30.04.2011
Y-a-t-il une droitisation de nos sociétés ?
Jean-Philippe Huelin et Gaël Brustier, chevènementiste devenu directeur de cabinet d’Arnaud Montebourg, ont signé « Voyage au bout de la droite », qui connaît un beau succès, étant sorti juste avant l’explosion de Marine Le Pen dans les sondages et le virage droitier du gouvernement.
Une histoire des droites dans le monde
Les auteurs commencent leur ouvrage par un tour du monde des droites étasuniennes et européennes. Les débuts de la droitisation remontent aux années 1960, au sein… du parti démocrate ! En effet, c’est l’aile droite du parti de l’âne qui a commencé à se révolter contre les « bobos » libéraux-libertaires qui faisaient fuir les ouvriers. Ce mouvement s’est retrouvé dans le candidat Reagan (les démocrates reaganiens), avant de rejoindre les républicains et d’aboutir aux « Tea Parties ».
La Grande-Bretagne a suivi avec Margaret Thatcher. Et le New Labour de Tony Blair a finalement largement admis et consolidé le néolibéralisme économique des conservateurs le tempérant cependant de vraies conquêtes sociales. L’Italie est aujourd’hui encore dominée par Silvio Berlusconi et de nombreux pays voient progresser les partis à droite de la droite : Hollande, Autriche, Suisse. On pourrait rajouter les pays nordiques aux cas étudiés dans le livre.
L’idéologie de la nouvelle droite
Pour les auteurs, la droitisation, c’est « la cimentation d’un imaginaire commun dextriste fait de néolibéralisme, de déclinisme, de néoconservatisme, d’occidentalisme et d’identitarisme ». Pour cette nouvelle droite, « la dispute sociale cède le pas devant la recherche de communion dans des appartenances collectives ». En effet, cette droite rejette toute dimension progressiste, regarde fortement vers les Etats-Unis et est très souvent profondément islamophobe.
Mais ils soulignent également que son succès vient des « impensées de la gauche », une gauche « prolophobe », qui méprise un peuple qu’elle juge « incorrigiblement raciste, sexiste et provincialiste », cherchant à imposer ses valeurs, parfois par des institutions protégées de l’aléa démocratique. Cette gauche se satisfait d’être « l’infirmière de la globalisation ». Il est difficile de ne pas voir dans Dominique Strauss-Kahn la caricature de cette gauche…
La France, du pareil à l’autre
Les auteurs soutiennent que la France suit une même tendance, le processus de « dégaullistisation » ayant été achevé dans les années 1980 par Jacques Chirac. Ils racontent qu’à la fin des années 1970, le RPR était classé à gauche de l’UDF, un gros quart des cadres se considérant même de centre-gauche ! Mais le tournant des années 1980, sous l’influence d’Edouard Balladur, a provoqué une droitisation des néogaullistes parachevé par la création de l’UMP.
En effet, le nouveau parti majoritaire accorde une large place à l’ancien Parti Républicain, devenu Démocratie Libérale, qui avait accueilli beaucoup de personnes venues de l’extrême-droite. Le discours actuel tenu par le parti majoritaire accrédite parfaitement la thèse des auteurs et il est difficile de ne pas voir dans l’UMP l’exemple type de cette nouvelle droite qui s’assume, comme le disait autrefois Nicolas Sarkozy et aujourd’hui Jean-François Copé.
J’apporterai deux bémols à l’analyse, à savoir que la « dégaullistisation » du RPR ne s’est pas faite aussi vite. Les racines étaient profondes et Philippe Séguin notamment a su entretenir la flamme gaulliste dans les années 1980 et 1990. Enfin, il est intéressant de noter que le Front National ne rentre pas parfaitement dans cette définition puisque Marine Le Pen a jeté aux orties les idées néolibérales de son père pour opérer un virage économique franchement dirigiste.
Au final, « Voyage au bout de la droite » est un livre passionnant pour les amateurs de politique qui se dévore d’autant plus que l’histoire qui est contée est à la fois à mille lieues des simplifications des grands médias et très bien racontée.
Source : « Voyage au bout de la droite », Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Mille et une nuits
11:55 Publié dans Actualités, Livres | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : jean-philippe huelin, gaël brustier, ronald reagan, margaret thatcher, new labour, droitisation
02.02.2010
Etats-Unis : une nouvelle révolution néoconservatrice est en marche
Ce n’est pas le moindre des paradoxes, mais outre-Atlantique, comme le montre le résultat de l’élection du Massachussetts, il semblerait qu’en réaction à la crise et à son traitement, le balancier politique reparte violemment à droite dans les prochains mois.
Un changement radical de climat
Et pourtant, tout devrait concourir à renforcer la majorité démocrate historique que Barack Obama avait obtenue il y a un peu plus d’un an. D’ailleurs, c’est bien le désarroi des républicains et de John McCain en particulier qui avait permis au candidat démocrate d’emporter une très large victoire. Cependant, les résultats de l’élection du Massachussetts montrent que quelque chose de très fort est à l’œuvre : cet Etat est profondément démocrate et avait élu sans discontinuer un démocrate à ce poste depuis plus de 50 ans. Il ne s’agit malheureusement pas d’un simple mouvement d’humeur.
En fait, les étasuniens sont en colère. Ils sont en colère contre les banques et les banquiers qui ont provoqué la crise, mais ils sont peut-être encore plus en colère contre l’explosion des dépenses publiques et l’extension inédite du rôle de l’Etat dans un pays où beaucoup pensent encore comme Ronald Reagan que « l’Etat est plus le problème que la solution ». Des « tea party » de protestation contre les dépenses publiques et les impôts sont organisés et il suffit de constater la radicalité de l’opposition au projet de réforme du système de santé pour constater que quelque chose se passe.
Un immense paradoxe
Cette réaction est pourtant complètement incohérente. En effet, c’est bien l’administration Clinton qui avait remis de l’ordre dans les finances publiques que les administrations Reagan et Bush Sr avaient fait déraper. De même, Georges Bush Jr a laissé une situation très largement dégradée du fait de la hausse des dépenses (militaires notamment) et des baisses d’impôt. Bref, Barack Obama a le malheur de passer après une administration peu soucieuse des deniers publics.
Pire, à peu près tous les économistes étaient d’accord pour dire qu’il fallait une intervention vigoureuse de l’Etat pour sauver les banques et éviter un cataclysme financier, ainsi qu’un plan de soutien à l’économie pour éviter une Dépression. Et pour le coup, Barack Obama a apporté une bonne réponse aux deux problèmes quand on constate que le PIB a progressé de plus de 5% en rythme annuel au 4ème trimestre 2009. Les républicains n’avaient pas de plan alternatif.
Une révolution en marche
Cependant, le niveau colossal des déficits inquiète les Etats-Unis, d’autant plus qu’il y a cette méfiance naturelle vis-à-vis du rôle de l’Etat. Et le plan d’extension du système de santé vient paradoxalement à un mauvais moment dans la mesure où il représente une nouvelle avancée de l’Etat. Résultat, les néoconservateurs peuvent facilement effrayer la population sur l’état de leur pays et réclamer une vigoureuse remise en question des programmes publics.
La lecture de The Economist est terrifiante dans la mesure où l’hebdomadaire néolibéral se montre de plus en plus agressif vis-à-vis de l’Etat, qui a pourtant sauvé l’économie du précipice dans lequel le marché-roi l’envoyait. Le journal anglais ne cesse de réclamer des baisses de salaires pour les fonctionnaires et une réduction radicale des programmes sociaux pour combler les déficits. Paradoxalement, la crise pourrait favoriser un mouvement de balancier à droite des Etats-Unis.
Se pose alors la question du pourquoi. En effet, le contexte devrait être favorable aux démocrates et à un meilleur encadrement du marché. Mais les néolibéraux ont réussi à construire une histoire où la responsabilité vient davantage de la Fed, qui n’a pas réussi à prévenir la formation des bulles. Il faut dire également que le ton très apaisé de Barack Obama, qui contraste tellement avec le ton de Roosevelt, n’a pas permis une véritable remise en question des abus qui ont mené à la crise.
L’administration actuelle se retrouve donc dans un cul de sac depuis qu’elle a perdu sa majorité qualifiée au Sénat. Malheureusement, il y a fort à parier que les républicains sont sur le point de réaliser un des holdups idéologiques les plus incroyables qui soient. Sarah Palin a ses chances…
10:55 Publié dans Actualités, International | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : etats-unis, barack obama, ronald reagan, massachussetts, révolution conservatrice



