09.05.2011

« La démondialisation » : la bible économique alternative de Jacques Sapir (2/2)

C’est le cœur du nouveau livre de Jacques Sapir : produire une analyse critique systémique de la mondialisation, recoupant commerce, monnaie et finance, afin de proposer une alternative complète.

Les ravages de la globalisation marchande

L’économiste commence par une analyse des limites de la libéralisation commerciale. Il tord le cou à plusieurs mythes, soulignant que « c’est au contraire la croissance dans les principaux pays qui tire le commerce », comme l’a montré a contrario 2009. Il note aussi qu’il y a beaucoup d’effets d’optique, entre la montée considérable du prix des matières premières, ou la spécialisation qui fait progresser commerce et PIB sans forcément faire progresser le bien-être.

En évoquant les pays asiatiques, il souligne que « la globalisation marchande ne donne des résultats que dans la mesure où l’on ne joue pas son jeu mais où d’autres acceptent de le jouer ». Il montre également que les modèles qui chiffrent les bénéfices de la libéralisation aboutissent à des estimations limitées, et ne bénéficiant qu’à la Chine (d’où l’échec de Doha)… En outre, la libéralisation de l’agriculture aboutit à une instabilité qui se révèle dévastatrice.

Il dénonce « les mesures destinées à faire baisser la part des salaires (qui passent) pour une sorte de loi de la nature ». Il en souligne tous les méfaits : effondrement de la part des salaires dans le PIB (10 points depuis 30 ans), hausse du chômage, explosion des inégalités : les salaires stagnent, à part en haut de la pyramide, où ils explosent (plus de 20% des revenus pour 1% de la population contre 9% il y a trente ans aux Etats-Unis, la France restant plus égalitaire).

Il insiste sur le décrochage entre gains de productivité et hausses de salaire et le fait que la hausse du salaire moyen (12% de 1996 à 2006) camoufle la stagnation du salaire médian (+4%). Enfin, il distingue deux types de délocalisations, les directes et les indirectes (quand on produit un nouveau modèle ailleurs), qui ont permis de transférer 30% de la production automobile Française. En y ajoutant l’effet dépressif induit, il estime qu’on peut leur attribuer au moins 50% du niveau du chômage.

Les ravages de la globalisation financière

Puis, Jacques Sapir analyse la globalisation financière. Il dénonce la part grandissante des profits financiers, passés de 10% dans les années 1950 à près de 40% aujourd’hui, et même 50% en prenant la part des profits financiers réalisés par les entreprises non financières (automobile, General Electric). Il souligne l’explosion des produits dérivés, passés de 1 500 milliards en 2002 à 46 000 milliards en 2007 et l’opacité du système dont seul le système financier profite véritablement.

Il souligne le rôle de la libéralisation des mouvements de capitaux dans les crises des pays émergents des années 1990 puisque leur entrée désordonnée fait monter le cours de la monnaie, créant un déficit commercial, poussant alors les capitaux à fuir. Le problème est que le FMI a alors imposé des politiques extrêmement dures, poussant les pays asiatiques à accumuler des réserves de change colossales pour se protéger du FMI, et donc à développer les exportations.

L’auteur revient également assez longuement sur l’euro, qui contribue à l’atonie économique de l’Europe. Pour lui, « parce qu’elle est unique, la politique monétaire ne peut plus prendre en compte la diversité des situations » et explique les bulles Espagnoles et Irlandaises. Pour lui, les plans actuels ne font que faire durer la situation car rien « ne peut remédier aux déficiences structurelles d’une monnaie unique sur une zone dont l’hétérogénéité économique ne fait que croître ».

Pour mettre en place la démondialisation, il reconnaît que « l’Europe est d’ailleurs moins une solution qu’une partie du problème ». Il plaide pour une action unilatérale de la France, et évoque l’article 16, tout en utilisant la concertation avec nos partenaires européens pour démultiplier « les effets de l’action unilatérale ». Pour lui, « la globalisation financière établit bien un pouvoir supérieur aux Etats qui leur impose leurs politiques, mais il n’en est ainsi que parce que ces mêmes Etats le veulent bien ».

Ce livre présente sans doute la meilleure analyse d’ensemble en faveur d’une démondialisation systémique et d’un plus grand dirigisme afin que le progrès économique profite à tous et pas seulement à quelques uns. En ce sens, il est parfaitement indispensable.

Source : « La démondialisation », Jacques Sapir, collection « Economie humaine », Seuil

17.12.2009

Néolibéralisme et inégalités

Alors qu’il gagne un demi-million d’euros par mois, Nicolas Anelka vient de déclarer qu’il trouvait que les Français étaient hypocrites vis-à-vis de l’argent et qu’il refusait de payer 50% d’impôts. Un nouveau symptôme du creusement des inégalités dans notre pays…

Le creusement des inégalités

Cette semaine, Marianne 2 a publié deux papiers passionnants sur le sujet. Le premier, de la blogueuse Hypos, analyse les inégalités sur le logement. En effet, si au niveau global, la proportion de propriétaires est passée de 54 à 57% de 1988 à 2006, l’accès à la propriété est de plus en réservée aux classes aisées. En outre, le poids des charges pour l’achat d’un logement pour les ménages modestes est passé de 22 à 30% de leurs revenus. En outre, la France conserve une forte proportion de mal logés.

L’autre papier vient de Jacques Sapir qui analyse l’évolution des revenus depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Il montre un double phénomène. Tout d’abord, la part de la rémunération des salariés dans la richesse nationale s’est effondrée dans les années 80, de 1983 à 1986, soit sous la présidence de François Mitterrand. Ensuite, il souligne la quasi-stagnation du salaire net réel depuis le début des années 80, qui ne profite pas des grains de productivité, contrairement aux Trente Glorieuses.

Ensuite, il montre que la légère hausse du salaire net moyen, qui a progressé de 12% de 1996 à 2006 est un leurre. En effet, cette progression moyenne cache de grandes disparités. Les salaires du 1% des plus hauts salaires a nettement progressé (de 5.5 à 6.5% du total), ce qui fait que le salaire médian (qui sépare les 50% qui gagnent plus des 50% qui gagnent moins), n’a progressé que de 3.5% depuis 1996. En clair, les hauts revenus augmentent fortement, les bas stagnent.

Un produit du néolibéralisme

Ce constat franco-français est intéressant. Il mérite d’être comparé à la situation d’autres pays. Il faut savoir qu’aux Etats-Unis, le 1% des plus hauts revenus reçoivent 18% de l’ensemble des rémunérations, quasiment le triple de la situation Française ! En outre, le salaire médian est même en baisse, et depuis le début des années 70. Bref, si les inégalités augmentent en France, le phénomène est plus récent et pour l’instant moins violent que dans les pays anglo-saxons.

Les raisons d’une telle évolution sont simples. La globalisation néolibérale est à la racine de la hausse des inégalités. En effet, la libéralisation du commerce fait pression sur les bas salaires en mettant les salariés les moins qualifiés en compétition avec les salariés de pays qui touchent une fraction infime du SMIC. Et d’autre part, le développement des multinationales démultiplie l’impact que peuvent avoir les managers sur les résultats de leur entreprise, leur permettant de gagner plus.

Le problème est que cette évolution est dangereuse à plus d’un titre. Galbraith a montré à quel point ce creusement des inégalités est source de déséquilibres, tant l’argent gagné au sommet finit par entretenir des bulles spéculatives. Ensuite, cela pose le problème d’écarts indécents de rémunérations. S’il est légitime et positif que les talents soient récompensés, certains excès sont dangereux pour la stabilité de l’économie comme pour la cohésion de la société.

En cela, le commentaire de Nicolas Anelka est symptomatique d’une époque où certaines personnes refusent de contribuer à la collectivité et profitent des opportunités de l’anarchie économique pour, tout en gagnant plus, contribuer moins en proportion de ce qu’ils touchent.