07.02.2011

Comment stabiliser les marchés agricoles ?

En quelques mois, le prix des matières premières agricoles a de nouveau explosé, affectant douloureusement de nombreux consommateurs pour lesquels se nourrir devient trop cher mais aussi les éleveurs dont l’exploitation perd sa rentabilité. Que faire ?

 Les méfaits de la déréglementation

Bien sûr, il y aura toujours des ultralibéraux pour soutenir que la libéralisation des marchés est une chance, qu’elle permet d’optimiser la production, selon la théorie des avantages compétitifs de Ricardo, que nous lui devons la baisse global du prix de l’alimentation depuis des décennies… Comme le rapporte Marianne 2, Alain Madelin tente même de défendre la spéculation sur les matières premières en soulignant que cela permet de se couvrir sur leur prix, élément stabilisateur pour les marchés.

Déjà, le raisonnement d’Alain Madelin a une immense faille. Il justifie la financiarisation des marchés agricoles par la volatilité des prix qu’il a lui-même soutenue. En clair, les partisans de la déréglementation ont mis fin au système de soutien (et donc de contrôle) des prix, puis argumentant que désormais les prix sont trop volatiles, ils soutiennent le développement d’outils financiers permettant de s’assurer contre cette même volatilité des prix qu’ils ont crée…

Ce raisonnement présente deux autres failles. Tout d’abord, il est bien évident que ce sont seulement les plus riches qui peuvent se couvrir et se prémunir d’une hausse des prix. Si Nestlé peut se couvrir, c’est rarement le cas des villageois Africains qui subissent durement les variations inconsidérées des prix  ou des éleveurs. En revanche, cela offre un nouveau terrain de jeu pour les spéculateurs, dont on sait qu’il a eu une grande influence dans le pic des prix de 2008.

En outre, le mécanisme d’offre et de demande pose un gros problème. Si les marchés anticipent une hausse des prix, ils vont donc acheter davantage de matières premières, augmentant donc la demande et les prix, dans un nouveau phénomène auto-réalisateur, sans se soucier des conséquences dramatiques de leurs actes. En clair, la marchandisation de la production agricole augmente encore une volatilité des prix assez unique (les prix des biens et des services étant beaucoup plus stables).

Relocalisation et réglementation

Pire encore, la libéralisation, en poussant à la concentration de la production dans un nombre moins important de zones géographiques, accentue la volatilité des récoltes et donc des prix. En effet, plus la concentration est grande, plus les aléas climatiques dans une zone conduisent à des effets importants. Si la production était moins concentrée, un aléa climatique en Russie ou en Australie ne provoquerait pas tant de mouvements sur les marchés agricoles.

En outre, il est bien évident que d’un point de vue écologique, il serait mieux de favoriser la relocalisation de l’agriculture. Si aujourd’hui il peut être rentable de faire parcourir des milliers de kilomètres à certaines productions qui pourraient pourtant être produites dans le pays importateur, c’est uniquement parce que le coût environnemental du transport n’est pas pris en compte (puisque le fuel, notamment pour les bateaux, mais aussi les camions, n’est peu ou pas taxé).

Plus globalement, parce qu’une carence de produits agricoles n’est pas comme une carence de téléviseurs, et qu’elle peut provoquer désolation et famine, il est essentiel de soustraire en partie cette activité des seuls mains du marché, dont les conséquences des excès sont trop dramatiques. L’autosuffisance alimentaire doit pouvoir être considérée comme un objectif pour les pays qui le souhaitent, même si cela consiste à avoir des prix plus élevés et à introduire des restrictions fortes pour les importations.

Enfin, il est essentiel de permettre aux agriculteurs de gagner leur vie par leur travail (et pas par des subventions). C’est pour cela qu’il est malheureux que l’Europe ait mis fin aux prix de soutiens qui garantissaient un revenu décent et minimum. Il est inadmissible que leur dur travail ne leur permette pas de gagner normalement leur vie et qu’ils soient les variables d’ajustement de marchés libéralisés dont profitent à plein les spéculateurs et le monde de la finance.

Relocaliser, introduire des prix minimums, interdire la spéculation, prendre en compte le coût réel du transport : les pistes de réforme sont là, comme le montre la Confédération Paysanne. Mais elles heurtent beaucoup trop la doxa néolibérale défendue par l’Europe et acceptée par nos gouvernants.

10.04.2010

Coup de pression brutal sur la Grèce

Cette semaine, les marchés se sont emballés. Les taux d’intérêt sur la dette grecque se sont littéralement envolés, dépassant 7,5% jeudi alors qu’Athènes avait réussi à emprunter à moins de 6% il y a seulement quinze jours. Est-ce le début de la fin ?

Une situation intenable ?

Ce débat anime Internet depuis le début de l’année, entre ceux qui pensent que la situation va exploser très rapidement (sous quelques semaines ou quelques mois) et ceux qui, comme moi, pensent que la Grèce a de grandes chances de supporter l’euro-camisole pendant quelques années. Jusqu’à fin mars, les faits semblaient nous donner raison. En effet, depuis le début de l’année, l’Etat grec avait réussi à réduire le coût de sa dette avec une baisse des taux d’intérêts de 6.8% fin janvier à 5.9% fin mars, tout en plaçant près de 20 milliards sur les marché au premier trimestre, un tiers de son besoin annuel.

En outre, les sombres pronostics de début d’année, qui envisageaient un défaut de paiement imminent et une sortie de l’euro, avaient été infirmés par les faits. Cependant, l’accès de fièvre actuel est suffisamment violent pour remettre tout cela en cause et on peut se demander à juste titre si la situation ne pourrait pas exploser dans les prochains jours. Après tout, il semblerait que même la population grecque commence à retirer des euros des banques, de peur d’une sortie de la monnaie unique, ce qui pourrait être le prélude à un effondrement financier complet du pays.

Tous les scénarios sont envisageables

Bref, le comportement auto-réalisateur des marchés pourrait bien provoquer à court terme un défaut de la Grèce, la panique des marchés s’auto-entretenant, poussant celle des ménages, le tout propulsant les taux d’intérêts à un niveau insoutenable. Tous les scénarios sont désormais envisageables, comme le souligne Seb du blog Reversus. La possibilité d’une grave crise à court terme me semble beaucoup plus grande qu’il y a quelques semaines. Pour le coup, je me serais alors trompé dans mon pronostic. Mais malgré tout, l’explosion ne va pas forcément avoir lieu.

En effet, tout d’abord, il faut noter que la Grèce n’emprunte pas en ce moment et qu’elle a réussi à placer 5 milliards d’euros au taux de 5.9% fin mars. La spéculation actuelle ne concerne pas une adjudication d’Athènes. Elle sera peut-être retombée lors du prochain placement… En outre, le point et demi de taux supplémentaire représente un surcoût de 75 millions d’euros en première année pour une tranche de 5 milliards d’euros par rapport au taux de fin mars, ce qui ne mettrait pas en péril la trésorerie grecque. Enfin, la Grèce pourrait appeler le FMI à la rescousse.

En fait, il est difficile d’avoir des certitudes aujourd’hui. L’anarchie financière rend tous les scénarios possibles, y compris les plus extrêmes. En fait et malheureusement, il reste toujours une probabilité non négligeable que la Grèce reste dans l’euro-camisole.