croissance (une leçon que l’Europe devrait écouter). Il souligne, comme d’autres, le rôle des capitaux spéculatifs, qui ne finançaient pas la croissance mais des bulles d’actifs, ainsi que celui de la parité avec le dollar, à un moment où ce dernier s’appréciait par rapport au yen. Le contrôle des changes de la Chine l’a protégé. Il souligne que les pays émergents ont souffert de leur position en périphérie du système économique, où « les turbulences sont maximales ».

Que faire face à ce constat ?

Pierre-Noël Giraud souligne que les interventions du FMI visent essentiellement à protéger les créditeurs plutôt que d’aider les pays qu’il finance, expliquant ainsi la volonté d’indépendance des pays émergents, qui cumulent donc les excédents plutôt que de prendre le risque de passer sous les fourches caudines du Fonds. Pour lui, la Chine finance les déficits étasuniens pour soutenir sa croissance, quitte à prendre le risque de ne pas être remboursé en totalité, mais l’Europe est le dindon de la farce du fait des fortes fluctuations de l’euro par rapport au wuan et au dollar.

Il souligne également que « la compétition commerciale généralisée constitue le moteur fondamental de l’évolution des inégalités » et affirme que « la globalisation détruit les solidarités » et que « les gagnants de la globalisation sont en effet devenus des nomades mettant en compétition les sédentaires qui restent fixés à leur territoire », poussant au moins disant fiscal pour les entreprises et les plus riches. Avec un tel constat, on imagine alors que l’auteur va proposer un programme de réforme assez radical. Mais bizarrement, tel n’est pas du tout le cas.

S’il souhaite un contrôle prudentiel et ne rechigne pas à un contrôle des mouvements de capitaux, c’est en cas de crise. Il rejette la taxe Tobin qui n’aurait pas d’effet en cas de crise (mais ce n’est pas pour cela qu’elle est conçue…). Il propose de limiter l’effet de levier et défend le « marked-to-market », plus transparent. Il refuse les propositions de Maurice Allais de nationaliser la création de monnaie et de mieux séparer les banques en fonction de leur activité. Il souligne en revanche le scandale des paradis fiscaux en soulignant que son traitement par les pays du G20 est une « mascarade ».

Un des présupposés surprenants de l’auteur est que la réglementation de la finance va baisser le niveau de la croissance. Rien ne prouve cette antienne répétée plusieurs fois, et plutôt infirmée par la croissance des Trente Glorieuses ou le manque de croissance des années 2000. Il souligne l’inéluctabilité des bulles et ne voit de solutions qu’à l’échelle supranationale : « maîtriser la globalisation exige une certaine globalisation de la politique ». Pourtant, jusqu’à présent, les abandons de souveraineté qu’il appelle ont toujours produit plus de déréglementation…

« Le commerce des promesses » vaut pour son explication des mécanismes de la finance, du rôle de la monnaie ainsi que son analyse des travers de la globalisation financière. Mais curieusement, son auteur ne semble pas vraiment voir de solutions à y apporter.

Source : Pierre-Noël Giraud, « Le commerce des promesses », Points

24.08.2010

Pierre-Noël Giraud décrypte l’anarchie financière

C’est un livre que RST m’avait recommandé, « Le commerce des promesses ». Il a gagné plusieurs prix, dont le prix européen du livre d’économie et le grand prix Turgot. Un ouvrage très pédagogique, assez scolaire, mais très enrichissant théoriquement, qui a été revu et enrichi en octobre 2009.

La finance pour les nuls

Pierre-Noël Giraud est professeur d’économie à Dauphine et cela se ressent dans l’écriture de son livre, qui, plus qu’un « traité sur la finance moderne » semble être un manuel pour étudiant. Il est extrêmement riche puisqu’il comporte à la fois un volet théorique sérieux expliquant l’ensemble des principes de la finance, ainsi qu’une analyse économique des différentes crises que nous avons traversées pour se terminer sur une synthèse de la crise économique de 2008, le tout suivi d’une étude des solutions qui pourraient être apportées pour stabiliser le système.

Il soutient que « la globalisation financière a privé les Etats, garants de ce fragile équilibre (capital / travail), de tout moyen de contrôler les appétits désormais sans limites de l’argent qui ne cherche qu’à se transformer en plus d’argent ». Il a bien compris la lecture libérale de la crise de 2008, qui attribue au laxisme des banques centrales la bulle tout en soulignant que ce n’est pas quelques points de taux d’intérêt de plus qui aurait changé grand-chose étant donné le niveau de rentabilité actuel des investissements financiers (et les 15% de rendement sur capital…).

L’auteur utilise l’exemple d’un négociant génois de 1298 qui souhaite acheter de la pierre d’alun à Aigues-Mortes pour la revendre à Bruges pour montrer toute la palette des services rendus par la finance (le transfert de richesse dans le temps, la gestion des risques, la mise en commun de la richesse, l’information – le prix le plus souvent – et le règlement). Il y montre comment les banques créent elles-mêmes la monnaie. Il souligne que le secteur financier, qui représentait 15% des profits des entreprises aux Etats-Unis dans les années 80 en représente aujourd’hui 40%.

Les travers de la globalisation financière

L’auteur poursuit sa critique en soulignant que la Bourse ne finance plus les grandes entreprises, puisqu’elles rachètent davantage d’actions qu’elles n’en émettent. Il souligne également le grand mimétisme des acteurs financiers qui suivent souvent l’opinion de la majorité, comportement logique puisque l’évolution des cours dépend de cette opinion. Le problème est que, du coup, les anticipations des marchés deviennent auto-réalisatrices. La crainte d’une crise provoque une défiance des marchés qui peut alors conduire à la crise, comme on a pu le voir ce printemps.

Ce livre est passionnant par sa description des mécanismes monétaires. Il montre que la création de la monnaie a été privatisée et que cela aboutit à un comportement pro-cyclique des banques, qui prêtent beaucoup quand l’économie va bien et beaucoup moins quand elle va mal, accentuant les cycles économiques. Il distingue de manière utile les crises de liquidités des crises de solvabilité, pour montrer que l’Etat doit absolument agir pour prévenir les premières, d’où la garantie des dépôts bancaires ou les injections de liquidités des banques centrales, brisant les cercles vicieux.

Il souligne bien à quel point, dans les phases de croissance, les banques alimentent la bulle du prix des actifs car certains prêts à la consommation permettent aussi de placer davantage tout en maintenant leur consommation. Du coup, « le système bancaire peut créer de la monnaie en excès par rapport à la richesse produite. (…) Si (cette monnaie) est réutilisée à l’achat de titres, il n’y a pas inflation du prix des biens, il y a inflation du prix des titres », qui potentiellement justifier l’excès de prêts !!!

Il souligne ensuite que l’évolution des taux de change est un moyen d’équilibrer les échanges commerciaux (un déficit fait baisse la monnaie, ce qui réduit le déficit). Mais il souligne que, du fait de la globalisation, si un pays attire des capitaux qui compensent le déficit commercial, alors la monnaie peut ne pas baisser. Il explique le triangle de Mundell, à savoir qu’un pays doit choisir deux des trois caractéristiques suivantes : changes fixes, liberté de circulation internationale des capitaux et autonomie des politiques monétaires. Il critique le FMI en soulignant que ses politiques favorisent les créanciers.

Pierre-Noël Giraud termine en soulignant le primat de la lutte contre l’inflation, alors qu’elle est un moyen plus doux de réduire les bulles, imposé par les épargnants. Mais il souligne l’instabilité globale du système financier, « régulé par des krachs inévitables et imprévisibles ».

Source : Pierre-Noël Giraud, « Le commerce des promesses », Points

Demain, Pierre-Noël Giraud, historien résigné des crises économiques