23.12.2010
A ceux qui s’opposent au retour au franc
Un commentateur du blog m’a mis un lien vers un long papier du blog Solutions Politiques s’adressant à ceux qui prônent un retour au franc et à ceux qui manquent d’arguments pour leur répondre. Etant visé à travers mon article sur la Tchécoslovaquie, voici ma réponse.
La monnaie unique en question
De manière intéressante, j’ai l’impression qu’il y a des points importants d’accord entre nous, que ce soit sur les ravages du libre-échange pour les pays développés ou de la financiarisation. Certaines des solutions qui sont proposées sur ce blog sont intéressantes. En revanche, bizarrement, les questions monétaires sont évacuées comme n’ayant « pas beaucoup d’importance ». Outre un rejet de la politique de facilité qu’elles représenteraient, les dévaluations seraient vaines si tout le monde faisait pareil.
Et c’est curieusement là que l’auteur ne voit pas que l’euro provoque exactement cette politique de déflation compétitive qu’il dénonce pour les dévaluations. Justement, l’euro pousse les pays qui l’ont adopté à des politiques de désinflation compétitive salariale suicidaire, l’Allemagne ayant malheureusement montré l’exemple du fait de son entrée dans la zone euro avec des coûts salariaux 25% supérieurs à la moyenne. Bref, la monnaie unique pousse les salaires à la baisse.
Ce qui est un peu dommage dans cet article, c’est qu’il fait l’impasse sur la critique de l’euro en lui-même, son niveau trop élevé (qui pousse Airbus à choisir ses composants aux Etats-Unis), la politique de désinflation compétitive qu’il entraîne et le fait qu’une politique unique ne peut pas convenir à des réalités nationales aussi disparates. Le papier ne défend pas l’euro mais critique des comparaisons hâtives et les dangers d’un retour au franc. Revenons sur ces objections.
Comparaisons et raisons
Le cas Argentin est suffisamment complexe pour que je le traite dans un prochain papier. Il faut noter que la crise avait commencé dès 1999, justement à cause du lien rigide entre le peso et le dollar et que la coupure de ce lien en 2002 et la dévaluation (de 72%) ont permis à l’économie de fortement repartir dès 2003, même si tout n’a pas été un long fleuve tranquille.
L’exemple tchécoslovaque est intéressant dans la mesure où l’auteur montre justement que depuis la partition, l’écart de richesse (mesuré en PIB par habitant) s’est réduit, signe que le fait d’avoir deux monnaies avait du sens. Mais l’auteur ne revient pas sur le principal argument issu de cet exemple : le fait que plus de 70 ans de vie commune n’avait pas fait de ce petit pays une Zone Monétaire Optimale, ce qui augure mal pour une zone euro beaucoup plus grande et diverse.
Plus que le Royaume Uni, où le poids de la finance complique l’analyse (car l’explosion de la bulle financière a été violente), le cas de la Suède est particulièrement intéressant car ce pays a utilisé la dépréciation de la couronne pour relancer son économie (plus de 4% de croissance) sans inflation. Enfin, il faut noter que la monétisation ne provoque pas forcément d’inflation comme le montre le cas Etasunien, où le Quantitative Easing est équilibré par le désendettement des acteurs privés.
Comment financer la dette ?
Le deuxième angle d’attaque du papier, est que soit nous faisons défaut comme l’Argentine, soit, en abrogeant la loi de 1973, nous cédons à la facilité de la monétisation, qui devrait provoquer une hyperinflation. Cette critique est légitime. En effet, il est probable que les marchés réagiraient assez mal dans un premier temps, même si on peut soutenir qu’après coup, il n’y aurait pas de raison qu’ils nous traitent plus mal que la Grande-Bretagne si les finances publiques sont bien gérées.
Dans l’intervalle, la monétisation nous protègera de toute envolée des taux. Et elle ne sera pas inflationniste car les montants en jeu ne le sont pas. La masse monétaire se montant à 1900 milliards d’euros, 100 milliards de monétisation n’en représente que 5%, soit une croissance raisonnable. En outre, à partir du moment où l’Etat rembourse, il y a destruction de monnaie qui compense en partie la création. D’ailleurs, l’inflation n’a pas dérapé aux Etats-Unis malgré le Quantitative Easing.
Bref, les reproches faits par l’auteur peuvent être contestés et je note qu’il ne répond pas aux critiques qui sont portées à la monnaie unique et les mécanismes pervers qu’elle entraîne. Je reviendrai demain plus en détail sur le cas Argentin.10:55 Publié dans Actualités, Economie, Europe | Lien permanent | Commentaires (123) | Envoyer cette note | Tags : euro, franc, monnaie unique, tchécoslovaquie, argentine, désinflation compétitive
21.12.2010
Quitter l’euro pour sauver l’Europe, réponse à Hervé Nathan
Hier soir, vous m’avez fait l’honneur de répondre à mon papier sur les raisons de sortir de l’euro. Etant donné mes liens avec Marianne, que j’ai commencé à lire dès le premier numéro, il m’est essentiel d’apporter des réponses aux questions importantes que vous soulevez.
Des points d’accords
Cher Hervé Nathan, je tiens tout d’abord à dire que je partage le souci de bâtir un système économique où la finance serait au service de l’économie productive au lieu d’une sangsue toujours plus assoiffée. Je crois qu’il n’est pas normal que les peuples soient les variables d’ajustement des déséquilibres financiers actuels sans que les créditeurs ne soient mis à contribution. Je crois également à une fiscalité plus progressive et à une taxe sur les transactions financières qui ne soit pas symbolique.
Mieux, je pense également que l’Europe nous offre un cadre qui nous permettra d’atteindre ces objectifs. En effet, même le gaulliste que je suis croit qu’il est vain de vouloir réglementer la finance uniquement depuis Paris. C’est en s’alliant à Berlin, Rome et Madrid que nous pourrons présenter au monde un autre modèle que l’anarchie économique anglo-saxonne dont on se rend bien compte aujourd’hui qu’elle ne profite qu’à une petite minorité et appauvrit la majorité.
Pourquoi il faut quand même quitter l’euro
Cependant, je ne suis pas d’accord quand vous écrivez que la fin de la monnaie unique serait une victoire des marchés au détriment des peuples. Tout d’abord, je note que la course excessive vers la réduction des déficits est une condition au sauvetage de l’euro tel qu’il est aujourd’hui. Le retour aux monnaies nationales permettrait au contraire à chaque pays de monétiser sa dette s’il le souhaite, ce qui limiterait les taux d’intérêts et le libèrerait du joug des marchés.
En outre, les dévaluations qui seraient alors permises à l’Irlande, la Grèce, le Portugal ou l’Espagne permettraient de relancer la croissance sans avoir recours à cette baisse des salaires mortifère et déflationniste que le carcan de l’euro impose. Par sa faute, ces pays se rapprochent de la situation de l’Argentine de 1999, elle aussi ligotée dans une union monétaire contre-nature. Et il faut noter que sa sortie n’avait pas vraiment été une victoire des marchés…
L’alternative des économistes atterrés
Leurs propositions reposent sur une plus grande intégration européenne. Et c’est là que je vois le problème. Le premier est qu’une plus grande intégration ne règlera pas les déséquilibres actuels. Le cas de la Tchécoslovaquie montre que plus de 70 ans de vie commune sous un régime autoritaire n’a pas permis à ce petit territoire de devenir une Zone Monétaire Optimale, ce qui rend peu probable une telle évolution pour un ensemble aussi vaste et disparate que la zone euro.
Deuxièmement, qui dit solidarité et garantie conjointe sur la dette dit contrôle extrêmement fort sur les budgets nationaux pour éviter des comportements irresponsables comparables au précédent gouvernement Grec. Mais du coup, comment ne pas y voir une disparition de l’autorité des gouvernements nationaux, qui, après la monnaie, soumettrait leur budget à l’Europe ? Ne serait-ce pas la démocratie qu’on assassine tant il est illusoire de vouloir la faire vivre à cette échelle ?
Cher Hervé Nathan, le cadre que proposent les économistes atterrés est le même que celui suggéré par Alain Minc ou Jacques Attali. Certes, la politique proposée est radicalement différente. Mais nous voyons depuis vingt-cinq ans que ce cadre défend toujours cette globalisation néolibérale que nous dénonçons. Par-delà l’aspect illusoire de telles propositions étant données les positions Allemandes, ce cadre ne libèrerait pas les peuples des marchés, il les asservirait plus encore.
L’euro, ce n’est pas l’Europe. Au contraire, il étouffe nos économies et dresse les peuples les uns contre les autres. La voie d’une plus grande intégration pourrait paraître séduisante mais elle n’est ni possible du fait de l’opposition légitime de l’Allemagne, ni souhaitable car elle mènerait à l’inverse des politiques que nous souhaitons et d’une manière bien peu démocratique.
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Europe | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : hervé nathan, euro, monnaie unique, tchécoslovaquie
08.12.2010
Fin d’une monnaie unique : le précédent tchécoslovaque
Ce week-end, grâce à Jean-Pierre Gérard, j’ai pu lire un des rapports les plus éclairants sur la faillite à venir de la monnaie unique européenne. Il est issu d’un Institut Allemand sur le Rapprochement Européen, au sujet de la scission monétaire de la Tchécoslovaquie.
Petit retour historique
L’étude à laquelle je me réfère a été rédigée en 1999 par trois économistes. Elle est issue du ZEI, le Centre pour les Etudes sur l’Intégration Européenne de l’université de Bonn, dont je vous invite à visiter le site pour bien constater qu’il ne peut guère être accusé d’euroscepticisme, puisque son objectif déclaré est de « contribuer à trouver des solutions aux problèmes non résolus d’intégration européenne et la construction du rôle international de l’Europe ».
Cette étude revient sur la scission de la Tchécoslovaquie au début des années 90. En juin 1992, les élections législatives produisent un résultat insoluble où, dans la partie Tchèque, une coalition de droite l’emporte alors que dans la région Slovaque, c’est la gauche qui l’emporte. Assez rapidement, les tchécoslovaques s’entendent pour couper le pays en deux au 1er janvier 1993. Et l’union monétaire qu’ils souhaitaient pourtant conserver se disloque dès le mois de février.
La Tchécoslovaquie n’était pas une Zone Monétaire Optimale
Les auteurs concluent que ce sont des raisons politiques qui ont conduit à la rupture. Mais alors que l’Union Européenne se dirigeait vers la création de l’euro, ils se demandent tout de même si la Tchécoslovaquie était une Zone Monétaire Optimale et s’il y avait un sens à revenir à des monnaies nationales. Ils décrivent donc les trois conditions qui définissent une ZMO : le budget central, la mobilité des travailleurs et la convergence macro-économique. Et, surprise, leur résultat est négatif.
S’il existait bien sûr un budget central, qui assurait des transferts importants, les deux autres facteurs n’étaient pas vérifiés. En effet, la mobilité des travailleurs entre les deux parties du pays était très faible malgré des différences de salaires qui auraient du y inciter. En outre, il n’y avait pas de convergence, les économies ne s’étant pas du tout rapprochées depuis l’après-guerre. Ils notent en revanche que la séparation a contribué à réduire les échanges entre les deux nouveaux pays.
Des leçons pour la zone euro
L’exemple de la Tchécoslovaquie est redoutable pour les défenseurs de la monnaie unique. Voici un pays d’une taille limitée, qui a existé pendant soixante-dix ans, avec un budget commun, et dont on imagine que la convergence était facile. Mais non, ni l’unité budgétaire, ni l’autorité d’un Etat commun et autoritaire pendant si longtemps n’ont permis à la Slovaquie et à la République Tchèque de se fondre en ce que les économistes appellent une Zone Monétaire Optimale.
Ces soixante-dix ans d’histoire commune n’ont ni développé la mobilité de la population ni la convergence des structures économiques. Autant dire que ce qui n’a pas été possible en plusieurs décennies avec un Etat central fort sur un petit territoire est donc totalement impossible à l’échelle d’une zone euro aussi grande et diverse. Même un Etat extrêmement fort et autoritaire ne ferait pas du continent européen ou même d’un petit groupe de pays une Zone Monétaire Optimale.
Bref, la lecture de ce rapport sur la séparation monétaire de la Slovaquie et la République Tchèque démontre que l’aventure de la monnaie unique est décidemment bien hasardeuse. Heureusement les auteurs concluent qu’une sortie de l’euro ne serait ni compliquée ni chère.
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Europe | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : euro, tchécoslovaquie, monnaie unique, zone monétaire optimale, zei



