22.01.2009

Le capitalisme social du prix Nobel de la paix Muhammad Yunnus

Par-delà les exemples parlants de la Graamen Bank et de tous ses développements, l’apport majeur de Muhammad Yunnus est sa philosophie de la vie, positive, humaine, entreprenante et qui remet l’économie à sa place, à savoir un moyen et pas une fin.

Un libéral raisonné, raisonnable, et surtout humain

L’intérêt de la réflexion de Muhammad Yunnus est qu’il s’agit de quelqu’un qui croît fondamentalement à l’économie de marché, notamment comme un moyen de sortir les pauvres de la misère mais qui en refuse les dérives théologiques des ultralibéraux. C’est ainsi que s’il reconnaît que la charité « convient aux situations de désastre » ou « pour ceux qui sont trop handicapés », il affirme « nous avons parfois tendance à nous reposer sur la charité » et que « l’aumône encourage davantage la dépendance que l’autonomie et la confiance ». C’est pourquoi « la Graamen Bank encourage à créer (des) fonds de sécurité plutôt qu’à compter sur les dons », y compris au Bangladesh, pays souvent ravagé par les inondations.

À la remise du prix Nobel de la paix, il affirmait être « favorable au renforcement de la liberté des marchés » mais « très mécontent des restrictions conceptuelles imposées aux acteurs du marché. Elles proviennent de l’hypothèse que les entrepreneurs sont des êtres humains unidimensionnels, qui se consacrent (…) à une seule mission : maximiser le profit. Cette interprétation du capitalisme isole les entrepreneurs de toutes les dimensions politiques, affectives, sociales, spirituelles, environnementales de leur vue. Elle a peut-être été conçue comme une simplification justifiée ; mais cette simplification fait abstraction de l’essence de la vie humaine. » Cette présentation rappelle beaucoup la « Dissociété » de Jacques Généreux.

À ce titre, il critique les inégalités d’un système, où, selon une étude des Nations Unies, les 1% les plus riches détiennent 40% des actifs mondiaux et les 10% les plus riches 85%. En fait, il montre que « les marchés libres ne sont pas conçus pour résoudre les problèmes sociaux » mais peuvent au contraire les exacerber, tout comme la globalisation. Il utilise alors une parabole où il compare le commerce mondial à une « autoroute à cent voies s’entrecroisant sur toute la surface du globe », où les camionnettes des petits entrepreneurs bangladais doivent affronter les camions géants des grandes puissances, ce qui nécessite une régulation équivalente à un code de la route, un encadrement du fonctionnement du capitalisme.

Des propositions concrètes : le social business

Donner accès au crédit aux plus pauvres devient alors une activité sociale car les conditions du marché sont trop restrictives. Il vante l’esprit d’initiative des pauvres et leur volonté de s’en sortir, soulignant les taux de remboursement de la Graamen Bank, souvent supérieurs à ceux des banques classiques. Il souligne ainsi qu’une activité rentable a pu être établie en prêtant aux plus pauvres, qui n’avaient pas accès au crédit auparavant. Ce manquement du marché démontre pour lui un disfonctionnement, qui ne peut être corrigé que par un « social business » comme Graamen Bank.

Pour lui, il n’y a guère d’espoir à avoir dans les entreprises traditionnelles où « la recherche du profit l’emporte toujours ». C’est pourquoi il propose la création de  « social business », des entreprises dont l’objectif ne serait pas le profit (mais dont les comptes seraient équilibrés et qui s’autofinanceraient) mais dont les objectifs seraient avant tout sociaux ou environnementaux. Il soutient que beaucoup de gens pourraient préférer travailler dans de telles structures. Il appelle donc à leur développement, qui pourrait être financé par les mêmes personnes qui financent des associations. Il propose une cotation dans des bourses spécifiques et appelle le FMI et la Banque Mondiale à les aider.

Enfin, il pousse le vice jusqu’à suggérer aux Etats-Unis qu’un « social business » se voit confié la prise en charge de la couverture sociale des 47 millions de personnes qui en sont privées aujourd’hui. Au global, Muhammad Yunnus égratigne souvent les Etats-Unis, dont il dénonce les positions sur les accords de Kyoto, les plus de 500 milliards de dollars engloutis dans la guerre en Irak ou son protectionnisme commercial. En 2006, les 3,3 milliards d’exportations bangladaises ont ainsi généré autant de droits de douanes (500 millions) à Washington que les 54 milliards d’exportations du Royaume-Uni…

Ce livre est doublement enthousiasmant : par l’optimisme, l’humanisme et la volonté de s’en sortir de son auteur, pourtant issu d’un pays pauvre parmi les pauvres. Et il dessine également une possible alliance entre la vieille Europe (France, Allemagne) et la jeune Asie pour refonder le capitalisme.

Source : Vers un nouveau capitalisme, Muhammad Yunnus, JC Lattès

21.01.2009

Les paris du prix Nobel de la paix Muhammad Yunnus

Il y a des livres qui marquent plus que d’autres. Celui du prix Nobel de la Paix 2006 Muhammad Yunnus, l’inventeur du micro crédit au Bangladesh, fait partie des meilleurs livres d’économie politique que j’ai pu lire, un exemple d’humanisme que je conseille vivement.

La Graamen bank, la banque des pauvres

Muhammad Yunnus vient du Bangladesh. Après avoir étudié puis enseigné l’économie aux Etats-Unis, il est revenu dans son pays natal en 1972 et s’est engagé dans la lutte contre la pauvreté. C’est en travaillant sur un programme d’irrigation qu’il a compris l’importance du crédit dans la lutte contre la pauvreté. Il cite le cas d’une femme, Sufiya Begum, qui « avait recours au prêteur local pour obtenir l’argent nécessaire à l’achat du bambou servant à fabriquer les tabourets. Mais le prêteur ne lui donnait de l’argent que si elle acceptait de lui vendre la totalité de sa production au prix qu’il fixerait », dans un « arrangement inéquitable ».

Dans le village de Jobra, il fit la liste de 42 personnes qui avaient emprunté 27 dollars et décida de récupérer leur créance. Il chercha à persuader les banques de prêter de l’argent aux pauvres, sans succès. Il se porta alors garant et fut stupéfié par le résultat : « les pauvres me remboursaient toujours, et toujours à temps ». Il créa alors une succursale avec une grande banque en 1977 avant de lancer en 1983 la Graamen Bank, qui prête aujourd’hui à 7 millions de pauvres, dont 97% de femmes, au Bangladesh. Depuis son ouverture, la banque a distribué pour 6 milliards de dollars de prêt et affiche un taux de remboursement de 98,6%.

Le développement de Graamen

Le prix Nobel de la paix explique que son projet dépasse le cadre étroit du simple financement. Il va bien au-delà en apportant un accompagnement aux emprunteurs. C’est ainsi qu’ils appartiennent à des groupes de 5 amis. Et pour obtenir un prêt, il leur faut obtenir l’accord des quatre autres. De même, une dizaine de groupes se réunissent chaque semaine au centre local de Graamen (il y en a 130 000 dans le pays) pour collecter les remboursements et discuter des nouvelles demandes de prêts. Le Chef du centre est élu démocratiquement et les membres doivent suivre seize résolutions, qui vont de recommandations liées à la santé à l’éducation des enfants.

Depuis, Graamen a considérablement développé son activité. Le micro crédit s’est développé ailleurs, en Inde notamment, où il concerne 33 millions de clients. Le groupe propose ainsi des prêts au logement (qui ont permis de construire 650 000 maisons). Parmi les nombreuses activités, on retiendra notamment les « dames téléphone » qui ont permis aux villages les plus reculés d’accéder aux technologies de l’information en vendant des minutes d’accès au téléphone, puis à Internet. Graamen a également développé un réseau de téléphonie mobile bon marché, se développe dans l’énergie durable (panneaux solaires) et la santé. Les résultats sont spectaculaires puisque le taux de pauvreté est passé de 57% en 1991 à 40% en 2005.

L’épopée de Graamen Danone

Ce n’est pas sans une certaine fierté patriotique que l’on lit les pages consacrées au partenariat de Graamen avec Danone. Muhammad Yunnus commence son livre en racontant sa rencontre avec Franck Riboud en octobre 2005, qui lui a proposé « d’aider à nourrir les pauvres ». Il décrit sa stupéfaction quand le patron du premier groupe agro-alimentaire Français lui a instantanément donné son accord pour monter une joint venture qui ne distribuera pas de dividendes, sous la forme d’un « social business », en allant lui serrer la main « car vous m’avez dit qu’à la Graamen Bank, banquier et emprunteur scellent leur accord en se serrant la main ».

Le prix Nobel de la paix consacre de longues pages à la description de son projet avec Danone. Il décrit avec admiration le professionnalisme des méthodes du groupe Français et sa capacité à s’adapter à un marché aussi particulier, où la chaîne du froid, par exemple, est inexistante, ce qui ne facilite pas la tâche de vendre un yaourt ! La description de cette aventure qui aboutit à la commercialisation en 2007 d’un yaourt vendu l’équivalent de 7 cents est passionnante. Il cite l’objectif d’Antoine Riboud, fondateur de Danone : « une croissance économique soutenable ne saurait être dissociée du développement personnel et de l’expression des valeurs humanistes ».

Cette très courte évocation des réalisations de Muhammad Yunnus ne rend pas justice aux innombrables projets de Graamen. Elle représente néanmoins un hymne à l’ingéniosité des hommes, tout en démontrant qu’elle peut également s’exercer dans une direction sociale.

Source : Vers un nouveau capitalisme, Muhammad Yunnus, JC Lattès

Demain la suite du compte-rendu