18.11.2008
La crise (4/4) : les solutions plus radicales
Le G20 s’est séparé ce week-end avec un ordre de mission qui va courir jusqu’au printemps prochain. Les ministres des finances devront préparer une réforme du monde de la finance pour prévenir une répétition de la grave crise que nous vivons.
Les différentes mesures qui sont aujourd’hui sur la table (réforme des agences de notation, gouvernance financière mondiale, réforme des règles comptables et prudentielles…) sont toutes nécessaires, mais il est difficile de croire qu’elles sont à la hauteur de l’enjeu. Seule une réforme radicale des règles prudentielles (en remontant par exemple de 8 à 15% l’obligation de couverture de l’actif par les fonds propres) pourrait radicalement améliorer la stabilité de la planète financière. Malheureusement, une telle demande, même graduelle, ne sera sans doute pas proposée car elle imposerait aux banques une réduction de leur bilan telle que le monde financier subirait pendant plusieurs années une forte décrue. Cela imposerait aux gouvernements un découplage d’avec l’économie productive, par un plan de relance massif pour compenser les effets récessifs et déflationnistes du dégonflement de la bulle financière. De même, les velléités d’encadrement des paradis fiscaux semblent bien limitées alors qu’il faudrait sans doute les interdire.
Pourtant, le dégonflement de la bulle financière n’est pas suffisant à ce jour et il faut être radical pour prévenir les errements passés. La première solution que propose notamment Joseph Stiglitz, serait d’introduire une taxe sur tous les mouvements de capitaux, pour la raison qu’il est légitime qu’ils contribuent au bien commun, qu’ils peuvent tant déstabiliser. Cette taxe aurait l’effet de réduire les mouvements de capitaux puisqu’elle pousserait les investisseurs à limiter les mouvements de court terme. En outre, son produit donnerait de nouvelles recettes à l’Etat, notamment pour financer le plan de relance de l’activité sans avoir à creuser les déficits. S’il est difficile d’imaginer les Etats-Unis et la Grande-Bretagne mettre en place cette taxe Tobin et comme l’échelle nationale est trop limitée, on pourrait imaginer qu’elle se mette en place à l’échelle de la zone euro, surtout si elle était poussée par la France et l’Allemagne.
Mais le dégonflement de la bulle financière, s’il est fort et étalé sur plusieurs années, pourrait plonger les économies dans une longue dépression, proche de celle qu’a connu le Japon dans les années 90. Si tout le monde était inquiet de la hausse de l’inflation il y a quelques mois, le risque qui nous pend au nez dans quelques mois est plutôt une spirale déflationniste : la baisse du prix des actifs conjuguée à celle des matières premières et à la récession économique pourraient plonger nos économies dans une véritable déflation où les prix seraient parfaitement stables ou en léger recul, de même que les salaires. Le risque est d’autant plus grand que le libre-échange a déjà un puissant effet déflationniste sur les salaires modestes et moyens en Occident, comme le montre Jean-Luc Gréau. En effet, pour les activités délocalisables, la course au moins-disant salarial, social et environnemental peut pousser à un nivellement par le bas.
La solution à ce phénomène peut prendre deux formes. Tout d’abord, une révision complète des systèmes fiscaux des grandes nations occidentales, de manière à mieux faire contribuer les produits importés au financement de la collectivité. En cela, la TVA sociale, sur le modèle Allemand, est une voie qu’il faut explorer pour ne pas pénaliser nos entreprises exportatrices et ne pas mettre notre modèle social en concurrence avec le modèle chinois ou indien comme aujourd’hui. La deuxième solution a, curieusement, été évoquée par The Economist, aussi hétérodoxe soit-elle : elle consiste à faire tourner la planche à billets. Pour compenser l’effet déflationniste du dégonflement de la bulle financière et éviter que le monde ne rentre en Dépression, l’hebdomadaire anglais s’est posé la question il y a quinze jours de recourir à la création monétaire pour financer les plans de soutien, ce qui aurait le mérite de ne pas augmenter l’endettement.
Enfin, la question du contrôle des banques revient sur la table. Le secteur bancaire revêt une importance trop importante dans nos économies pour que l’Etat puisse les laisser tomber. Il y a donc de facto une forme de garantie de l’Etat sur le système bancaire. En clair, la collectivité assume les risques (comme le montre le plan de sauvetage) sans jamais tirer profit des bénéfices. Ce « deux poids deux mesures » est d’autant plus choquant que ce sont les banques qui contrôlent la création de monnaie, qui a abouti à la bulle actuelle. Elles sont responsables mais pas coupables, surtout en France, où l’Etat n’a recapitalisé que Dexia alors que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne sont allés plus loin dans l’intervention. Dès lors, on peut légitimement se poser la question de la nationalisation durable d’une partie du secteur bancaire, surtout aux cours actuels. Il serait sans doute plus intéressant de conserver un modèle mixte pour conserver la pression du marché sur les nouvelles entreprises publiques et instaurer suffisamment de concurrence.
Bref, la crise actuelle invite à se poser des questions beaucoup plus structurantes que celles évoquées lors du G20. il faudra sans doute attendre une autre crise ou une amplification encore possible de celle-ci pour que nos dirigeants se posent les vraies questions et ne se contentent pas de réformettes.
Sur ce sujet, lire le papier très intéressant de Jean-François Kahn dans le Marianne de la semaine
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09.09.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : les solutions de Joseph Stiglitz
L’un des intérêts majeurs du livre de Joseph Stiglitz est, outre son analyse pertinente des dérives du néolibéralisme, de proposer des solutions pour encadrer la mondialisation, lui donner enfin un visage humain et faire en sorte qu’elle profite à tous, et notamment aux plus pauvres.
Avant de développer plus avant les propositions de l’auteur, je crois qu’il est important de montrer à quel point Joseph Stiglitz a bien compris le fonctionnement actuel de l’économie. Alors qu’il a écrit son livre en 2002, il annonce la crise des subprimes qui s’est déclenchée cinq ans après et en explique le mécanisme : « lorsque les prix de l’immobilier montent, les banques estiment qu’elles peuvent prêter davantage, puisqu’elles ont les immeubles comme gages. (…) Les promoteurs immobiliers voient des profits rapides à faire en construisant de nouveaux bâtiments – jusqu’au moment où il y en a trop. Alors, les promoteurs ne parviennent plus à louer leurs mètres carrés, ils ne peuvent pas rembourser leurs emprunts, et la bulle éclate ». Il montre également le phénomène pervers que créé le soutien aux fonds en cas de crise : « ceux-ci font donc l’hypothèse qu’il y aura, le cas échéant, une opération de sauvetage, et sont donc moins incités à examiner de près si les emprunteurs pourront rembourser », ce qu’il appelle « l’aléa moral ».
Parce que les politiques actuelles « sont de nature à rendre les riches encore plus riches, et les pauvres encore plus pauvres », Joseph Stiglitz préconise « d’accorder toute l’attention nécessaire aux pauvres comme aux puissants, et témoigner d’un sens profond de l’honnêteté et de la justice sociale ». Il préconise une pluralité de stratégies de développement, qui pourraient s’adapter ainsi aux différentes situations des pays, que ce soit pour le rôle de l’Etat ou le rythme de la libéralisation. Il préconise de « mettre le pays sur le siège du conducteur », pour reprendre les mots de James Wolfensohn, président de la Banque Mondiale. Enfin, il rappelle que « développer, c’est transformer la société, améliorer la vie des pauvres, donner à chacun une chance de réussir, l’accès aux services de santé et d’éducation » et souligne l’importance primordial du « capital social », qu’il faut à tout prix préserver.
Il préconise d’en finir avec les politiques monétaristes qui ont échoué. S’il est pour l’équilibre budgétaire en période de croissance, il récuse toute obligation légale d’équilibrer le budget de l’Etat, qui conduirait à des politiques restrictives en période de récession. Il attaque la BCE, qui « a lourdement aggravé le ralentissement économique de l’Europe en 2001 parce qu’elle a réagi en enfant buté aux inquiétudes politiques bien naturelles qu’inspirait la montée du chômage » et souligne que « personne n’a rien pu faire (quand) elle a refusé de baisser les taux », suggérant une révision de son mandat, mais aussi de son indépendance. Il faut noter que le raisonnement vaut malheureusement pour la période actuelle…
L’auteur prend clairement position en faveur d’une taxation sur les mouvements de capitaux et soutient sa prise de position par des arguments limpides : « les flux de capitaux sont pro cycliques : ils sortent d’un pays pendant les récessions, précisément quand il en a le plus besoin, et y entrent pendant les expansions, où ils viennent exacerber les pressions inflationnistes ». Il dénonce « les impulsions rationnelles et irrationnelles de la communauté des investisseurs, leurs euphories et abattements irraisonnés » que Keynes avait appelé « les esprits animaux ». S’appuyant sur l’exemple de la Malaisie, il soutient que « puisque les flux accélérés de capitaux, entrants ou sortants, causent de gros problèmes, qu’ils (…) engendrent de lourds effets sur les citoyens ordinaires qui n’ont rien à voir avec ces flux de capitaux, en raison des perturbations massives que ceux-ci provoquent dans l’ensemble de l’économie, l’Etat a le droit et le devoir de prendre des mesures pour y faire face » et préconise une taxe sur les mouvements de capitaux.
Outre la restriction des flux de capitaux (que ce soit par la régulation ou les taxes), il propose d’autres solutions pour une « mondialisation à visage humain ». Il propose une réforme des faillites en soutenant qu’aujourd’hui, les solutions sont conçues par les créanciers pour les créanciers, ce qui n’est pas juste. Il demande à limiter les opérations de sauvetage qui « contribuent aux problèmes en réduisant l’incitation du prêteur à faire attention ». Il propose d’améliorer la réglementation bancaire pour limiter la croissance des actifs en période de croissance notamment. Il suggère d’améliorer la gestion du risque de change, notamment pour les pays émergents, via des assurances. Il demande à instaurer des filets de sécurité pour les plus vulnérables en cas de crise, notamment l’agriculture et les petites entreprises. Enfin, en cas de ralentissement économique mondial, il propose « d’émettre des DTS pour financer des biens publics mondiaux (dont l’aide au développement) pour contribuer à maintenir le dynamisme de l’économie ». Une solution dont on imagine bien la pertinence au début des années 90 pour les anciens pays communistes…
Dans ce livre, Joseph Stiglitz fait le constat d’un monde qui retombe dans les travers du « fanatisme du marché », qui avait amené la Grande Dépression il y a 80 ans. Mais il parvient également à refonder les bases d’un keynésianisme du 21ème siècle dont on se demande qui pourrait bien être le porte-parole.
Source : « La Grande Désillusion », Joseph Stiglitz, Le Livre de Poche
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07.09.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat politique de Joseph Stiglitz
En fait, Joseph Stiglitz, bien qu’économiste et technicien, dresse finalement un constat très politique des erreurs du FMI. Il dénonce une vision trop abstraite et théorique de l’économie, à laquelle il oppose une vision plus humaine et pragmatique, à l’écoute des peuples.
Si l’auteur dénonce leur dogmatisme, il réfute de mauvaises intentions : « le FMI n’a jamais voulu nuire aux pauvres, il pensait que la politique qu’il préconisait leur serait en définitive profitable ». Il soutient cependant que la trop grande proximité des décideurs (FMI, banquiers, mais aussi ministres) avec la communauté financière, où certains ont travaillé, créé une trop grande uniformité de vue, et un dogmatisme qui s’expliquent aussi par la bulle dans laquelle ils vivent. Ce dogmatisme fait que « le FMI confond les fins et les moyens », que « libéraliser le système financier (devient) une fin en soi ». Et son expérience lui permet de montrer par de nombreux exemples comment le FMI se comporte de manière quasi-coloniale avec les pays qu’il aide, ne souffrant aucune remise en question ou adaptation de ses préconisations.
Le problème est que ces politiques ne se soucient absolument pas du facteur humain. Il souligne que « Wall Street considère l’inflation comme le pire des maux (alors) que le chômage, est, à ses yeux, infiniment moins préoccupant ». Pourtant, il montre bien que le développement économique suppose une stabilité sociale peu compatible avec les politiques du Fonds : « des études de la Banque Mondiale montrent que ces luttes intestines sont systématiquement liées à des facteurs économiques négatifs, dont le chômage, que peut induire une politique d’austérité trop poussée. Pour créer un environnement propice aux investissements, un peu d’inflation n’est peut-être pas l’idéal, mais la violence et la guerre civile sont bien pires ».
Il souligne aussi l’inhumanité de ces politiques : « tout impact négatif à court terme n’est pour eux qu’une épreuve nécessaire dans le cadre de ce processus : la forte hausse des taux d’intérêt peut aujourd’hui répandre la famine, mais la liberté des marchés est indispensable à l’efficacité, l’efficacité engendre la croissance, et la croissance profite à tous. La souffrance et la douleur deviennent des phases de la rédemption : elles prouvent qu’un pays est sur la bonne voie ». Il souligne le gâchis de ces véritables purges : « une économie frappée d’une récession profonde connaîtra peut-être une croissance plus rapide au moment de la reprise, mais elle ne rattrapera jamais le temps perdu ». Pire, il souligne l’absurdité de politiques restrictives que l’Occident a abandonnées depuis la Grande Dépression.
L’auteur souligne que « le problème, c’est que beaucoup de ces politiques sont devenues des fins en soi, non des moyens au service d’une croissance juste et durable. Dans ces conditions, elles ont été poussées trop loin, trop vite et sans être accompagnées d’autres mesures qui étaient nécessaires ». Par de nombreux exemples, il montre que le FMI a encouragé des privatisations trop rapides : « si l’on privatisait un monopole avant de mettre en place une concurrence réelle ou une agence de réglementation, on allait remplacer un monopole public par un monopole privé (…) encore plus impitoyable pour le consommateur ». Il souligne également l’importance de l’ouverture progressive au commerce, pour s’assurer que la création de nouveaux emplois compense ceux perdus par la libéralisation, comme en Asie du Sud-Est.
L’auteur consacre un chapitre entier à la transition calamiteuse de la Russie, en pronostiquant comme issue possible, dès 2002, « qu’un pouvoir semi autoritaire assurera la stabilité, mais au prix de la perte de certaines libertés démocratiques ». Il souligne que les « fanatiques du marché » qui ont conseillé la Russie n’ont prêté aucune attention à l’expérience chinoise, qui aurait dû inspirer des solutions beaucoup plus graduelles. Il montre que la libération instantanée des prix a engendré une hyperinflation qui a englouti l’épargne et appauvri la population puis entraîné une hausse des taux peu favorable à la création d’activité. Il note que les privatisations n’ont été qu’un « pillage d’actifs » par quelques oligarques qui avaient de bonnes relations. Résultat, le PIB russe a baissé de 54% de 1990 à 1999 et l’espérance de vie a reculé.
Se pose alors la question des raisons de ces erreurs. Il y voit la conséquence de l’opacité de ces organisations, ni élues ni « responsables devant le corps civique », qui « sont opaques, quasiment étanches : non seulement la circulation de l’information vers l’extérieur est très insuffisante, mais elle l’est peut-être encore plus dans l’autre sens ». Il fait un plaidoyer pour que « toute autorité publique soit responsable devant les citoyens » et propose que les pays émergents soient davantage associés à la définition des politiques suivies. Il affirme qu’aujourd’hui, « telle qu’on l’a préconisée, la mondialisation paraît souvent remplacer les dictatures des élites nationales par la dictature de la finance internationale » et recommande de confier les choix « au processus politique et non aux bureaucrates internationaux ».
L’un des apports majeurs de ce livre est de montrer comment des élites coupées de la réalité et non soumises à l’impératif démocratique, peuvent promouvoir des politiques volontiers inhumaines et inefficaces, par dogmatisme.
Source : « La Grande Désillusion », Joseph Stiglitz, Le Livre de Poche
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06.09.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat économique de Joseph Stiglitz
Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, ancien conseiller de Bill Clinton, a démissionné en 1999 de son poste d’économiste en chef de la Banque Mondiale pour entamer une croisade contre le « consensus de Washington ». « La grande désillusion », parue en 2002, est un de ses ouvrages majeurs.
Là encore, le point intéressant avec Joseph Stiglitz est que son analyse n’est pas inspirée par une opposition au capitalisme, bien au contraire. S’il soutient qu’ « aujourd’hui, la mondialisation, ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour l’environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l’économie mondiale », il affirme également que « en soi, la mondialisation n’est ni bonne, ni mauvaise. Elle a le pouvoir de faire énormément de bien. (…) ». Et s’il affirme que « pour bien des gens, elle s’apparente plutôt à un désastre absolu », il souligne également « que la mondialisation peut être une force bénéfique : celle des idées démocratiques (…). La mondialisation a aidé des centaines de millions de personnes à améliorer leur niveau de vie au-delà de ce qu’eux-mêmes auraient cru imaginables ».
Bref, s’il est un critique radical de la façon dont la mondialisation est conduite aujourd’hui, il n’y est pas opposé a priori. Il y est favorable, mais d’une manière beaucoup plus progressive, pragmatique, où chaque pays doit pouvoir choisir son modèle. Du coup, il critique violemment, mais de manière factuelle, les politiques néolibérales notamment mises en œuvre dans les pays émergents par le FMI, dont il dit qu’il « fait maintenant partie du problème et non de la solution ». Il critique le dévoiement de la mission du Fonds, créé, à l’origine sous les hospices de Keynes, pour contrebalancer les échecs du marché et aider à redresser les économies par des plans de soutien. Il souligne que « les pays en voie de développement ne cessent de demander pourquoi les Etats-Unis, lorsqu’ils sont confrontés à une crise économique, se prononcent pour des politiques budgétaire et monétaire expansionnistes, alors que quand ils se trouvent, eux, dans la même situation, on exige qu’ils fassent exactement le contraire ».
L’auteur a l’honnêteté de souligner que les erreurs du FMI sont aussi la conséquence des interventions du Fonds en Amérique Latine, dans des pays où sévissaient hyperinflation et déficits budgétaires. Mais comme il le souligne « après une brève poussée de croissance au début des années 90, la stagnation et la récession se sont installées », contrairement aux dragons d’Asie, car « l’excessive concentration du FMI sur l’inflation a conduit à une hausse des taux d’intérêt et des taux de change, ce qui a créé le chômage mais pas la croissance ». Il souligne avec justesse que le modèle de développement asiatique (le seul qui a permis à des pays de rattraper le niveau de développement économique de l’Occident) ne correspond pas aux potions amères du FMI, bien au contraire. Il souligne que « le commerce a fini par être libéralisé, mais progressivement, à mesure que les industries d’exportation ont créé de nouveaux emplois » et que les Etats sont largement intervenus dans l’économie.
Cela l’amène à l’analyse de cette bien curieuse crise asiatique de 1997. Car, avec du recul, on se demande bien ce qui a pu plonger des économies où l’inflation était maîtrisée, les budgets en excédent et dont le développement se poursuivait de manière régulière, dans une crise aussi sévère ! En 1998, le PIB a reculé de 13,1% en Indonésie, de 10,8% en Thaïlande et de 6,7% en Corée. Joseph Stiglitz donne deux explications. La première est la libéralisation des mouvements de capitaux, qui en faisant entrer des capitaux spéculatifs dans des pays qui n’en avaient pas besoin, a provoqué une crise lorsqu’ils sont partis. La seconde est la réponse du FMI qui a aggravé la crise en faisant adopter des politiques restrictives (hausse des taux d’intérêts, jusqu’à 25%, et coupes budgétaires) alors qu’il fallait relancer la demande. Et la hausse des taux a alors asphyxié des économies où les entreprises étaient très endettées. Il montre que la Malaisie et la Chine, qui n’ont pas suivi le FMI, s’en sont bien mieux tirées.
L’auteur développe de nombreux autres exemples de mauvaises politiques du FMI qu’il a combattu à la Banque Mondiale. Il raconte le cas incroyable de l’Ethiopie, un des pays les plus pauvres du monde, où le FMI menaçait de retirer son aide si le pays ne mettait pas en réserve une partie de ses maigres ressources au lieu de financer des écoles et des hôpitaux. Le Fonds demandait également au pays d’ouvrir son système bancaire à la concurrence, malgré son bon fonctionnement et le désastre qu’avait provoqué une telle ouverture au Kenya au début des années 90. Le livre fourmille d’exemples aussi incroyables que tristes qui montrent les ravages du dogmatisme libéral du FMI. L’auteur critique enfin le comportement des pays riches (notamment les Etats-Unis) qui profitent de leur force économique pour négocier des accords commerciaux en leur faveur, et qui refusent de s’ouvrir aux pays les plus pauvres.
À travers des démonstrations factuelles reposant sur l’expérience et la théorie, Joseph Stiglitz démontre que les choix économiques du FMI ont presque toujours été des erreurs. Il réfute cependant toute théorie du complot et soutient qu’ils ont agi en pensant bien faire mais que leur dogmatisme leur a fermé les yeux.
Source : « La Grande Désillusion », Joseph Stiglitz, Le Livre de Poche
Retrouvez demain la suite du résumé et dans la rubrique "Livres" et ceux d'ouvrages de Jean-Luc Gréau, Robert Reich, Jean-Luc Gréau, Jacques Généreux et Jean-Claude Michéa
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28.08.2008
Russie : l’Occident aussi est responsable !
Le président russe, Dmitri Medvedev, a déclaré qu’il n’avait pas peur d’une nouvelle « guerre froide » après la reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Si le comportement des dirigeants russes est choquant, l’Occident porte une part importante de responsabilité.
Bien sûr, les dirigeants russes vont beaucoup trop loin quand ils envoient des troupes en Géorgie, qu’ils bombardent et tuent des innocents lors de cette invasion et qu’ils occupent des villes. La reconnaissance des provinces rebelles se fait également dans des conditions bien particulières puisque la Russie a accordé à de nombreux ressortissants géorgiens un passeport russe, de manière à permettre ensuite d’évoquer la défense de ses citoyens pour justifier l’intervention. Le non-respect de la parole donnée sur la scène internationale est également choquant et rappelle, en plus limité certes, Munich. Plus globalement, l’évolution du régime russe dans une direction de plus en plus autocrate et nationaliste est également très préoccupante, d’autant plus qu’il défend à l’ONU de nombreux régimes totalitaires.
Malheureusement, le comportement de la Russie aujourd’hui est en partie une conséquence de la façon dont l’Occident a traité l’ancienne URSS depuis la chute du mur de Berlin. Les Géorgiens semblent également avoir une part de responsabilité dans cette crise. Mais, la reconnaissance du Kosovo a également créé un précédent difficile à ignorer concernant le détachement de provinces d’un Etat. Ensuite, comment ne pas évoquer l’influence de la politique de l’OTAN dans la région ? Les Etats-Unis, en enrôlant les uns après les autres les anciens pays du bloc communiste dans une alliance militaire conçue contre l’URSS, qui n’était jamais que la forme impériale et communiste de la Russie, complique grandement les choses. En cherchant à encercler la Russie comme l’URSS jadis, il n’est pas étonnant que les dirigeants russes finissent alors par se comporter comme les dirigeants soviétiques.
Pire, comme le montre bien Joseph Stiglitz dans son livre « La grande désillusion », la Russie d’aujourd’hui est aussi le produit de la Russie qui s’est construite après la chute du mur de Berlin, avec les conseils de l’Occident. Et, la richesse d’aujourd’hui nous a fait oublier les effroyables années 90 que la Russie a traversées, où sa richesse nationale a baissé de près de moitié, où l’espérance de vie a diminué. La potion économique que nous avons fait ingurgiter aux Russes était amère. Nous en récoltons aujourd’hui les fruits. C’est l’Occident qui a imposé ce programme de libéralisation dont l’échéancier était absurde. Les privatisations ont été réalisées en dépit du bon sens, profitant uniquement à quelques oligarques qui avaient les bonnes relations. Si l’Occident avait lancé un grand plan Marshall pour faciliter la transition économique de la Russie (et des autres pays communistes), nul doute que nos rapports auraient été meilleurs.
Si le pays s’est spectaculairement redressé dix ans après l’humiliant défaut de paiement de 1998, c’est uniquement parce que le prix des matières premières, que la Russie possède en abondance, a explosé : en 1999, le prix du baril de pétrole était tombé à dix dollars suite à la grave crise des pays émergents. L’Occident a jeté la Russie dans le grand bain de l’économie libérale sans la moindre bouée et sans leçon. Après avoir frôlé la noyade, la Russie a été sauvée par les bouées que sont ses matières premières. Mais elle se comporte aujourd’hui comme nous lui avons appris à se comporter : seule, en suivant la loi du plus fort, faisant fi de toutes solidarités. Il se trouve qu’aujourd’hui, la Russie est plus forte, alors elle prend ce qu’elle sait pouvoir prendre, avec autant d’âme que la façon dont nous l’avons traitée.
Bien sûr, le comportement de la Russie est inacceptable et il faut sans doute faire quelque chose, pour la Géorgie, et surtout pour l’avenir. Mais il faut également se poser la question de notre responsabilité et réfléchir aux moyens de corriger en partie les erreurs du passé.
Source : Joseph Stiglitz, « La Grande désillusion », http://www.lefigaro.fr/international/2008/08/26/01003-200...
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