07.08.2011

Au bord de la crise terminale du capitalisme financier

Samedi matin, l’agence Standard & Poors a annoncé la dégradation d’un cran de la note de la dette souveraine des Etats-Unis et la mise sous surveillance négative pour une nouvelle dégradation. Et si nous étions rentrés dans la crise terminale du système actuel ?

La goutte d’eau qui fait déborder le vase ?

En temps normal, une telle nouvelle aurait pu à elle seule faire exploser le système. Mais ici, elle tombe après deux semaines d’une grave crise boursière issue de la crise sans fin de la zone euro (que le dernier plan n’a pas vraiment réglé) et de questions sur les capacités politiques des Etats-Unis à gérer la crise financière qu’ils traversent. Les marchés doutent des capacités des pays développés à retrouver la croissance et conjointement à maîtriser leurs finances publiques.

La dégradation de la note des Etats-Unis est particulièrement grave car les plus de 14 000 milliards de dollars de titres de dettes de ce pays servent aussi dans les échanges financiers. Ils pouvaient être déposés comme collatéral ou garantie pour des prêts. Ils entraient dans la composition de nombreuses obligations. Mais la note AAA était un pré requis important pour justement être acceptés comme garanties ou pour faire partie de fonds eux-mêmes notés AAA.

Que va-t-il se passer maintenant que tous ces titres ont été dégradés par une des principales agences de notation ? Les banques vont-elles refuser les Bons du Trésor étasuniens comme collatéral, asséchant les marchés financiers ? Les fonds de placement vont-ils se mettre à les vendre en masse, faisant s’envoler les taux longs étasuniens ? Nous avons là une étincelle capable de faire exploser le système financier international, potentiellement un Lehmann au carré…

Les forces de rappel existent encore

D’un côté, on pourrait se réjouir d’un tel effondrement. Après tout, la plus grave crise financière des quatre-vingt dernières années n’a pas suffi à pousser les gouvernements à s’atteler à une réforme sérieuse de la finance. Il faut donc croire que le seul moyen pour en corriger les immenses dysfonctionnements, est qu’il s’auto-détruise et que les Etats en reconstruisent un nouveau sur les ruines de cet ordre néfastes et malfaisant, même si ce ne sera pas de tout repos.

Malgré tout, une puissante coalition d’intérêts fait que ce scénario n’est pas certain à court terme. Après tout, les gouvernements en place (et notamment Nicolas Sarkozy) préfèreraient sauver le système plutôt que de faire un saut dans l’inconnu. Les banques centrales ont engagées leur crédibilité sur de nombreuses opérations et sont prêtes à tout pour sauver leur peau (même la BCE préfère acheter la dette italienne plutôt que de prendre le risque d’une explosion de l’euro).

Ainsi, on pourrait imaginer que ce soir, les gouverneurs des banques centrales fassent une annonce pour calmer les marchés (poursuite de l’acceptation des Bons du Trésor comme collatéral du fait de la baisse de la note par une seule agence, injection de liquidités, monétisation…). La Banque de Chine pourrait aussi mettre son (grand) poids dans la balance. Cela, plus qu’une réunion des ministres des finances, pourrait donner un répit aux marchés et sauver temporairement la situation.

L’été 2011 restera à jamais comme un moment où l’histoire économique du monde a fortement vacillé. Nous saurons dans quelques jours ou quelques semaines s’il s’agissait seulement d’une très grosse alerte ou s’il s’agissait d’un prélude à un effondrement total du système financier…

09.06.2011

Les avertissements de Frédéric Lordon

Frédéric Lordon est un économiste atypique. S’il sait proposer des analyses solides et des propositions souvent originales, il y ajoute une verve et une ironie qui donne à ses textes une saveur incomparable. Nouvel exemple avec les quatre derniers papiers de son blog.

Les petits cochons anglo-saxons

Cette série (en deux parties) remonte à fin avril, quand Standard & Poors avait mis sous surveillance négative la note des Etats-Unis (voir ma note). L’économiste souligne à quel point les Etats-Unis et la Grande-Bretagne présentent des similitudes avec les « trois petits – les cochons. Grèce, Portugal, Espagne. Et comme il fallait un « I » (pour bien faire PIGS), on eut d’abord l’idée de l’Italie – puisque les crottés sont nécessairement les Méditerranéens. Sauf que ce fut l’Irlande ».

Il souligne la situation extrêmement détériorée des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, dont la dette et les déficits sont aujourd’hui largement supérieurs à ceux de l’Espagne, qui est pourtant aujourd’hui dans le collimateur des marchés, avec une poussé de ses taux longs au-delà de 5%, un seuil qui s’approche de celui où le pays aura besoin de « l’aide » européenne.

En effet, il rappelle que le marché immobilier résidentiel va toujours très mal, que le marché immobilier commercial présente des faiblesses importantes (avec des pertes potentielles de 300 milliards de dollars), que le bilan de la Fed est truffé de titres pourris, que les Etats ne parviennent pas à s’en sortir et que les engagements en matière de retraites ne sont pas véritablement couverts…

Il dénonce aussi la schizophrénie des marchés : « résumons-nous : les politiques économiques ne veulent plus que ce que les marchés veulent, mais les marchés veulent trop de choses et finalement ne savent plus quoi à force de vouloir une chose et son contraire. C’est pourquoi ils peuvent ordonner ceci un jour et puis le lendemain cela qui en est l’exact opposé. Moody’s en 2010 n’a-t-elle pas exhorté le Portugal à l’austérité… puis menacé le Portugal pour cause de croissance insuffisante ? ».

La régulation de la finance au point mort

A l’occasion du dernier sommet du G8, il est revenu sur l’échec de la réforme de la finance, quelques jours après mon papier « La France, bonnet d’âne de la réforme de la finance ». Il souligne la vacuité des propos des dirigeants de ce monde, et de Nicolas Sarkozy en particulier : « de ce point de vue, l’inertie européenne est tout à fait impressionnante – et l’inertie française plus encore si on la met en rapport avec les propos martiaux qui annonçaient l’arraisonnement définitif de la finance depuis Toulon ».

Il souligne tout d’abord que la valse de l’agenda du G20 démontre le peu de sérieux de ses participants et dénonce également l’utilisation de bouc émissaires qui permettent de détourner le sujet : « en 2009, l’« idée théorique » veut que bonus et paradis fiscaux soient coupables de tout. On annonce de terribles représailles. Que la réalité accompagne le fantasme n’a jamais été le souci dominant de M. Sarkozy : il suffit que les choses soient dites ».

Pour lui, « le paradoxe veut que les intentions les plus consistantes de re-régulation financière viennent finalement des Etats-Unis » et qu’ « aux yeux de la finance étasunienne, la vraie terre de liberté c’est donc l’Europe – et les populations européennes seront certainement ravies de se savoir à l’avant-garde… ». Bref, tous les mécanismes qui nous ont mené à la crise financière de l’automne 2008 restent globalement en marche, ce qui promet pour l’avenir.

Je vous invite à lire ces textes, même s’ils sont un peu longs car il est peu courant qu’un économiste allie ainsi l’intérêt du fond et la virtuosité de la forme. Il vient de sortir « D’un retournement l’autre. Comédie sérieuse sur la crise financière. En quatre actes, et en alexandrins » au Seuil.