01.09.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat politique de Robert Reich
L’un des intérêts particuliers de ce livre est l’addition d’une analyse politique au constat économique. Et même si ce constat présente un tropisme Américain assumé, il représente une nourriture intellectuelle très intéressante, y compris pour le vieux Continent.
De manière surprenante, dans la préface spécifique de l’édition française, Robert Reich développe une thèse proche des idées de Jacques Généreux. Il soutient qu’une part de nous raisonne de manière purement individuelle et égoïste et qu’une autre part est davantage tournée vers les autres. Il soutient que « nous sommes doubles : nous sommes consommateurs (…) mais nous sommes aussi des citoyens soucieux du bien commun ». Comme Généreux, il affirme que « depuis plusieurs décennies, nous assistons à une modification de l’équilibre du pouvoir à notre détriment, en tant que citoyens, mais à notre avantage, en tant que consommateurs et investisseurs ». Il se demande alors si « ce que nous gagnons (…) vaut le prix à payer » car « nous ne sommes pas (…) uniquement des consommateurs et des investisseurs. Nous travaillons pour gagner notre vie », ce qui pose la question de l’évolution des rémunérations.
Robert Reich souligne alors que le rôle du capitalisme est uniquement « d’agrandir le gâteau économique » et qu’il ne se soucie pas des inégalités ou de l’environnement. Il prend même la défense des dirigeants de Wal-Mart « qui ne sont pas pour autant des brutes au cœur de pierre. Ils font leur travail, conformément aux règles du jeu en vigueur ». Pour lui, « il appartient à l’Etat de définir la règle du jeu ». Il cite même Milton Friedman, pour qui « l’entreprise n’a qu’une seule responsabilité sociale, celle de combiner ses ressources de façon à maximiser ses profits, (et) pas de faire de l’altruisme ». Il défend même la rémunération des grands patrons, en soulignant qu’elle ne représente qu’une fraction des bénéfices et de leur impact. Il montre l’amoralité des entreprises, en citant le cas de Yahoo, qui a livré en 2005 le nom de dissidents au régime chinois, qui ont fini en prison.
Aux Etats-Unis, la dérive a été renforcée par la multiplication et la mauvaise influence des lobbys que l’auteur dénonce à travers une multitude d’exemples. Il cite le cas d’experts qui soutiennent les causes de leurs financiers (la contestation du réchauffement climatique par Exxon). Il dénonce le pantouflage des élus battus (30% d’entre eux sont concernés) qui partent dans les firmes de lobbying pour des salaires mirifiques. Il cite l’exemple de Microsoft qui a fait refuser une rallonge budgétaire pour la division antitrust, les casinos qui ont fait interdire les jeux en ligne pour protéger leurs affaires, Kraft qui a fait assouplir les normes pour les produits bios. Il note que cette invasion des lobbys « mène à de nouvelles lois ou réglementations qui, en général, favorisent le camp politiquement le plus puissant ».
Robert Reich décrit finalement une démocratie faible où les intérêts particuliers prennent le pas sur l’intérêt général. Il souligne que si « le capitalisme est presque certainement une condition indispensable de la démocratie, (…) la démocratie n’est peut-être pas indispensable au capitalisme », comme le montre la Chine. Les lobbys, à Washington comme à Bruxelles, bafouent volontiers l’intérêt général. Il souligne que la balance des pouvoirs spécifique aux Etats-Unis accentue encore ce phénomène en permettant aux lobbys d’agir à plusieurs niveaux (Chambre des représentants, Sénat, Maison blanche, administration).
Pour l’auteur, la solution est forcément politique. Il en appelle à tous les citoyens : « ces règles, c’est nous qui devrions les élaborer, de façon à ce qu’elles reflètent nos valeurs de citoyens, au même titre que nos valeurs de consommateurs et d’investisseurs ». Il souligne le paradoxe d’un supercapitalisme qui accroît le besoin théorique d’Etat (assurance santé, filet de sécurité pour l’emploi, régulation plus ferme pour préserver la santé publique et l’environnement) et son affaiblissement. Il dénonce « une société, d’où l’idée du bien commun a quasiment été éliminée ». Pour lui, il revient aux « lois et réglementations de faire de nos achats et investissements un choix social autant qu’un choix personnel ». Il plaide pour une taxe pour réduire les mouvements de capitaux et un système fiscal plus progressif.
Pour aller plus loin, il recommande d’interdire le financement des campagnes par les entreprises et de limiter radicalement les activités de lobbying. Il s’intéresse également à la notion de « capitalisme des parties prenantes », développée au début du 20ème siècle, et qui permettrait de représenter au conseil d’administration toutes les parties prenantes des entreprises (y compris les salariés et la société). Cela se rapproche de la pratique Allemande et des idées d’association du Général de Gaulle, qui allaient bien au-delà du simple intéressement financier. Enfin, il conclut par une proposition originale comme le remplacement de l’impôt sur les sociétés par un impôt personnel payé par les actionnaires.
Si certaines suggestions de Robert Reich semblent à même d’améliorer le fonctionnement du capitalisme d’aujourd’hui, il est difficile de ne pas se demander si ses propositions ne sont pas un peu courtes étant donné la force du constat qu’il fait. Néanmoins, il apporte une pierre très intéressante au débat.
Source : « Supercapitalisme », Robert Reich, Vuibert10:55 Publié dans Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : robert reich, supercapitalisme, généreux
31.08.2008
Analyse critique du néo-libéralisme : le constat économique de Robert Reich
Robert Reich a été le secrétaire d’Etat à l’emploi de Bill Clinton et est aujourd’hui professeur à Berkley. Il livre un constat sévère sur l’évolution du capitalisme dans son livre « Supercapitalisme », publié cette année.
Si son analyse est uniquement centrée sur les Etats-Unis, elle est intéressante à plusieurs titres. Tout d’abord, on peut considérer que les Etats-Unis devancent l’Europe dans l’évolution économique. Ensuite, son analyse économique se double d’une analyse politique et d’une capacité à formuler des propositions pour corriger les excès actuels. De manière assez surprenante, ses analyses rejoignent finalement celles d’économistes de la vieille Europe, comme Gréau ou Généreux, même si les solutions qu’il préconise divergent du fait des différences de nos deux continents. Enfin, on peut louer son souci de vulgarisation qui fait que son livre se lit presque comme un roman.
Et l’auteur commence justement par nous raconter l’histoire de l’évolution du capitalisme en trois temps. Le premier, jusqu’au début du 20ème siècle, fut celui d’un capitalisme triomphant mais dont les « conséquences sociales – conditions de vie sordides dans les villes, salaires de misère et journées de travail interminables des ouvriers, travail des enfants, inégalités de plus en plus marquées (…) - touchaient de nombreux Américains ». Ce capitalisme primitif, dérégulé et sauvage, buta sur la Grande Dépression et fut remis en question par de nombreux politiques : « Teddy Roosevelt traita les géants industriels d’« escrocs enrichis ». Woodrow Wilson les fustigeait lui aussi pendant la campagne présidentielle de 1912 : « les maîtres du gouvernement des Etats-Unis sont les capitalistes et les industriels réunis ».
L’économie américaine rentra alors dans une nouvelle ère, plus régulée. La plupart des industries mirent en place des codes visant à encadrer la concurrence (commerce, salaires, prix…) au point que le président de la chambre de commerce des Etats-Unis affirma que le marché libre « devait être remplacé par une philosophie d’économie nationale planifiée ». Cet encadrement, avait l’avantage de procurer une grande stabilité à tous les acteurs (entreprises et employés). L’Etat n’hésitait pas à intervenir pour faire progresser les salaires, comme pour l’industrie automobile en 1946 mais cela était accepté puisque touchant tous les acteurs de l’industrie. Résultat, les Trente Glorieuses ont profité à tous: les revenus réels des 20% les plus riches ont progressé de 85% de 1947 à 1973 et ceux des 20% les moins riches de 116%.
Mais les années 70 virent l’avènement du « néo-libéralisme », ou « consensus de Washington », fondé sur le libre-échange, la déréglementation et les privatisations. John Maynard Keynes qualifiait ces partisans de « fous détenant le pouvoir, qui (…) distillent des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelques écrivailleurs de faculté ». Cette évolution a été facilitée par la révolution technologique des communications qui a permis une prise de pouvoir des consommateurs et des investisseurs qui dictent aujourd’hui leur loi : des prix toujours plus bas et des profits toujours plus hauts. Ceci a été renforcée par la libéralisation de la finance qui a abouti à une rotation des actifs toujours plus rapide : « dans les années 90, l’investisseur moyen conservait ses actions un peu plus de 2 ans (…) en 2004, à peine 6 mois ».
Cette évolution a provoqué de nombreux effets pervers. Le souci de rentabilité a poussé par exemple GE à économiser sur le coût de nettoyage de l’Hudson. Comme Jean-Luc Gréau, il dénonce la déflation salariale que provoque cette concurrence effrénée : réductions de salaires dans les compagnies aériennes, dans l’automobile (le patron de Delphi s’était engagé en 2005 à réduire les salaires de 27 à 10 dollars de l’heure). Il explique que « les ouvriers qui ont perdu leur emploi en raison de la concurrence des produits importés ont trouvé de nouveaux postes dont la rémunération était, en moyenne, inférieure de 12% ». Il montre que les inégalités ont explosé puisque de 1974 à 2004, le revenu réel des 20% les moins riches a progressé de seulement 2,8% contre 63,6% pour les 20% les plus riches. Il montre que le 1% le plus riche touche désormais 16% des revenus totaux, et les 0,1% 7%, le plus haut niveau depuis les années 30.
Néanmoins, deux points de son argumentation peuvent être contestés. S’il décrit très bien en quoi la concurrence est particulièrement forte aujourd’hui dans certains secteurs, du fait des nouvelles technologies, sa description d’une économie débarrassée des oligopoles et pleinement concurrentielle est un peu idéalisée. Il est tout de même paradoxal que la part des profits dans le PIB n’ait jamais été aussi élevée qu’aujourd’hui. Si certains secteurs sont très concurrentiels, d’autres, du fait de la concentration ou de dynamiques spécifiques, ne le semblent pas autant. De même, son jugement sur « les marchés de capitaux – y compris les Bourses, les banques (…) – (qui) sont beaucoup plus efficaces qu’il y a vingt ans » est surprenant après tant de crises financières (pays émergents, bulle Internet, subprimes).
Mais le constat général n’en est que plus intéressant puisqu’il émane de quelqu’un qui n’est pas fondamentalement opposé aux marchés, mais qui met en lumière des disfonctionnements majeurs qui peuvent, selon lui, être corrigés par les politiques, comme je le rapporterai demain.
Source : « Supercapitalisme », Robert Reich, Vuibert
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