24.03.2011
La réforme de la finance peut-elle passer par l’UE ?
Il y a quelques jours, le Parlement Européen a voté en faveur de l’instauration d’une taxe sur les transactions financières. Si ce vote, sans conséquence, démontre à nouveau le fonctionnement ubuesque de l’Union Européenne, il montre un changement d’état d’esprit bienvenu.
Les progrès des idées régulatrices
Bien sûr, ce vote restera sans conséquence et on pourra toujours se demander s’il aurait été similaire si les personnes qui avaient voté avaient réellement eu le pouvoir de mettre en place une taxe sur les transactions financières. En effet, une très large majorité des députés européens (529 pour, 127 contre) a voté en faveur de la mise en place d’une taxe sur les transactions financières qui pourrait théoriquement rapporter 200 milliards d’euros, une somme bienvenue aujourd’hui.
Mais, une majorité plus restreinte (360 pour, 299 contre), s’est prononcée pour son application immédiate grâce au soutien de la CDU et d’une majorité de l’UMP, qui ont voté en faveur de cette proposition venue des rangs de la gauche et des écologistes. En outre, les députés européens ont pris position pour réduire drastiquement l’usage des CDS et des ventes à découvert. Malheureusement, le gouvernement Français tient un double-discours qui freine les avancées sur ces sujets.
L’Europe : frein ou opportunité de réforme ?
On peut voir ce vote de deux manières : d’une part se dire que si les questions de réglementations financières avaient été confiées au Parlement Européen, à la majorité simple, alors nous aurions fait de véritables progrès. Cela pourrait soutenir un mouvement vers plus d’intégration. Mais de l’autre, on peut légitimement se demander si le vote n’aurait pas été différent s’il avait réellement eu une valeur légale, poussant alors les lobbys à intervenir.
En effet, ces écarts de majorité ne sont guère encourageants pour cette taxe sur les transactions financières, oubliée par le G20 et soutenue par Joseph Stiglitz. Outre le fait que dans des conditions réelles, la majorité serait tout sauf garantie, on peut imaginer que la Cour de Justice y trouverait à redire (en fonction du sacro-saint principe de liberté de circulation des capitaux), de même que la Commission Européenne, qui ne goûte guère cet interventionnisme.
Bref, plus d’Europe, ce ne serait pas forcément plus de régulation, comme on le constate depuis toujours. Et dans le cadre actuel, il est évident que la Grande-Bretagne, le Luxembourg et la Belgique freineraient des quatre fers. La seule solution serait une initiative de l’Allemagne et la France, avec l’Italie et l’Espagne pour créer une Zone Européenne Financière régulée, instaurant à la fois un contrôle des changes et une taxe sur les transactions financières.
L’intérêt de cette nouvelle est de montrer qu’il existe une vraie opportunité de réformer la finance à l’échelle du continent avec l’Allemagne. Mais pour cela, il faudra passer outre les règles actuelles de l’UE. Ce n’est pas l’Europe qui domestiquera la finance, mais quelques grands Etats décidés.
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Europe | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : parlement européen, taxe tobin, taxe sur les transactions financières, cds, ventes à découvert, joseph stiglitz, g20
18.08.2010
Joseph Stiglitz, théoricien d’un autre système économique
Dans « Le triomphe de la cupidité », le prix Nobel d’économie 2001 ne se contente pas de conter la crise. Il fait également de très nombreuses propositions pour tirer les leçons de nos erreurs.
Sa vision des plans de relance
Comme Paul Krugman, il juge le plan de relance insuffisant car Washington doit compenser les budgets des Etats, qui coupent dans les dépenses et augmentent les impôts. Il démonte l’équivalence ricardienne qui veut que les ménages réagissent à l’évolution des dépenses de l’Etat (en épargnant davantage si les dépenses publiques augmentent par anticipation d’une hausse des impôts) en soulignant que l’épargne avait baissé après les baisses d’impôt de 2001, en dépit des déficits.
Il définit sept principes à un plan de soutien à l’économie : être rapide, être efficace (bon effet multiplicateur), s’attaquer aux problèmes de long terme, se concentrer sur l’investissement, être juste (par opposition aux baisses d’impôt de l’administration Bush) et cibler les zones de pertes d’emploi. Le rebond assez vif de la croissance dès le 2ème semestre 2009 semblait indiquer que ses critiques étaient un peu fortes mais le ralentissement actuel pourrait au contraire prouver qu’il avait raison.
Il soutient que l’Etat aurait dû refinancer les ménages sous l’eau à des taux préférentiels au lieu d’aider les banques et ainsi créer un ruissellement par le bas. Pour lui, l’Etat aurait dû prêter à 2% aux ménages en difficultés, ce qui aurait réduit radicalement leur mensualité. Ainsi le taux de défaut aurait baissé et les banques se seraient mieux portées du fait de la meilleure santé des ménages. Au contraire, les aides aux banques n’ont provoqué aucun ruissellement vers le bas.
Une révolution financière
Revenant sur les crises des pays émergents d’Asie et d’Amérique Latine, il souligne le danger des mouvements anarchiques de capitaux et soutient que « le système financier doit être un moyen au service d’une fin, pas une fin en soi ». Pour lui, la réglementation doit « empêcher les banques d’exploiter les citoyens pauvres ou peu instruits » et « garantir la stabilité du système financier », exactement de que les « de-régulateurs » ont réussi à détruire.
Il propose de taxer les banques et critique l’indépendance des banques centrales pour leur consanguinité avec le secteur bancaire et leur côté anti-démocratique. Il souligne la bonne gestion du Brésil et de l’Inde, où elles ne sont pas indépendantes. Pour lui, « la politique économique implique des arbitrages – des perdants et des gagnants – et on ne peut laisser ce genre de décision aux seuls technocrates. (…) La politique monétaire demande d’arbitrer entre chômage et inflation. »
Il dénonce le biais des banquiers centraux qui voient « l’inflation comme le mal suprême » et qui « prétendent que l’inflation est particulièrement dure pour les pauvres ». Pour lui, « quand on entend les banquiers prendre fait et cause pour les pauvres, on doit se méfier. La vérité est que ceux qui perdent le plus sont les porteurs d’obligation ». Il propose la création d’une réserve mondiale (par émission annuelle d’une nouvelle monnaie de réserve) qui permettrait de compenser les déficits commerciaux d’ampleur raisonnable et limiter la course aux excédents.
Une réforme de la finance
Il constate amèrement que la réforme de la finance n’avance pas et propose des solutions : fonder les rémunérations sur les résultats à long terme, maintien des ventes à découvert et du « marked-to-market » pour garder une discipline de marché, instauration de normes prudentielles contra-cycliques (augmenter les exigences de fonds propres quand la conjoncture est bonne), limiter la titrisation car la complexité réduit la transparence, limiter l’effet de levier et, puisque les banques sont trop grandes pour faire faillite, ne pas hésiter à les diviser, comme l’a suggéré le gouverneur de la Banque d’Angleterre.
On peut néanmoins porter quelques critiques sur ce livre. Il écrit qu’ « il est certain que des choses vont changer à cause de la crise. Le retour au monde d’avant crise est exclu », ce qui semble très optimiste aujourd’hui. Il oublie le biais extrêmement inégalitaire du système éducatif étasunien et surtout dénonce plusieurs fois le risque protectionniste, sans plus argumenter sur le sujet alors qu’il souligne le « casse-tête industriel » des sociétés occidentales, où l’emploi industriel diminue.
Ce livre est très rafraîchissant car Joseph Stiglitz propose beaucoup et n’hésite pas à casser des tabous pourtant extrêmement forts comme la libre-circulation des capitaux ou l’indépendance des banques centrales. Dommage qu’il ne le fasse pas pour le libre-échange.
Source : Joseph Stiglitz, « Le triomphe de la cupidité », LLL, Les Liens qui Libèrent
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Livres | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : joseph stiglitz, le triomphe de la cupidité, réforme de la finance, georges bush, ventes à découvert, marked-to-market
23.05.2010
Réforme de la finance : Nicolas Sarkozy se moque du monde !
Nicolas Sarkozy répète à tout bout de champ qu’il faut moraliser le capitalisme et les marchés financiers, qu’il faut davantage de régulation. Mais comme d’habitude, il s’agit d’une posture, ainsi que le montre les échanges acides de la semaine entre Paris et Berlin.
Angela Merkel accélère
Autant la chancelière Allemande semble complètement fermée à toute remise en cause du libre-échange ou de la stratégie mortifère de désinflation compétitive de son pays, autant elle semble beaucoup plus ouverte aux idées de réforme de la finance, comme le montre son intervention de mercredi. Elle a pris parti pour une taxation de toutes les transactions financières, une taxe Tobin, ou une taxe sur les profits et les rémunérations, qui ressemble davantage aux propositions du FMI.
En outre, le gouvernement Allemand a choisi d’interdire les ventes à découvert sur les actions des banques et les dettes souveraines. Mais là, Paris a choisi de ne pas suivre comme l’a indiqué Christine Lagarde sur RTL. Ce mécanisme, qui avait été interdit au plus fort de la crise financière de l’automne 2008 sur de nombreuses places financières pour limiter la spéculation, permet aux investisseurs de vendre une action avant de l’avoir acheté pour parier sur sa baisse, souvent avec une couverture minime.
Pour une fois, les idées venant de Berlin sonnent justes. Alain Duhamel ne s’est pas privé d’ironiser sur le fait que les opérateurs financiers pourront toujours continuer à vendre à découvert à Londres. C’est malheureusement la carence de cette proposition dans un monde où les mouvements de capitaux sont libres. Mais cela signifie aussi que si la France rejoignait l’Allemagne et mettaient en place un contrôle des changes, alors il serait possible de le faire à l’échelle de la zone euro…
Nicolas Sarkozy et Christine Lagarde freinent
Quelle surprise donc d’entendre, par la voix de Christine Lagarde, que la France ne souhaite pas suivre l’Allemagne sur ce sujet. Le président de la République parcourt la planète en stigmatisant les agissements des spéculateurs et des banques. Il passe son temps à dire qu’il faut davantage de régulation, affirme que plus rien ne sera jamais comme avant et que c’est la vision Française d’une plus grande réglementation qui doit s’imposer au monde.
Mais quand notre principal partenaire fait des propositions et avance concrètement sur le sujet, alors il n’y a plus personne. Le gouvernement va jusqu’à reprendre les arguments des défenseurs du système en parlant du risque de manque de liquidité qu’une telle mesure pourrait provoquer. Bref, comme d’habitude, Nicolas Sarkozy nous sert de belles paroles totalement en contradictions avec les décisions du gouvernement, alors qu’il avait une occasion unique de faire avancer la réforme de la finance.
C’est une excellente nouvelle de constater que l’Allemagne semble prête à vraiment avancer sur ce sujet. Il faut dire que notre voisin d’outre-Rhin n’est pas très porté sur la spéculation, lui qui privilégie le capitalisme des petites et moyennes entreprises, souvent familiales. Nous sommes donc en train de passer à côté d’une occasion unique de faire de l’Europe le pionnier de la réforme financière car la zone euro est une zone financière auto-suffisante qui peut imposer ses règles.
Il est extrêmement réjouissant de voir Berlin avancer des idées alternatives pour réformer la finance. Malheureusement, la duplicité de Nicolas Sarkozy freine toute avancée. Au moins, ses nouvelles contradictions auront été révélées…
10:55 Publié dans Actualités, Economie, Europe | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : angela merkel, nicolas sarkozy, christine lagarde, ventes à découvert, taxe tobin



