07.03.2010

Le décryptage de la crise en Russie par Jacques Sapir

C’est Seb de Reversus qui a publié un article passionnant sur l’analyse de la crise Russe par Jacques Sapir, qui démontre une nouvelle fois les ravages du « laissez-faire » et du « laissez-passer » en matière de politique monétaire. Petite démonstration.

La crise russe, une crise oubliée

Au milieu de l’effondrement économique de la fin 2008 / début 2009, la grave crise économique traversée par la Russie est curieusement passée relativement inaperçue. Jacques Sapir revient sur cet épisode peu connu et en analyse les raisons en profondeur dans un nouveau papier de référence. Son premier mérite est de rappeler la violence de la crise subie par Moscou : le PIB y a reculé de plus de 10% au premier semestre 2009 : seul le Japon a connu une récession plus violente.

A première vue, étant donné l’effondrement des prix du baril du pétrole, passé de 146 à 35 dollars du point le plus haut mi-2008 au point le plus bas mi-2009, on pourrait imaginer que la baisse violente du PIB Russe s’explique uniquement par cette raison. D’ailleurs, l’analyse des courbes semble indiquer une certaine corrélation, mais Jacques Sapir souligne les limites d’une telle analyse, que ce soit la corrélation entre les deux, ou même l’impact réel sur l’économie.

La part monétaire de la crise

Jacques Sapir introduit un autre facteur. Il explique l’ampleur de la crise par une erreur de politique monétaire. En effet, fin 2008, du fait de la crise financière globale la Russie a été victime d’une fuite des capitaux  et d’une spéculation qui ont fait baisser le cours du rouble. Pour lutter contre les mouvements du marché, dangereux pour une économie en partie dollarisée, Moscou a eu recours à la potion monétariste traditionnelle, à savoir une hausse des taux d’intérêt et la vente de devises.

La Russie a ainsi vu ses réserves passer de 20 à 14 mois d’importation au cours de l’année 2008. Le taux des crédits à un an pour les entreprises non financières a doublé de juillet 2008 à janvier 2009, passant de plus de 10% à plus de 20%. Parallèlement, le taux pour le crédit à un an aux particuliers est passé de 20 à 30%. La masse monétaire M2 s’est ainsi effondrée de plus de 15%, de 14,5 à 12 trillions de roubles, provoquant un puissant effet dépressif sur l’économie.

L’alternative du contrôle des changes

Jacques Sapir soutient que la Russie n’avait pas besoin d’infliger une telle politique au pays et qu’il aurait suffi d’instaurer un contrôle des changes pour ne pas avoir à monter les taux d’intérêts de la sorte et ajouter une politique monétaire dépressive à un environnement économique déjà considérablement dégradé (crise financière, baisse du prix du baril…). Cette analyse rappelle sa vision de la crise asiatique de la fin des années 1990 ainsi que celle de Joseph Stiglitz.

En effet, en pratiquant le contrôle des changes, la Malaisie et la Chine avaient bien mieux traversé la crise que les pays qui avaient simplement suivis les recommandations du FMI. Seb soutient qu’une telle pratique aurait eu pour conséquence un moindre accès aux marchés de capitaux. Mais on peut objecter que la Russie a de telles réserves qu’elle n’en a guère besoin et qu’au final, les marchés ont une mémoire courte puisqu’ils n’hésitent pas à prêter aux pays qui ont fait défaut.

Encore une fois, Jacques Sapir démontre les ravages du « laissez-faire » et du « laissez-passer ». Cela amène une autre question, à savoir la nécessaire remise en question de l’indépendance des banques centrales, qui fige de telles politiques sans possibilité de changement.

22.05.2009

L’Europe ignore la brèche dans l’étalon dollar

C’est un événement économique d’importance qui a eu lieu cette semaine, sans pourtant faire un grand bruit dans les médias. Le Brésil et la Chine se sont mis d’accord pour que leurs échanges commerciaux soient basés sur leurs monnaies respectives et non le dollar.

Le début de la fin pour le dollar ?

Edward Hadas a raison de souligner que la remise en cause du dollar, si elle semble bien engagée aujourd’hui, prendra du temps, du fait des habitudes et de la place centrale qu’il a acquise depuis des années. Cependant, tout indique désormais que cette situation devrait évoluer à moyen / long terme. La Chine montre d’autant plus de signes d’impatience qu’elle serait la première victime d’une dépréciation du billet vert étant donnée l’immensité de ses réserves (plus de 2 000 milliards de dollars).

Et d’ailleurs, l’amoncellement de réserves de la Chine n’est pas sans rappeler l’accumulation d’or pratiquée par les Etats-Unis à partir de la première guerre mondiale et qui avait permis à leur monnaie de devenir « aussi bonne que l’or ». La décision des autorités de Pékin et Brasilia est doublement intéressante. D’une part, elle démontre la volonté de deux grandes puissances économiques émergentes de remettre en cause le rôle du dollar. De l’autre, elle montre une volonté de coordination entre ces pays.

Un nouvel ordre économique en marche ?

Comme le souligne bien l’article, il ne manquerait plus que la Russie et l’Inde se joignent au Brésil et à la Chine pour que la remise en cause du dollar prenne un tour plus radical. Le nouvel ordre économique mondial pourrait donc être le résultat d’une alliance des pays émergents contre l’hégémonie et le privilège monétaire des Etats-Unis, sans la moindre coordination avec le Japon ou l’Europe.

Car c’est là tout le paradoxe de la situation. L’Europe et le Japon ont été les victimes d’une forte appréciation de leur monnaie face au dollar qui a plongé leur économie dans une crise encore plus sévère qu’aux Etats-Unis. Pourtant, la nature du déclencheur de la crise (la crise de l’immobilier) aurait dû les protéger partiellement. Mais la politique monétaire agressive de la Fed a provoqué une dépréciation du dollar qui a amorti la crise outre-Atlantique tout en l’aggravant au Japon et dans la zone euro.

C’est pourquoi Tokyo et les capitales européennes devraient être en première ligne pour remettre en cause le privilège du dollar et chercher à organiser un système alternatif. Au pire, nous devrions au moins être prêts à rejoindre l’initiative du Brésil et de la Chine pour mettre un coup de butoir définitif contre l’étalon dollar et créer un nouveau système monétaire international. Mais comme d’habitude, le train de l’histoire passe sans que les dirigeants européens ne réagissent…

Bonne nouvelle : la remise en cause du système monétaire actuel, qui privilégie outrageusement les Etats-Unis a fait un pas en avant décisif. Mauvaise nouvelle : les pays européens n’ont pas rejoint cette initiative qu’ils regardent comme une vache regarde passer les trains.

Source : http://www.lemonde.fr/economie/article/2009/05/20/la-fin-...

14.04.2009

Ce que le néolibéralisme fait à la diplomatie

La somme des intérêts égoïstes permettrait de produire de l’intérêt général. Si la théorie libérale s’est à nouveau fracassé sur le mur de la réalité avec la crise, son influence n’a pas fini de se faire sentir, par la tournure d’esprit qu’elle donne aux diplomaties de la planète.

Du néolibéralisme et de l’Europe

Quand les Etats européens négocient un nouveau paquet climat, c’est une foire d’empoigne pour négocier des exemptions ou de meilleurs quotas pour ses industriels. La mise en place d’une taxe nous aurait épargné ce spectacle assez peu réjouissant. En fait, les pays européens n’ont pu s’entendre que sur un plan coordonné pour sauver des banques. En revanche, les plans de soutien à la demande ne sont pas concertés et les pays qui le peuvent, comme la Grande-Bretagne, utilisent la dépréciation monétaire…

Sans doute en bonne partie sous l’influence néolibérale, l’Union Européenne n’est plus un espace où un intérêt général européen pourrait s’imaginer mais simplement un champ de bataille où chacun cherche à protéger mesquinement ses propres intérêts ou, mieux, à les imposer aux autres pays, voir dans le cas des lobbys, à les imposer aux gouvernements et aux peuples. Les ravages de l’idéologie néolibérale sont ancrés profondément dans l’ensemble des Institutions européennes.

Dans les années 50, la France et l’Allemagne étaient capables de construire un projet commun, la CECA, qui servait leurs intérêts communs. Dans les années 60, le Général de Gaulle avait réussi à faire adopter une Politique Agricole Commune avec un grand dessein. Avec Airbus et Ariane, les Etats ont su faire preuve d’une certaine abnégation pour construire un dessein plus grand.

Du néolibéralisme et de la diplomatie

Il en est de même à l’échelle de la planète. Qu’avons-nous appris aux pays émergents si ce n’est une logique détestable de rapports de force où le plus puissant fait ce qu’il veut et peut imposer sa volonté à plus faibles que lui. Quand les pays riches traversent une crise économique, ils n’hésitent pas à creuser les déficits pour amortir la crise. Quand les pays émergents vont mal et qu’ils sont contraints d’avoir recours à l’aide du FMI, qu’ils cherchent donc à éviter, on leur impose des cures d’austérité…

Diplomatiquement, la situation est simple. Un pays peut faire ce qu’il veut du moment qu’il est puissant, économiquement ou militairement : les autres pays ne viendront pas lui chercher des noises. En revanche, un pays relativement faible, comme l’Irak, le Liban ou Gaza, pourra être envahi par plus puissant que lui sans la moindre conséquence concrète de la part de la communauté internationale. Le règne du chacun pour soi en économie devient la règle en diplomatie.

Conséquences et remèdes

La volonté de puissance affichée par la Russie ou la Chine est une conséquence logique de la façon dont fonctionne la communauté internationale fonctionne. Malheureusement, c’est ce que nous leur avons appris. La Russie s’est vue imposer une thérapie de choc inhumaine par un Occident inconscient dans les années 90. Il est donc parfaitement normal que le régime russe soit toujours dans une logique de rapports de force avec les autres pays. Nous leur avons montré qu’il valait mieux être puissant et riche…

Dans un autre monde, l’Europe aurait pu tendre la main à sa partie orientale pour l’aider à se relever de l’effondrement du communisme en prenant exemple sur le plan Marshall du sortir de la guerre. Ainsi, nous aurions appris à nos frères de l’Est que l’égoïsme ne fait pas tourner le monde. En un sens, la crise actuelle est une opportunité de nous racheter. Malheureusement, il est peu probable qu’elle soit saisie.

En un sens, l’aventure européenne, jusque dans les années 70, a représenté et représente toujours une formidable aventure humaine qui a permis à des nations autrefois séparées par d’innombrables guerres et des millions de morts, de construire un projet commun qui nous a permis de dépasser les antagonismes et de construire de nouvelles solidarités. Malheureusement, ses promoteurs ont fini par tomber dans un double travers : un dogmatisme ultralibéral sans limites et une volonté affichée d’affaiblir les nations.

Le néolibéralisme prêche la guerre économique entre les nations. Il n’est malheureusement pas étonnant que cet état d’esprit conduise à des comportements belliqueux. Il est urgent d’imaginer de nouveaux projets communs pour remettre de l’intérêt général dans les relations diplomatiques.

Source : http://horizons.typepad.fr/accueil/2009/04/le-g20-vers-un... 

28.08.2008

Russie : l’Occident aussi est responsable !

Le président russe, Dmitri Medvedev, a déclaré qu’il n’avait pas peur d’une nouvelle « guerre froide » après la reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Si le comportement des dirigeants russes est choquant, l’Occident porte une part importante de responsabilité.

Bien sûr, les dirigeants russes vont beaucoup trop loin quand ils envoient des troupes en Géorgie, qu’ils bombardent et tuent des innocents lors de cette invasion et qu’ils occupent des villes. La reconnaissance des provinces rebelles se fait également dans des conditions bien particulières puisque la Russie a accordé à de nombreux ressortissants géorgiens un passeport russe, de manière à permettre ensuite d’évoquer la défense de ses citoyens pour justifier l’intervention. Le non-respect de la parole donnée sur la scène internationale est également choquant et rappelle, en plus limité certes, Munich. Plus globalement, l’évolution du régime russe dans une direction de plus en plus autocrate et nationaliste est également très préoccupante, d’autant plus qu’il défend à l’ONU de nombreux régimes totalitaires.

Malheureusement, le comportement de la Russie aujourd’hui est en partie une conséquence de la façon dont l’Occident a traité l’ancienne URSS depuis la chute du mur de Berlin. Les Géorgiens semblent également avoir une part de responsabilité dans cette crise. Mais, la reconnaissance du Kosovo a également créé un précédent difficile à ignorer concernant le détachement de provinces d’un Etat. Ensuite, comment ne pas évoquer l’influence de la politique de l’OTAN dans la région ? Les Etats-Unis, en enrôlant les uns après les autres les anciens pays du bloc communiste dans une alliance militaire conçue contre l’URSS, qui n’était jamais que la forme impériale et communiste de la Russie, complique grandement les choses. En cherchant à encercler la Russie comme l’URSS jadis, il n’est pas étonnant que les dirigeants russes finissent alors par se comporter comme les dirigeants soviétiques.

Pire, comme le montre bien Joseph Stiglitz dans son livre « La grande désillusion », la Russie d’aujourd’hui est aussi le produit de la Russie qui s’est construite après la chute du mur de Berlin, avec les conseils de l’Occident. Et, la richesse d’aujourd’hui nous a fait oublier les effroyables années 90 que la Russie a traversées, où sa richesse nationale a baissé de près de moitié, où l’espérance de vie a diminué. La potion économique que nous avons fait ingurgiter aux Russes était amère. Nous en récoltons aujourd’hui les fruits. C’est l’Occident qui a imposé ce programme de libéralisation dont l’échéancier était absurde. Les privatisations ont été réalisées en dépit du bon sens, profitant uniquement à quelques oligarques qui avaient les bonnes relations. Si l’Occident avait lancé un grand plan Marshall pour faciliter la transition économique de la Russie (et des autres pays communistes), nul doute que nos rapports auraient été meilleurs.

Si le pays s’est spectaculairement redressé dix ans après l’humiliant défaut de paiement de 1998, c’est uniquement parce que le prix des matières premières, que la Russie possède en abondance, a explosé : en 1999, le prix du baril de pétrole était tombé à dix dollars suite à la grave crise des pays émergents. L’Occident a jeté la Russie dans le grand bain de l’économie libérale sans la moindre bouée et sans leçon. Après avoir frôlé la noyade, la Russie a été sauvée par les bouées que sont ses matières premières. Mais elle se comporte aujourd’hui comme nous lui avons appris à se comporter : seule, en suivant la loi du plus fort, faisant fi de toutes solidarités. Il se trouve qu’aujourd’hui, la Russie est plus forte, alors elle prend ce qu’elle sait pouvoir prendre, avec autant d’âme que la façon dont nous l’avons traitée.

Bien sûr, le comportement de la Russie est inacceptable et il faut sans doute faire quelque chose, pour la Géorgie, et surtout pour l’avenir. Mais il faut également se poser la question de notre responsabilité et réfléchir aux moyens de corriger en partie les erreurs du passé.

Source : Joseph Stiglitz, « La Grande désillusion », http://www.lefigaro.fr/international/2008/08/26/01003-200...

14.08.2008

Sarkozy 15 mois après : ce qu’il a réussi

Parce que nul bilan ne saurait être complètement blanc ou noir, et parce que les critiques ont sans doute moins de valeur quand on ne sait pas reconnaître les réussites, il est intéressant de commencer ce bilan d’étapes par les réussites du président et de son gouvernement.

La première des réussites est sans doute assez bien illustrée par son voyage éclair pour contribuer à trouver une solution à la guerre qui a été déclenchée entre la Russie et la Géorgie. Nicolas Sarkozy fait toujours preuve d’un grand volontarisme, qui réjouit de la part d’un dirigeant politique. Oui, les politiques peuvent déplacer des montagnes, quand ils le veulent vraiment, et le président l’a parfois montré, que ce soit pour le sauvetage d’Alstom ou la fusion Sanofi-Aventis. C’est ce volontarisme qui a aussi abouti au Grenelle de l’Environnement ou à l’Union pour la Méditerranée. Par-delà toutes les limites de ces constructions et même si elles ne tiennent pas toutes leurs promesses, ce sont des initiatives bienvenues et qui montrent tout ce que la Politique peut réussir à faire.

Et ce volontarisme, s’il est souvent de façade, est parfois au service de justes causes. C’est notamment le cas de l’enseignement supérieur. Pour le coup, le gouvernement a décidé d’une réforme en profondeur de nos universités, tout en leur donnant des moyens largement accrus puisque pas moins de cinq milliards d’euros supplémentaires seront consacrés à l’enseignement supérieur. Mieux, l’autonomie accordée aux universités donnera davantage de responsabilités à leurs dirigeants et devrait encourager la prise d’initiatives. Encore mieux, le gouvernement a décidé de ne pas saupoudrer son effort, puisque dix universités prioritaires devraient recevoir le gros des sommes engagées, ce qui leur permettra d’avoir les moyens pour affronter la concurrence internationale.

Le gouvernement a également fait avancer la réforme de l’Etat. Bien sûr, tous les aspects de cette réforme ne sont pas forcément réussis et on peut contester certaines décisions. Néanmoins, jamais un gouvernement n’avait entrepris de réformer aussi en profondeur l’organisation de l’administration française, qu’elle soit judiciaire, hospitalière ou militaire. Cette réorganisation en profondeur va permettre à l’Etat de retrouver des marges de manœuvre financière et également d’améliorer la qualité du service public. L’épisode de la réforme des régimes spéciaux de retraite est également intéressant, car même si, au final, le gouvernement a sans doute trop cédé, il est bon de montrer que des dirigeants politiques peuvent faire passer une réforme malgré la pression de la rue.

Malheureusement, ces points positifs restent relativement isolés dans le bilan global de la présidence de Nicolas Sarkozy. Je reviendrai dans les prochains jours sur les aspects plus négatifs en commençant demain par son mauvais bilan économique.