10.09.2009
2008, les leçons de 1929 retenues, et celles oubliées… (2/2)
La reprise économique qui se dessine montre que certaines leçons de la Grande Dépression ont bien été écoutées par les dirigeants de la planète. Mais, si les conséquences de la crise sont traitées, les causes semblent quasiment totalement ignorées.
L’autre leçon de la Grande Dépression
Car la crise de 1929 a poussé les dirigeants politiques à des choix radicaux dans de nombreux domaines. Franklin Roosevelt a ainsi fermement combattu les excès d’inégalité salariale en introduisant de nouvelles tranches d’imposition pour les très hauts revenus (plus de 70% pour les revenus supérieurs à l’équivalent d’un million de dollar d’aujourd’hui, et même 90% pendant la guerre) ainsi qu’en encadrant les salaires. L’administration Roosevelt a également mis en place les bases de la protection sociale.
En outre, les dirigeants de l’époque ont également introduit un meilleur encadrement de la finance, imposant la séparation entre banques de dépôt et banques d’affaires par exemple. L’Etat fut alors chargé d’un rôle beaucoup plus important dans l’économie, par le développement de politiques industrielles et sociales. La coopération internationale fut également améliorée avec la création des Nations Unis, du FMI ou du GATT pour assurer un dialogue permanent entre les nations.
Un traitement superficiel des causes de la crise
Aujourd’hui, les dirigeants de la planète ont trouvé un bouc émissaire commode : les traders, sur lesquels on fait reposer la responsabilité de la crise, moyen facile d’exonérer des dirigeants politiques qui ont laissé faire pendant des décennies la déréglementation qui a mené au chaos. C’est ainsi que la moitié de la lettre de Nicolas Sarkozy, Angela Merkel et Gordon Brown à destination du G20 est consacré à ce sujet. Mais ce rideau de fumée n’est pas si habile : les citoyens du monde entier sont révoltés par les bonus faramineux annoncés pour 2009.
Car tout le monde a compris que les mesures annoncées ne sont que des ajustements qui ne changeront pas grand-chose au système. En 2009, alors que des millions de personnes sont tombées au chômage, d’autres toucheront des bonus records. Rien sur les inégalités et presque rien sur l’encadrement d’un monde financier devenu fou, énorme bulle qui n’est pas vraiment encadrée. Les quelques ajustements sont confiés au comité Bâle 2, qui avait édicté les règles précédentes, celles qui ont mené au chaos…
Résultat, si la crise sera moins grave, les ferments d’une autre crise, potentiellement plus violente, persistent. La question n’est pas de savoir si le monde en connaîtra une nouvelle, mais quand (5, 10 ans) et de quelles magnitude….
Source : John Kenneth Galbraith, « La crise économique de 1929 », Paul Krugman, « L’Amérique que nous voulons »
10:57 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : grande dépression, 1929, roosevelt, g20
05.02.2009
Une histoire politique des Etats-Unis
S’il est un économiste de talent, Paul Krugman est également un homme engagé en politique et parallèlement à l’histoire économique de son pays, il en livre également une histoire politique, tout aussi passionnante, mais tout aussi engagée.
Les trois vies du Parti Républicain
La première vie du GOP s’étend de 1870 jusqu’en 1948, avec dans un premier temps une large domination de la vie politique nationale (jusqu’en 1932, il gagne 12 élections présidentielles sur 16 et est majoritaire sous 27 législatures sur 32). Et encore, Paul Krugman explique que les interludes sont limités à des « démocrates Bourbons », finalement peu différents. L’auteur dénonce la structure électorale du pays, qui exclut le quart le plus pauvre (les 15% d’immigrés et les 10% de Noirs du Sud sans droit de vote) et dénonce le rôle de l’argent. Le candidat républicain de 1896 a dépensé l’équivalent de 3 milliards de dollars actuels pour écarter un démocrate dangereux, qui avait dit : « vous ne crucifierez pas l’humanité sur une croix d’or ».
Le New Deal représente un changement radical, Franklin Roosevelt n’hésite pas à recourir à un discours très à gauche du fait de la violence de la crise : « Nous savons maintenant qu’il est tout aussi dangereux d’être gouverné par l’argent organisé que par le crime organisé ». Jusqu’en 1948, les républicains cherchent à remettre en cause les acquis sociaux mais après 20 ans d’échecs, Eisenhower marque un tournant qui va rapprocher les deux partis pendant 20 ans. C’est ainsi que Richard Nixon déclarait en 1974 : « C’est maintenant qu’il faut agir pour garantir à tous les Américains l’accès à des soins de haute qualité ».
Le virage à droite s’appuie sur l’accès des Noirs du Sud au vote en 1964, qui provoque un revirement de l’électorat blanc en faveur des républicains. Ronald Reagan en est le porte-drapeau et mêle un discours anti-Etat (« L’Etat n’est pas la solution à nos problèmes. L’Etat est le problème ») et une exploitation de l’insécurité pour prendre le pouvoir en 1980. Paul Krugman n’hésite pas à dénoncer les manipulations électorales des Républicains, notamment par les radiations des listes électorales ainsi que les débats lancés sur les valeurs ou les guerres déclenchées pour détourner le débat des problèmes économiques.
Quel avenir pour les Etats-Unis ?
Paul Krugman ose affirmer que son pays est aujourd’hui au centre-gauche, du fait à la fois de l’échec désastreux des Républicains, tant sur l’Irak que l’économie, et de l’évolution de la société. En effet, les mentalités évoluent (77% des Américains approuvent les mariages mixtes entre blancs et noirs contre 65% en 2002, 48% en 1991 et seulement 36% en 1978) et la démographie est favorable aux démocrates. En revanche, on ne sent pas un grand enthousiasme, tant vis-à-vis de Barack Obama qu’Hillary Clinton et il avertit que si le précédent de 1992 se reproduisait « les progressistes se sentiraient trahis, et à bon droit ».
Il préconise donc l’instauration d’une Assurance Maladie universelle pour enfin mettre fin à la singularité d’un système de santé qui coûte deux fois plus cher qu’en Europe ou au Canada tout en ne permettant aux Etats-Unis que d’atteindre la 37ème place du palmarès de l’OMS, démontrant son inefficacité. En outre, il exclut plus de 15% de la population, ce qui représente une insécurité terrible. Il fait des propositions très précises, prenant souvent exemple sur la France et les adapte au contexte national et aux pressions des lobbies. Enfin, il fait de nombreuses propositions fiscales pour réduire les inégalités.
Malgré tout, ce livre n’est pas sans limites. Même s’il émane d’un prix Nobel, la violence des accusations contre le complot républicain surprend par sa force mais cela vient peut-être du contexte Américain, plus dur que le nôtre. En outre, elles sont en général illustrées par des exemples et des illustrations. En revanche, on peut se poser des questions sur la présentation du rôle des syndicats car si l’auteur souligne l’exemple du Canada, où le taux de syndicalisation est stable, il omet les exemples européens où ce taux a baissé parallèlement à celle des Etats-Unis.
Mais malgré ces quelques limites, qui viennent peut-être d’une différence de culture et de vécu, ce livre est hautement recommandable pour le panorama qu’il offre sur la vie politique et économique des Etats-Unis depuis une centaine d’années, un récit aussi bien écrit qu’engagé.
Source : Paul Krugman, « L’Amérique que nous voulons », Flammarion
10:55 Publié dans Actualités, Economie, International, Livres | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : paul krugman, prix nobel d'économie, l'amérique que nous voulons, bush, républicains, new deal, roosevelt



