01.08.2011

Gérard Lafay, le libéral qui s’oppose au néolibéralisme

« 12 clés pour sortir de la crise » est le coup de cœur de mes dernières lectures. Ce livre a l’immense intérêt de montrer qu’il existe un libéralisme humaniste et progressiste, à mille lieues du néolibéralisme.

Quand un économiste de droite est plus progressiste que le PS

Gérard Lafay n’est clairement pas un homme de gauche. On sent chez lui une vraie opposition à cette partie du spectre politique. Mais ce n’est pas pour autant un néolibéral. Il s’inscrit plutôt dans la continuité de Maurice Allais, qui se disait aussi libéral que socialiste. Il appartient à courant libéral modéré, volontiers paternaliste, sans doute influencé par le catholicisme social. Et au final, il apparaît bien plus progressiste que l’immense majorité des membres du parti « socialiste ».

C’est ainsi qu’il écrit au début de son introduction : « La mondialisation modifie désormais les rapport de force. La plupart des travailleurs européens voient leur position se dégrader lentement, devant choisir entre le chômage et la baisse des salaires, à un moment où les plus riches voient au contraire leurs revenus s’accroître démesurément, en particulier dans la sphère financière ». Il dénonce ce retour au « capitalisme pur et dur du 19ème siècle », qu’il qualifie de « néocapitalisme ».

En ce sens, il condamne la casse des monopoles naturels que sont les services publics de l’électricité, du gaz et des chemins de fer, pourtant soutenue par les partis « socialistes ». Il dénonce « la mise en situation déficitaire de la protection sociale, afin de pouvoir la démanteler par morceaux successifs ». Il critique également l’affaiblissement des conventions collectives qui sont un moyen de protéger les salariés individuels d’un rapport de force trop défavorable avec leur employeur.

Il dénonce l’explosion des inégalités salariales, citant l’étude de Frydman et Saks aux Etats-Unis qui montre qu’un PDG gagnait 40 fois plus qu’un salarié moyen dans les années 1970 et 360 fois plus au début des années 2000. Pour lui « l’origine première de l’actuelle crise mondiale se trouve dans l’accroissement des inégalités de revenus aux Etats-Unis », qui a provoqué une poussé de l’endettement.

Un constat sévère

Gérard Lafay utilise une image amusante pour définir « l’économie sociale de marché, quintessence d’un libéralisme pondéré » : une mayonnaise entre la dynamique de marché et la cohésion des forces sociales : « à la fin des Trente Glorieuses, la mayonnaise libérale se rigidifiait, l’économie perdant sa dynamique de marché par la dérive social-démocrate. Depuis la fin des années 1980, elle se liquéfie, l’économie perdant maintenant sa cohésion sociale par le tournant néocapitaliste ».

Ainsi, il dénonce l’excès de bureaucratie et de prélèvements fiscaux et sociaux (avec des taux marginaux d’imposition qui atteignaient 90% au Royaume Uni à la fin des années 1970). Mais il dénonce également la poursuite aveugle du modèle anglo-saxon promu par Reagan et Thatcher, systématiquement opposé au rôle économique de l’Etat, aux services publics, à la solidarité nationale, au contraire de l’économie mixte des modèles asiatiques.

Il dénonce également la chienlit financière et monétaire : l’inflation inconsidérée du prix des actifs, le flottement des monnaies, les instruments de protection qui se sont transformés en nouveaux véhicules de la spéculation, la titrisation, ainsi que le mode de création de la monnaie, abandonné aux banques privées. Pour lui « le néocapitalisme tend à ne produire que de la finance parasitaire », au détriment de l’industrie.

S’il n’est pas opposé à l’ouverture des frontières, il constate que « la réalité est très éloignée d’une vision idyllique » où les prix s’égaliseraient à Parité de Pouvoir d’Achat (PPA) et où les niveaux de salaires reflèteraient la productivité moyenne du travail. En fait, il dénonce un triple dumping, social, environnemental et monétaire. Il critique « l’intégrisme libre-échangiste » et, citant Robert Reich, souligne que les travailleurs perdent beaucoup plus que ne gagnent les consommateurs.

Je conseille très vivement la lecture de ce livre riche et dense, mais aussi court et accessible. Il permet d’accéder à une excellente synthèse des problématiques économiques actuelles.

Source : Gérard Lafay, « 12 clés pour sortir de la crise », L’Harmattan, suite demain

14.01.2011

Trois voies pour les Etats-Unis

En ce début d’année, le nouveau Congrès, vient de se réunir, avec une volonté farouche d’en découdre avec Barack Obama. Dans quelle direction les Etats-Unis vont se diriger dans les mois à venir : à droite toute, au centre ou à gauche ?

Le moment Palin ?

Il y a déjà deux ans, j’avais anticipé la possible victoire de Sarah Palin en 2012. Depuis, ce scénario a malheureusement gagné en crédibilité, comme l’atteste la très large victoire des Républicains en novembre. Les démocrates semblent dépassés par la furie républicaine anti-Etat, alimentée par des déficits gigantesques et une envolée de la dette publique. En outre, la victoire des néolibéraux dans l’interprétation de la crise renforce clairement le clan républicain.

Entre temps, Sarah Palin est devenu une véritable star politique, et les ventes de ses livres atteignent des chiffres incroyables (plus d’un million de copie pour son premier). Bien sûr, certains doutent qu’une telle candidate puisse l’emporter, mais ce que l’on dit d’elle n’est pas très éloigné de ce que l’on disait de Georges Bush Junior en 2000. En outre, elle pourrait bien se présenter comme la candidate du bon sens populaire face au représentant de la bureaucratie de Washington.

Un moment Obama 2 ?

Même si je crois que l’hypothèse Palin reste malheureusement une forte possibilité, la cote de Barack Obama ne doit pas être sous-estimée. Si beaucoup de démocrates se sont émus de l’accord passé avec les républicains, qui prolongent les baisses d’impôts de Georges Bush contre le maintien d’aides pour les chômeurs et divers stimuli financiers, cet accord pourrait bien jouer un rôle majeur lors de l’élection présidentielle de 2012, en stimulant la croissance.

The Economist a ainsi chiffré que cela revenait à un nouveau plan de soutien, qui devrait permettre à l’économie étasunienne de croître de plus de 3% en 2011 (certains envisagent même près de 4%). Si cela était vérifié, le niveau de la croissance devrait permettre un net reflux du chômage dans les deux prochaines années, dont l’administration en place pourrait tirer le crédit. Bref, Barack Obama pourrait se présenter comme le candidat qui a su gérer la pire crise économique depuis 80 ans…

Le moment Roosevelt ?

C’est malheureusement l’option la moins probable, du fait du discours très centriste de Barack Obama. Pourtant, cette option est défendue avec vigueur par de brillants économistes. Comme le soulignait Edgar, Robert Reich, ministre du travail de Bill Clinton a appelé le président à s’inspirer de Franklin Roosevelt plutôt que de l’ancien président démocrate en osant affronter les républicains sur les sujets qui fâchent, l’augmentation des inégalités, le poids des multinationales.

Paul Krugman est vent debout contre les concessions faites par l’administration Obama aux républicains, que ce soit sur le gel des salaires des fonctionnaires, ou sur l’absence de mise en place de règles plus sévères suite à la crise financière. Il s’interroge sur cet immense paradoxe qui veut que les idées qui ont mené à la crise en sortent finalement renforcées alors qu’elles auraient du être discréditées. Malheureusement, une telle issue était prévisible.

A dire vrai, la troisième option n’est pas crédible. Barack Obama est un centriste, comme l’ont montré ses réactions à la crise. Du coup, malheureusement, les Etats-Unis resteront à la merci d’une nouvelle crise, faute d’une véritable réforme de la finance.

26.04.2010

18 propositions concrètes pour réguler la finance

La violence de la crise aurait du provoquer une remise en question du système. Paradoxalement, la rapidité du sauvetage et les moindres conséquences de la crise par rapport à celle de 1929 font que rien n’avance. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir les solutions en main.

Des intellectuels alternatifs se sont levés

Venus de toutes les familles de pensée, de la gauche (Frédéric Lordon, Jacques Généreux, Emmanuel Todd, Jean-François Kahn ce week-end sur son blog dans un très bon papier), du libéralisme humaniste (Jean-Luc Gréau, Maurice Allais), du libéralisme étasunien (Paul Krugman, Joseph Stiglitz, Robert Reich) ou d’ailleurs (Jacques Sapir, Paul Jorion), un nombre toujours plus important d’économistes et d’intellectuels nous proposent des solutions pour refonder le système économique. Je vous propose ici les 18 mesures emblématiques que j’ai retenues. Oui, un autre monde est possible !

Assurer une meilleure contribution de la finance à la collectivité

1.   Confier à nouveau la création monétaire à l’Etat : il n’est pas normal que les banques puissent aujourd’hui emprunter à 1% auprès des banques centrales pour prêter ensuite aux Etats entre 3 et 7%. L’Etat doit reprendre le contrôle de la création monétaire et retrouver la possibilité de monétiser sa dette s’il le souhaite, en revenant sur la loi de 1973. Cela sera sans doute la solution pour éviter une dépression en Europe.

2.   Instaurer une taxe Tobin significative (0.1 à 1%) sur toutes les transactions financières : cela permettra de faire davantage contribuer le monde financier à la collectivité tout en réduisant la spéculation à court terme, dont les coûts seront alors démultipliés. En outre, cela permettrait de réduire le fardeau des dettes contractées par les Etats pour sauver le monde de l’implosion financière.

3.   Instaurer une taxe sur les fusions et acquisitions : les rachats d’entreprise sont souvent l’occasion pour les actionnaires d’extraire toujours plus de valeur sous la forme de licenciements. Ce coût pour la collectivité devrait être compensé par une taxe exceptionnelle fonction du montant de la transaction, ce qui limiterait également les rachats d’entreprise à l’utilité douteuse.

4.   Créer un grand pôle public bancaire : aujourd’hui, les immenses profits des activités de détail des banques en France et dans le monde montrent que cette activité est un oligopole absolument pas concurrentiel qui vit telle une sangsue sur le dos de l’économie réelle et de ses clients. L’Etat pourrait instaurer une plus grande concurrence en créant une grande banque publique (autour de LCL ?) qui proposerait ses services à des tarifs raisonnables.

5.   Mettre fin à la course sans fin et mortifère à la rentabilité : hier, il fallait dégager 5% de rentabilité sur capitaux investis, aujourd’hui 15%, demain 25% ? Pour éviter que les fruits de la croissance ne soient totalement vampirisés par les actionnaires, comme le recommande Frédéric Lordon, nous pouvons mettre en place un SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin), une limite au-delà de laquelle l’Etat taxe de manière confiscatoire (90% par exemple) toute rémunération supplémentaire, à la manière de Franklin Roosevelt.

6.   Encadrer strictement les bonus : quand tout va bien, les banquiers touchent des bonus colossaux et quand tout va mal, ils sont aidés par l’Etat et si leurs bonus sont réduits, il n’en reste pas moins très confortables. Il faut donc instaurer une nouvelle tranche d’IR pour les très hauts salaires (au-delà de 500 000 euros), et systématiser l’étalement du paiement du bonus ainsi que la possibilité de bonus négatifs.

Réellement encadrer le système financier

1-   Séparer à nouveau les banques de dépôt et d’affaires : pour protéger les banques de dépôt des excès des marchés, la Grande Dépression avait enfanté le Glass Steagall Act. Son abrogation par l’administration Clinton porte une lourde part de responsabilité dans la crise et il faut donc revenir dessus.

2-   Interdire toute transaction avec les paradis fiscaux : les normes de l’OCDE sont une sinistre plaisanterie. Les paradis fiscaux ont simplement conclu des conventions de partenariat avec quelques micro-Etats pour échapper à l’opprobre international. Pourtant, au moins à l’échelle européenne, un véritable blocus permettrait de mettre fin à ces trous noirs de l’argent sale et du moins-disant fiscal.

3-   Remettre en place un contrôle des mouvements de capitaux : la crise asiatique nous a enseigné que les pays qui encadrent les mouvements de capitaux sont moins sensibles aux crises financières. L’anarchie financière fait que les errements du marché immobilier étasunien sème la désolation sur la planète entière. Comme dans les bateaux, il est donc crucial de compartimenter les cales en remettant des frontières financières pour éviter qu’une seule voie d’eau ne menace de faire couler à elle seule l’économie mondiale.

4-   S’assurer que les agences de notation font leur travail : la crise a fait apparaître les limites d’un système où les agences sont à la fois juges et parties puisqu’elles doivent évaluer les institutions financières qui sont également leurs clients pour la certification de leurs produits. Il est impératif de séparer la fonction de conseil de celle d’évaluation pour éviter les conflits d’intérêt patents apparus pendant la crise

5-   Créer une seule agence de supervision financière : les dirigeants politiques ont tendance à multiplier les organismes de surveillance du système financier. Malheureusement, le système a besoin pour sa stabilité d’un organisme fort, répondant directement au ministre des finances de manière à ce que les politiques prennent toute leur part de responsabilité.

6-   Revenir sur les normes de comptabilité « marked to market » : le comité Bâle 2 avait établi un changement majeur dans la comptabilité des entreprises, mettant en place une comptabilisation des actifs à la valeur des marchés (au lieu de la valeur d’achat). Cette mesure a créé un double cercle vicieux. En période de croissance, cela démultiplie les capacités de financement, et donc favorise les bulles. En période de krach, cela accélère les baisses, la chute des cours imposant de vendre pour restaurer les ratios, faisant davantage plonger les cours et provoquant une nouvelle dépréciation…

Limiter les excès du monde de la finance

1.   Réduire l’effet de levier des institutions financières : aujourd’hui, avec des montages, il est possible de placer 100 avec à peine 1 de capital. Il est essentiel de proposer des normes prudentielles qui assurent la stabilité du système financier. Les normes de Bâle 2, conçues par les banques, étaient insuffisantes (8% de capitaux propres). Les politiques doivent reprendre la main et définir de nouvelles normes au regard de la crise de 2008 (quitte à imposer 15% de capitaux propres et plus encore sur les produits les plus risqués). Les normes pourraient également être d’autant plus strictes que les produits sont complexes…

2.   Interdire ou encadrer très strictement les LBO : certains fonds de placement utilisent cette technique qui revient à faire payer par l’entreprise que l’on rachète l’emprunt utilisé pour la racheter. Cette technique permet alors de déduire fiscalement les pertes financières des profits, ce qui permet d’éviter de payer des impôts…

3.   Interdire la titrisation et le hors-bilan : la gravité de la crise s’explique en partie par les mécanismes que les banques ont utilisé pour passer outre les normes prudentielles. Certains banques ont ainsi réussi à placer un tiers de leurs actifs hors bilan, en-dehors de toutes règles. La titrisation leur a également permis de transformer des créances contre lesquelles elles devaient conserver des capitaux propres en titres qui leur permettaient d’emprunter davantage ! Ces pratiques doivent être interdites

4.   Interdire les achats à découvert : les achats à terme ou à découvert permettent de spéculer à la baisse sur la valeur d’un titre en prenant une option d’achat que l’on revend au prix du jour pour faire baisser le cours, de manière à empocher la différence. Ils ont momentanément été interdits pendant la crise. Cette interdiction devrait être définitive.

5.   Interdire la spéculation sur les matières premières : l’envolée du prix des matières premières jusqu’à la mi-2008 avait pour principale raison le report de la spéculation suite aux baisses du marché de l’immobilier et de la bourse. Mais cette spéculation peut affamer des populations. Des règles extrêmement strictes doivent être mises en place pour éviter une redite (ne permettre l’achat de dérivés qu’à des professionnels capables de réceptionner la marchandise par exemple).

6.   Interdire les dark pools : à mille lieues du discours de transparence des partisans de la déréglementation, cette nouvelle invention consiste à assurer l’opacité des ventes et achats de titres, ce qui augmente encore l’instabilité du système.

Naturellement, cette contribution n’a pas l’ambition d’être définitive mais plutôt de susciter un débat sur les moyens de remettre la finance au service de l’ensemble de l’économie et des citoyens. Tout commentaire sera le bienvenu ! Demain, j’étudierai les modalités de mise en place de cette réforme.

12.02.2010

19 livres pour mieux comprendre la crise

Depuis deux ans, j’ai publié de nombreux résumés de livres traitant de la crise de la globalisation néolibérale. Pour faciliter la recherche de ces notes, voici des liens vers l’ensemble des papiers :

Patrick Artus, « Globalisation, le pire est à venir » : ici

Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix, « Vers un nouveau capitalisme » : partie 1 et partie 2

Emmanuel Todd, « Après la démocratie » : partie 1 et partie 2

Maurice Allais, « La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance », partie 1, partie 2 et partie 3

Jean-Luc Gréau, « La trahison des économistes » : ici

Paul Jorion, « L’implosion » : ici

Paul Jorion, « La crise » : ici

Paul Krugman, « L’Amérique que nous voulons » : partie 1 et partie 2

Jean-Luc Gréau, « L’avenir du capitalisme » : partie 1 et partie 2

Jacques Généreux, « La dissociété » : partie 1, partie 2 et partie 3

Jean-Claude Michéa, « L’empire du moindre mal » : ici

Robert Reich, « Supercapitalisme » : partie 1 et partie 2

Joseph Stiglitz, « La Grande désillusion » : partie 1, partie 2 et partie 3               

Frédéric Lordon, « Jusqu’à quand » : partie 1 et partie 2

James Kenneth Galbraith, « La crise économique de 1929 » : partie 1, et partie 2

Christian Saint Etienne, « La fin de l’euro » : partie 1 et partie 2

Frédéric Lordon, « La crise de trop » : partie 1 et partie 2

Jacques Sapir, « Le nouveau 21ème siècle » : partie 1 et partie 2

Paul Krugman, « Pourquoi les crises reviennent toujours » : partie 1 et partie 2

Enfin, quelques synthèses de mon cru (les premières devront être remises à jour car elles commencent un peu à dater) :

« La crise de l’anarchie néolibérale », ainsi que quelques propositions sur le commerce, la monnaie et la finance

« La globalisation néolibérale contre l’intérêt général », « Ré-internationalisation contre globalisation », « Quelques idées pour la ré-internationalisation ».

26.10.2009

Frédéric Lordon décrypte la crise

Dans « Jusqu’à quand », publié en septembre 2008, Frédéric Lordon livrait une analyse passionnante des mécanismes de la crise. Dans « La crise de trop », il affine son analyse et développe ses propositions.

Les causes de la crise

Pour l’auteur, il y a deux raisons principales à la crise économique que nous traversons, deux contraintes à laquelle nos économies se sont soumises, « celle de la finance, qui exige la rentabilité actionnariale, et celle de la concurrence qui veut la compétitivité-prix, qui ont écrasé les salaires et fait exploser les inégalités ». Une analyse proche de celle de Robert Reich dans « Supercapitalisme ».

Il souligne que « l’origine réelle (de la crise), c’est l’insuffisance des salaires » et demande si « les ménages se seraient endettés pour le plaisir ? Ou plutôt parce que l’évolution de leur revenu ne leur laissait pas d’autre choix ? » Il parle à raison d’un « capitalisme à basse pression salariale » et montre que cette basse pression épargne le 1% de la population qui a vu ses revenus fortement progresser (+19% de 1998 à 2006 selon Camille Landais et même +32% pour 0,1% de la population, contre 4% pour 90% de la population).

Frédéric Lordon souligne aussi la responsabilité de l’administration Clinton, qui a abrogé le Glass Steagall Act, qui limitait la concentration bancaire. Il souligne le comportement indécent des banques, en citant l’exemple de Merrill Lynch, dont le président n’a pas hésité à distribuer plus de 4 milliards de dollars de bonus avant sa reprise par Bank of America, alors que l’Etat fournissait 20 milliards d’aides publiques. Il rappelle que même The Economist avait alors parlé de « racket » et « pillage »…

La responsabilité des politiques

Surprise, Frédéric Lordon exonère les banquiers de toute responsabilité. Pour lui, ils profitent du système que les politiques ont bien voulu construire. Il souligne que « la crise n’est pas simplement financière » et vient des structures économiques que les gouvernements ont construites depuis des années. Pour lui, « lorsque les structures sont installées, il ne faut pas s’étonner que les agents qui y sont plongés se comportent comme ces structures les déterminent ou les autorisent à se comporter ».

Il souligne que « les Etats ont été les instituteurs des marchés, et que la mondialisation, qui a si dramatiquement restreint la marge de manœuvre des politiques publiques, a été le fait d’autres politiques publiques ». Suit une critique radicale et virulente de ce qu’il appelle « le socialisme de gouvernement », qui est un responsable majeur de la déréglementation. Il dénonce de manière croustillante les éditorialistes schizophrènes du Monde et de Libération ainsi que les dirigeants socialistes.

La chronologie est édifiante. En 1986, Pierre Bérégovoy présente la loi de déréglementation des marchés financiers. En 1988, la directive Delors-Lamy vise à réaliser la pleine mobilité des capitaux, faisant « du marché financier européen un terrain vague de la finance, ouvert à tous les vents ». Il cite la baisse de la fiscalité sur les revenus du capital (Bérégovoy, 1990), le régime fiscal favorable des stock-options (Strauss-Kahn, 1998) ou l’épargne salariale (Fabius, 2001)…

Il attaque également le rapport Attali, promoteur « d’une concurrence efficace et un système financier capable d’attirer du capital ». Il proposait « d’harmoniser les réglementations financières et boursières avec celles applicable au Royaume-Uni pour ne pas handicaper les acteurs français » et de « modifier la composition des commissions et des collèges de régulateurs pour que les champions de la finance puissent s’exprimer et influencer la position du Haut Comité de place ».

La mondialisation en cause

« En appeler au gouvernement mondial est le plus sûr moyen d’avoir la paix – entendre : pas de gouvernement du tout » : Frédéric Lordon décrit bien l’impasse des solutions globales, qui n’ont jamais fait autre chose que pousser l’agenda néolibéral. Il souligne sa proximité avec Joseph Stiglitz en affirmant que « la mondialisation a précisément eu pour effet de redéployer les marchés à l’échelle mondiale, c’est-à-dire dans un environnement de faible densité institutionnelle ».

Pour lui, les marchés financiers sont l’exemple le plus pur du marché libéralisé, avec toutes les conséquences que cela a pu avoir. Selon lui, il manque « une authentique communauté politique constituée » qui pourrait réguler le marché. Les Etats-nations sont donc  une solution mais il croit également à une solution européenne, même s’il reconnaît que l’Europe actuelle fait plus partie du problème que de la solution. Il voit cependant dans les violations récentes et répétées des traités un motif d’espoir.

Il attaque les commissaires qui lui font « penser à des témoins de Jéhovah, qui préfèrent laisser mourir plutôt que d’offenser leurs interdits de la transfusion ». Il qualifie la Commission de « nuisible » soulignant qu’elle veut « couper une jambe aux banques au moment où l’on voudrait qu’elles marchent à nouveau ». Mordant, il parle de son « délire » qui reviendrait à « arrêter une ambulance parce qu’elle vient de passer à l’orange en se rendant sur une scène de carambolage ». Pour lui, « la Commission a perdu tout sens commun ».

L’analyse de Frédéric Lordon a le don d’être intellectuellement passionnante mais elle est également distrayante à lire, comme le montre les dernières citations qui donnent un piment bien agréable à la lecture.

Source : « La crise de trop », Frédéric Lordon, Fayard

Demain, les solutions proposées par Frédéric Lordon

13.08.2009

Revue de lecture sur la crise

Suite à quelques discussions avec des lecteurs du blog, par mail ou commentaires, j’ai pensé utile de regrouper de manière plus lisible les résumés des livres publiés depuis un an sur le blog. Une matière première utile pour mieux comprendre ce qui se passe et arriver à identifier des solutions pour l’avenir :

Patrick Artus, « Globalisation, le pire est à venir » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

Muhammad Yunnus, prix Nobel de la Paix, « Vers un nouveau capitalisme » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

Emmanuel Todd, « Après la démocratie » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

Maurice Allais, « La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

Jean-Luc Gréau, « La trahison des économistes » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

Paul Jorion, « L’implosion » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

Paul Jorion, « La crise » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

Paul Krugman, prix Nobel d’économie, « L’Amérique que nous voulons » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

Jean-Luc Gréau, « L’avenir du capitalisme » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

Jacques Généreux, « La dissociété » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

Jean-Claude Michéa, « L’empire du moindre mal » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

Robert Reich, « Supercapitalisme » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

Joseph Stiglitz, « La grande désillusion » : http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2008...

Et pour finir, ma synthèse de toutes ces lectures, faite en février 2009 :

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

09.07.2009

Frédéric Lordon, économiste de combat (1/2)

Frédéric Lordon est un de ces économistes alternatifs que la crise économique a fait émerger, et dont mon collègue et ami blogueur RST s’est fait un défenseur. Premier survol de sa pensée avant les comptes-rendus estivaux de deux de ses livres.

Son analyse des inégalités

Marianne 2 a récemment publié un texte de Frédéric Lordon sur les inégalités. S’il est un peu long, il a le mérite de poser de bonnes questions sur l’explosion des inégalités salariales. En cela, il reprend les analyse de Robert Reich, qui en fait une partie importante de « L’Amérique que nous voulons », que j’avais chroniqué en début d’année et qui montre que les inégalités ont explosé aux Etats-Unis depuis trente cinq, revenant à la situation antérieure à la Grande Dépression des années 30.

Il cite également l’étude de Camille Landais, qui a prolongé les travaux de Thomas Piketty. Cette étude avait montre que les revenus de 90% de la population ont progressé de 4,6% de 1998 à 2006, ceux des 1% des ménages les plus riches ont progressé de 19% et ceux du 0,1% les plus riches de 32%. On pourrait ajouter qu’aux Etats-Unis, 0,1% de la population concentre 8% des revenus, quatre fois plus qu’il y a 25 ans, chiffre dépassant celui atteint en 1929.

Frédéric Lordon revient ensuite avec une plume acide sur la justification des inégalités donnée par les tenants du système. Il revient sur les déclarations de Laurence Parisot qui avait critiqué Barack Obama quand celui-ci avait voulu limiter à 500 000 dollars les revenus des dirigeants des banques aidées par l’Etat. Il note que les écarts de revenus entre employés et patrons sont passés de 1 à 30 à 1 à 300… Il reprend la proposition de Robert Reich, inspiré par Roosevelt, de remonter la fiscalité sur les très hauts revenus.

Les inégalités sont produites par la déréglementation

En effet, d’une part la déréglementation commerciale met en concurrence les travailleurs de tous les pays, poussant à la baisse la rémunération des ouvriers des pays les plus développés avec ceux des pays émergents. C’est ainsi que les salaires n’ont pas progressé en Allemagne depuis près de quinze ans et qu’ils ont même baissé aux Etats-Unis, où le salaire minimum, qui était d’environ 8 dollars (une fois ajusté de l’inflation) au début des années 1970, est passé à seulement 5,25 dollars.

Parallèlement, la déréglementation a démultiplié les capacités d’action des cadres dirigeants, ce qui a encouragé les entreprises à davantage les rémunérer, dans un système de mode de fixation des rémunérations trop consanguin. Qui plus est, la baisse des taux d’imposition sur les très hauts revenus (70% avant Reagan aux Etats-Unis, 56,8% et même brièvement 65% en France), a libéré les hausses de salaires, était auparavant freinée par le fait que l’Etat en récupérait la majeure partie…

Enfin c’est également la déréglementation financière et la libéralisation des mouvements de capitaux qui ont parachevé l’explosion des inégalités. En effet, cela permet aux entreprises de transférer une partie des rémunérations dans des « paradis fiscaux » et aux particuliers de faire bouger leurs fonds facilement, comme tous ces sportifs ou artistes qui veulent payer moins d’impôts, malgré les immenses allègements dont ils ont bénéficiés et les sommes colossales qu’ils touchent.

Bref, Frédéric Lordon a raison de dénoncer les inégalités et les justifications darwiniennes de certains. Pire, ceux qui se présentent comme les victimes d’une fiscalité confiscatoires ont pourtant bénéficié en même temps d’une explosion de leurs revenus et d’une baisse de leurs impôts !

Source : http://www.marianne2.fr/Inegalites-il-n-y-a-pas-de-merite...

http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009...

Demain, analyse de sa proposition de socialisation du crédit

26.12.2008

Le néolibéralisme est-il immoral ?

De nombreux auteurs, critiques vis-à-vis du néolibéralisme, soutiennent que ce système économique est amoral puisqu’il ne repose que sur le profit et l’égoïsme individuel. On peut se demander si la crise économique actuelle ne démontre pas qu’il est même complètement immoral.

Privatisation des profits, collectivisation des pertes

C’est ainsi que la revue ultralibérale The Economist a résumé l’intervention des Etats à l’automne. Et après tout, comment ne pas être choqué par le fait que des patrons de banques soient renvoyés avec des parachutes dorés de plusieurs dizaines de millions de dollars, que leurs banques soient secourues à coup de dizaine de milliards de dollars alors que plusieurs millions de ménages Américains ont perdu leur maison ou leur emploi, voire les deux. D’une part, les plus puissants peuvent faire des erreurs : les patrons partent avec de quoi assurer la vie de leur descendance sur plusieurs générations et les entreprises sont secourues par les autorités. De l’autre, les ménages subissent une double peine : la perte de leur maison et les impôts qu’ils devront acquitter pour sauver les banques qui les ont expropriés !

De nombreux auteurs comme Robert Reich ont qualifié le capitalisme d’amoral puisqu’il est seulement dirigé par la quête du profit. Mais ce qui arrive aux Etats-Unis va plus loin. Pour pousser les ménages modestes à devenir propriétaires, les banques ont conçu des emprunts particulièrement dangereux, avec des mensualités réduites les premiers mois et des taux variables, qui représentaient de véritables bombes à retardement financières. Le problème est que si les banques faisaient courir un immense risque à ces ménages elles pensaient s’assurer contre tout risque par la titrisation ou les assurances contre les impayés. L’asymétrie du système est moralement difficilement acceptable.

Mais loin d’avoir disparu, le risque était seulement devenu invisible, découpé dans de multiples placements que les banques se vendaient les unes aux autres. Pire, alors que personne ne vient au secours des ménages qui ont perdu leur maison, les autorités ont été contraintes d’aider les banques fautives pour éviter que le système financier ne s’effondre totalement et que les épargnants ne perdent l’argent mis de côté. Il y a un immense problème moral à voir les ménages Américains perdre leur maison mais contraints, par leurs impôts, d’aider des banques dont les dirigeants ont été grassement rémunérés à construire un système qui a conduit à des millions d’expropriations et ne doit sa survie qu’à l’injection massive d’argent public.

Un système déresponsabilisant

Le système néolibéral actuel est profondément déresponsabilisant. Les patrons des institutions financières tirent un tel profit à court terme de leurs excès que même leur renvoi n’est qu’une sanction bien douce par rapport à ce que subissent les millions de ménages qui ont perdu leur maison ou leur emploi. De même, les plans d’aide aux banques posent un immense problème d’aléa moral. Parce qu’elles sont vitales pour l’activité économique et que leur chute entraînerait des conséquences économiques encore pires, il n’est pas possible de les laisser faire faillite. Par conséquent, l’Etat est de facto contraint de couvrir leurs mauvaises décisions, fut-ce au prix de centaines de milliards !

Les leçons de la crise sont inquiétantes à ce titre : seule Lehman n’a pas été secourue. Les comportements dangereux des banquiers ne risquent-ils pas d’être encouragés par cette nouvelle crise ? Après tout, s’il y avait un nouveau krach financier dans cinq ou dix ans, tout le monde sait que les gouvernements seraient à nouveau obligés d’intervenir pour éviter un effondrement encore plus brutal. Cet état de fait pose la question du statut du secteur bancaire aujourd’hui. Parce qu’elles sont trop grosses pour faire faillite, l’Etat et donc la collectivité sont caution solidaire de facto des banques. Ne faut-il pas alors nationaliser le secteur ? Ou, ne faut-il pas limiter drastiquement leur taille pour éviter les risques systémiques ?

Mais le système n’est pas seulement déresponsabilisant pour les individus ou les entreprises. Il l’est également pour les Etats. Il y a quand même quelque chose de paradoxal à voir l’Allemagne frappée par la crise avant même les Etats-Unis. D’une part, un pays aux finances publiques en quasi-équilibre, des ménages peu endettés, des prix de l’immobilier stables depuis dix ans. De l’autre, un pays qui cumule les déficits, dont les ménages croulent sous les crédits et n’épargnent plus et connaissant une bulle immobilière totalement exubérante et irrationnelle. Et pourtant, la crise du second entraîne le premier dans une crise non moins violente. Un minimum de justice aurait supposé que la crise touche beaucoup plus les Etats-Unis que l’Allemagne.

Cette crise montre les immenses limites du système économique actuel. Il est injuste puisqu’il protège les plus forts et fait souffrir les plus faibles. Il est injuste parce que les travers de quelques-uns frappent aussi violemment les responsables que ceux qui ont su rester à l’abri de tous ces excès.

24.12.2008

Les débuts très professionnels de Barack Obama

La quasi-totalité des commentateurs jugent très favorablement les débuts du président élu qui sera investi le 20 janvier, soulignant son professionnalisme et la qualité de son équipe, à la fois ouverte et composée de grands professionnels. Mais, il doit aussi gérer les premières insatisfactions.

Un président élu rapidement opérationnel

Le système Américain est décidemment très particulier. Outre le fait d’infliger au pays une campagne électorale quasiment permanente avec des élections tous les deux ans, précédées de très longues campagnes, qui peuvent démarrer un an et demi avant à cause des primaires, le président élu ne rentre en fonction que deux mois et demi après avoir été élu. Ainsi, Barack Obama, élu le 1er novembre, ne sera officiellement en fonction que le 20 janvier. Néanmoins, ce temps permet au vainqueur des élections d’avoir du temps pour constituer son équipe et de bien préparer ses débuts. En moins de deux mois, le futur président a rendu une prestation presque unanimement jugée comme excellente.

Ce jugement vaut notamment pour l’équipe que le président a nommée. Le moins que l’on puisse dire est que Barack Obama ne craint pas l’éventuelle ombre des membres de son gouvernement tant il s’est entouré de poids lourds dans tous les domaines. À tout seigneur tout honneur, il a même intégré Hillary Clinton au poste de Secrétaire d’Etat (l’équivalent du ministre des Affaires Etrangères). Il a conservé le républicain Robert Gates au poste de Secrétaire d’Etat à la Défense en reconnaissance du succès de l’opération de rétablissement de l’ordre en Irak. Il a nommé un ancien prix Nobel au poste de Secrétaire d’Etat à l’Energie et son cabinet comporte des pointures en économie, comme Larry Summers, ancien membre de l’équipe Clinton ou Paul Volcker, ancien président de la Fed.

Mais plus encore que les hommes, Barack Obama a particulièrement bien saisi le dossier de la crise économique et concocte un plan de relance massif qui tranche avec la timidité des mesures prises en Europe. Il a ainsi annoncé un plan additionnel d’au moins 500 milliards de dollars pour 2009 et 2010 et certains analystes parlent de 700 ou 1000 milliards ! Il faut dire que l’économie Américaine devrait afficher un recul historique d’environ 5% en rythme annuel sur le dernier trimestre de l’année. Mieux, le président élu annonce un plan concentré sur les grands travaux, sans doute la meilleure solution pour que l’argent dépensé ne le soit pas en pure perte mais soit au contraire un investissement pour l’avenir.

Malgré tout, quelques déceptions

Mais ce portrait très positif ne saurait faire oublier quelques bémols. Le premier porte sur le thème du changement. Certains soutiens du candidat démocrate ont été déçus de voir autant de têtes connues dans son équipe, ce qui semble difficilement compatible avec sa volonté annoncée de « changer Washington ». La nomination d’Hillary Clinton et le maintien de Robert Gates sont ici particulièrement visés. Plus récemment, il a déclenché une controverse en demandant à un pasteur ultraconservateur, Rick Warren, de délivrer l’invocation religieuse lors de son investiture. Mais l’intervention de ce pasteur farouchement opposé à l’avortement et au mariage homosexuel est contrebalancée par celle d’un pasteur aux vues différentes.

La composition très centriste (sur l’échelle Américaine) de l’équipe a également provoqué de vraies déceptions. L’équipe économique du président élu est très libérale. Avant son élection, les médias avaient annoncé la possibilité que les économistes alternatifs (là aussi, sur l’échelle Américaine) comme Robert Reich (ministre de Bill Clinton) ou Paul Krugman (prix Nobel 2008) conseillent le président. Las, The Economist a rapporté une remarque d’un membre de son équipe soulagé que le « gauchiste » Robert Reich n’en fasse pas partie. La lecture de son livre « Supercapitalisme » (chroniqué sur le blog) le place pourtant dans une catégorie de libéral modéré, qui pourrait siéger à l’UMP en France. S’il a pris la mesure de la crise, le système néolibéral ne semble pas avoir grand chose à craindre du nouveau président…

Au global, le « bilan » de ces deux premiers mois reste largement positif. Comme lors de sa campagne, Barack Obama impressionne par son professionnalisme, son calme et sa capacité à bien s’entourer, qui tranchent avec son prédécesseur.

Source : http://www.lefigaro.fr/economie/2008/12/11/04001-20081211...

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2008/12/19/rick-w...

26.10.2008

Ces vices du marché qu’il faut corriger

« Le laisser faire ! Le laisser passer ! appliqué à l’économie (…) a souvent, (…) donné au développement une puissante impulsion. Mais on ne saurait méconnaître qu’il en est résulté beaucoup de rudes secousses et une somme énorme d’injustices ». Ce constat du Général de 1965 est plus que jamais d’actualité.

C’est sans doute le principal bienfait de cette crise que de désarmer durablement les ayatollahs du tout marché. Bien sûr, un grand nombre d’entre eux continuent à défendre l’efficience du marché libre, rejetant la crise actuelle sur des comportements individuels (traders, Alan Greenspan…). Ceux-là somment les Etats de déverser des centaines de milliards pour sauver le système tout en exigeant que les banques qui seraient nationalisées soient privatisées le plus rapidement possible. Mais le parallèle saisissant entre les milliards déversés pour sauver les banques et une crise économique qui s’annonce dure montre bien que le marché a de graves vices qui seront difficiles à oublier.

Le premier vice du marché est sa tendance à l’alignement par le bas. Même si la globalisation a permis une hausse des salaires en Chine, il faut bien reconnaître qu’elle a provoqué une stagnation des revenus des classes populaires en Occident et une forte hausse des inégalités puisque les hauts salaires, eux, en ont beaucoup profité. Comme le montre Jean-Luc Gréau dans « L’avenir du capitalisme », le libre-échange non régulé provoque une « déflation salariale » pour les emplois qui peuvent être délocalisés. De même, l’euro pousse à une concurrence malsaine entre les pays européens puisque chaque point de hausse de salaire de moins est un point de compétitivité prix de mieux. De même, en matière de norme, le marché peut pousser à un alignement par le bas, comme le montrent les délocalisations d’activités polluantes dans les pays peu regardants…

Le second vice du marché est son caractère cyclique et les rudes secousses qu’il provoque depuis toujours. De la crise de la Tulipe au 17ème siècle au krach actuel, en passant par la crise de 1929, le krach de 1987, l’effondrement de l’immobilier au début des années 90, la crise japonaise, la crise asiatique de 1997 ou l’éclatement de la bulle Internet, l’histoire démontre « l’exubérance irrationnelle » des marchés, à la hausse comme à la baisse. Bien plus que la politique monétaire de la Fed, la responsabilité de la crise actuelle repose sur l’incapacité des marchés à correctement évaluer le prix des biens puisqu’ils cèdent trop souvent à des mouvements moutonniers de hausse comme de baisse. Le problème est que la libéralisation des marchés a augmenté la fréquence des crises et leur impact sur l’économie réelle, ce qui appelle à une re-réglementation pour protéger les citoyens des conséquences de ces crises.

Le troisième vice du marché est son fonctionnement imparfait. Comment ne pas comprendre aujourd’hui que le système actuel est aberrant puisque les banques pouvaient proposer des crédits à des ménages peu solvables, leur faisant prendre de gros risques, tout en sachant qu’elles pouvaient s’assurer contre tout impayé, créant une asymétrie complètement anormale ? De même, les dirigeants des grands banques et les traders ont touché des milliards de bonus sur des transactions qui ne reposaient sur rien, et qui ont plongé le monde dans sa plus grave crise depuis 1929, imposant aux Etats d’injecter des centaines de milliards pour éviter un cataclysme financier. « La privatisation des profits et la collectivisation des pertes », dénoncé par The Economist démontre un disfonctionnement majeur.

Ce fonctionnement imparfait se retrouve également dans les oligopoles ou les rentes de situation que certaines entreprises arrivent à obtenir, parfois grâce au lobbying. En outre, comme le montre Robert Reich dans « Supercapitalisme », le marché n’a pas la moindre moralité et si Yahoo a besoin de dénoncer des internautes pour faire du business en Chine, il le fera. Bref, le « laisser faire, laisser passer » n’est pas la solution. Cela ne signifie pas qu’il faille rejeter le capitalisme : l’économie de marché a tout de même démontré une capacité à stimuler le développement économique grâce à l’ingéniosité humaine. En revanche, il doit être beaucoup mieux encadré par l’Etat, seul garant de l’intérêt général pour éviter au maximum tous les excès qu’il provoque.

S’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, comment ne pas constater que le capitalisme dirigé des 30 Glorieuses s’est transformé en un monstre dangereux à cause de la déréglementation.

Source : http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/10/18/les-imb...