14.03.2010
Frédéric Lordon contre la Bourse
Dans une interview sur Marianne 2, Frédéric Lordon revient sur sa proposition de fermer la Bourse. Après le système socialisé du crédit et le SLAM, voici une démonstration qu’un intellectuel peut aller au-delà du constat et proposer des solutions.
Un constat très juste
Il est évident que la radicalité de la proposition de Lordon pourra en rebuter plus d’un qui passeront sans doute leur chemin sans même prêter la moindre attention à son analyse. Et ce serait bien dommage. En effet, son constat est particulièrement juste. Beaucoup d’économistes ont montré aujourd’hui que la bourse ne finance plus les entreprises, dans le sens où le versement des dividendes et les rachats d’actions sont aujourd’hui beaucoup plus importants que le capital apporté par les marchés.
Frédéric Lordon souligne également que les exigences de rentabilité demandées par les marchés, toujours croissantes, sont malsaines. En effet, alors qu’on se contentait encore de 5% de rentabilité sur capitaux investis il y a quelques années, la norme est devenue aujourd’hui 15% et nul doute que, sans réforme du système, elle passera à 20, puis 25%... Enfin, la crise financière a bien exposé à quel point cette pression du marché pousse à des comportements court-termistes dangereux.
Frédéric Lordon propose donc une gamme croissante de contraintes à apporter à la Bourse pour éviter ses effets pervers : suppression de la cotation en continu et passage à un fixing mensuel, puis mise en place d’un SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin), visant à mettre une limite fixe à la rémunération des actionnaires pour mettre fin à la course sans fin et mortifère vers toujours plus de profits. Enfin, il propose carrément la fermeture de la Bourse.
Une autre voie
Si je partage sans réserve l’analyse de la situation actuelle, je suis plus circonspect sur cette volonté de fermer la bourse qui me rappelle les analyses de Jean-Luc Gréau dans « L’avenir du capitalisme ». La même analyse l’avait également conduit à valoriser les fonds de Private Equity, avant qu’il revienne sur son opinion dans le livre suivant. Comme Frédéric Lordon le souligne lui-même, la Bourse n’a pas été un frein à un développement économique harmonieux pendant les Trente Glorieuses.
En outre, j’ai peur que la suppression de la Bourse ne revienne qu’à casser le thermomètre. En effet, les entreprises conserveraient une valeur, et s’il n’y a pas de marché officiel pour les coter, l’ingéniosité de l’homme y parviendra d’une autre manière. Pratiquement, je ne vois pas comment on pourrait interdire d’évaluer la valeur d’un actif ou son échange, à moins d’être dans un système communiste. En outre, il n’est pas sûr que cette perte de transparence soit au bénéfice de l’économie réelle.
Cependant, son analyse stimule la pensée sur les solutions à apporter pour que le monde financier ne soit plus une sangsue exploitant l’économie réelle à son profit. Le SLAM, ou un système de taxation progressif permettrait sans doute de mettre fin à la course sans fin aux profits. Une taxe Tobin significative (0.1 à 1% et pas le centième de pourcent évoqué par certains) sur l’ensemble des transactions financières réduirait la spéculation et ferait davantage contribuer le monde de la finance à la collectivité.
Frédéric Lordon fait un constat juste et lucide des carences de la bourse aujourd’hui. Si sa proposition de fermer la bourse me semble aller un peu loin, le SLAM, ou une variante couplé à une taxe Tobin pourraient remettre les marchés financiers à une place plus juste.
10:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : frédéric lordon, marianne 2, slam, jean-luc gréau
27.10.2009
Frédéric Lordon, promoteur d’un nouveau monde économique
Comme dans son précédent livre, Frédéric Lordon ne se contente pas d’une analyse des raisons de la crise. Il fait de nombreuses propositions, volontiers radicales, pour changer notre système économique.
Pour un système socialisé du crédit
Depuis un an, Frédéric Lordon a apporté une contribution majeure à la réflexion sur la construction d’un système économique alternatif. Au regard des propositions faites dans son précédent opus, il prend un virage radicalement plus interventionniste qui a le grand mérite de pousser la réflexion sur la construction des structures même du capitalisme, de manière à éviter toutes les dérives qui ont pu être observées depuis plusieurs décennies. Une réflexion essentielle.
Sa première proposition est la mise en place d’un « système socialisé du crédit ». Cette réflexion est naturellement la conséquence du sauvetage des banques par les Etats. Mais elle se justifie également par le fait que « les dépôts, les épargnes et des possibilités minimales de crédit doivent être considérés comme des biens publics vitaux pour la société marchande ». Et pour lui, les évènements extrêmes de l’automne imposent des solutions radicales, même s’il reconnaît les limites du modèle public.
C’est pourquoi il est contre un « pôle étatique unifié », y voyant le spectre du Crédit Lyonnais. Il propose donc une concession de service public à plusieurs établissements qui ne seraient pas des sociétés privées par action, mais des organisations à profitabilité nulle ou limitée, qui rappellent les social business de Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix pour le micro-crédit.
« Défaire le capitalisme anti-salarial »
La deuxième proposition phare du livre est le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin). Pour lui, même un encadrement radical du système financier ne suffira pas à faire sortir nos économies de ce « capitalisme de basse pression salariale ». La pression de la finance actionnariale est si forte qu’elle aboutit à une baisse de la part des salaires dans le PIB et une hausse de celle des profits des entreprises. Pire, les grandes entreprises restituent aujourd’hui davantage au marché qu’elles ne lui demandent.
Bref, les actionnaires ont pris le pouvoir et extraient toujours plus au détriment de salariés, conduits à s’endetter pour maintenir leur pouvoir d’achat. Il propose donc de mettre en place une rémunération maximale autorisée (SLAM), écrêtée par prélèvement fiscal intégral ! C’est pour lui le seul moyen de mettre fin à la hausse sans fin des exigences actionnariales dont on ne peut pas attendre la moindre modération. En outre, cela limiterait la pression sur les fournisseurs des grands groupes.
Frédéric Lordon se place clairement dans le camp des partisans du protectionnisme en soulignant les grandes incohérences des défenseurs du libre-échange. Il souligne que leur promotion de la concurrence non distordue se fait au milieu des pires distorsions (salariales, sociales, environnementales, monétaires) et rappelle que les modèles de développement asiatiques comportent une forte part protectionniste. Pour lui, la solution passe par une « inter-régionalisation » avec une nouvelle Europe.
Une véritable alternative de gauche
En conclusion, il va encore plus loin en proposant une refondation complète des entreprises, ce qu’il appelle « la récommune » (res communa, en référence à la res publica) en dénonçant « l’aliénation marchande ». Il propose donc « une démocratie radicale partout », qui revient à la mise en place de « l’autogestion », parce que « la vie salariale est dans son essence indigne, indigne d’un idéal d’égalité de dignité dès lors qu’elle est instituée sur le double manquement de l’asymétrie et de la dépossession ».
La forte radicalisation des propositions de Frédéric Lordon est la conséquence directe de la violence de la crise que nous traversons. La socialisation (au moins partielle) du crédit trouve aujourd’hui des arguments très forts. Sa proposition de SLAM est également particulièrement intéressante quand on constate la course sans fin aux profits des grandes entreprises. De même, comment ne pas être d’accord avec ses propositions en faveur de la mise en place d’un protectionnisme interrégional ?
J’avoue, en revanche, être plus circonspect sur la « récommune ». Par-delà les considérations pratiques, qui rendent un tel projet hautement aléatoire, je crois que les autres propositions (protectionnisme, SLAM, socialisation partielle du crédit) pourraient déjà radicalement changer les rapports au sein des entreprises. En outre, la mise en place d’une véritable participation des salariés à la marche des entreprises me semble déjà représenter une grande avancée.
L’immense mérite de Frédéric Lordon est de proposer des solutions structurelles fortes qui pourraient contribuer à radicalement transformer notre système économique. En cela, ce livre est essentiel.
Source : « La crise de trop », Frédéric Lordon, Fayard
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