09.02.2010

Paul Krugman dissèque les crises

Paul Krugman est un économiste particulier, un libéral de plus en plus modéré. Et outre une capacité d’analyse qui lui a valu le prix d’économie décerné à la mémoire d’Alfred Nobel, il a une capacité de vulgarisation peu commune, ainsi qu’un véritable sens politique.

Le rôle de la libéralisation monétaire

« Pourquoi les crises reviennent toujours » est un ouvrage ancien (1999) qui a été réédité et mis à jour en 2009. Mon ami RST en avait fait un résumé très intéressant, mais je souhaite y apporter également mon regard. De manière très significative, ce livre est centré sur la crise des pays asiatiques, crise à laquelle Joseph Stiglitz et Jacques Sapir accordent une grande importance. Paul Krugman revient également dans ce livre sur l’ensemble des crises économiques des pays émergents.

L’éditorialiste du New York Times a l’immense mérite de souligner le rôle de la monnaie dans les crises, facteur trop souvent oublié aujourd’hui. Il rappelle qu’après l’arrimage du peso au dollar en 1991, les prix à la consommation avaient augmenté de 40% en Argentine, contre seulement 6% aux Etats-Unis, phénomène que l’on retrouve au Mexique. Du coup, la rigidité des taux de change était devenue un handicap pour ces pays du fait de la surévaluation de la monnaie.

Le prix Nobel d’économie montre à quel point la surévaluation d’une monnaie est dangereuse pour l’économie. Elle provoque un déficit commercial puisqu’elle pénalise les exportations et favorise les importations (le Mexique avait un déficit de 8% du PIB en 1993) et pénalise donc la croissance. Les ayatollahs de l’euro fort feraient bien de garder cela en mémoire… Il y voit les raisons de la crise argentine de 2002, qui a provoqué une baisse du PIB de 18%.

Mais ce sont aussi des raisons monétaires qui expliquent en partie la crise de 1997-1999. En effet, la dévaluation chinoise de 1994 puis la baisse du yen avaient contribué à déséquilibrer les échanges commerciaux de beaucoup de pays, notamment la Thaïlande. Le déséquilibre de sa balance commerciale créa une crise de confiance et une spéculation contre le bath, qui provoqua une hausse des taux d’intérêt qui étrangla l’économie, puis aboutit à une grave récession économique.

Le rôle de la libéralisation financière

Mais la crise asiatique s’explique plus encore par la libéralisation des flux financiers. En effet, alors que les pays émergents recevaient 42 milliards de dollars de capitaux en 1990, ce montant a atteint 256 milliards en 1997. Une partie était des investissements physiques, mais de plus en plus, les capitaux étrangers avaient une origine financière, voir même purement spéculative. En effet, les investisseurs faisaient du « carry trade », empruntant en monnaie à taux faible pour placer en monnaie à taux élevé.

Du coup, ces flux financiers avaient tendance à pousser à la hausse les monnaies des pays émergents, contraignant la banque centrale locale à acheter des monnaies de réserve et à vendre sa monnaie pour maintenir les parités monétaires. Mais cette augmentation de la demande de monnaie locale fit également monter les taux d’intérêt, encourageant plus encore le phénomène de « carry trade », et créant les conditions parfaites pour une nouvelle bulle.

Conséquence de la bulle, à un moment, les flux de capitaux se tarirent et la baisse de demande de monnaie locale provoqua la baisse de son cours. Les banques centrales se mirent donc à vendre des monnaies fortes pour acheter leur monnaie afin de défendre leur cours, épuisant leurs réserves. Les pays asiatiques étaient obligés de défendre leur monnaie, étant donné qu’une partie de leur dette était libellée en dollar, ce qui rendait très problématique toute dévaluation.

La crise se transmit rapidement aux autres pays par un double mécanisme : la panique des marchés et la création des fonds pays émergents. En effet, la méfiance à l’égard de la Thaïlande se transmit immédiatement aux autres pays puisque les investisseurs se mirent à bouder l’ensemble des fonds de pays émergents asiatiques, ce qui provoqua la même fuite de capitaux dans l’ensemble de l’Asie du Sud-Est et les mêmes conséquences (à part dans les pays encadrant les flux financiers).

Dans ce livre, Paul Krugman montre bien comment l’anarchie monétaire et financière est à l’origine de bulles économiques et financières dangereuses qui peuvent provoquer de graves crises, et qui se transmettent en un instant à la planète.

Demain, Paul Krugman dénonce la politique de la corbeille

08.02.2010

Marché-roi, marché-fou

Drôle de semaine sur les bourses du monde. D’une part, le patron de Goldman Sachs annonce qu’il ne touchera « que » 9 millions de prime en 2009. De l’autre, les marchés s’effondrent avec l’envolée des taux sur la dette publique des pays du Sud de l’Europe.

Une nouvelle crise financière ?

Le moins que l’on puisse dire est que la baisse brutale des bourses de la semaine dernière est inquiétante. A l’échelle de la Grèce, la hausse des taux longs (passage de 1,5 à 3,5 points d’écart avec les taux Allemands en quelques mois) représente une facture additionnelle de 1 milliard d’euros par an (le pays empruntera 50 milliards cette année), soit 0.5% du PIB grec. Alors que l’on débat sur une taxation de la finance, les marchés arrivent, eux, à imposer une taxe aux Etats.

Cette crise boursière pose un double problème. Tout d’abord, il y a fort à parier que l’action des fonds spéculatifs explique l’ampleur des mouvements récents. Aucune règle n’a été définie suite à la crise, donc les marchés fonctionnent comme avant. Il est plus que probable que les fonds spéculatifs ont parié sur cette hausse des taux, et en pariant, l’ont provoqué… Pire, cette spéculation renchérit considérablement le coût d’une dette contractée par les Etats en partie pour sauver les marchés…

Il y a cependant une bonne nouvelle : la baisse de l’euro. Bizarrement, la plupart des analystes décrivent de manière horrifiée la baisse de la monnaie unique européenne à 1,36 dollars. Il s’agit pourtant d’une bonne nouvelle pour nos exportateurs, qui regagnent une compétitivité perdue par la surévaluation de notre monnaie. Mais il reste encore du chemin à faire pour que l’euro retrouve un cours raisonnable (Michel Aglietta évalue l’euro à 1,07 dollars à parité de pouvoir d’achat).

Les esprits animaux

Comment ne pas penser à cette remarque de Keynes quand on constate la ruée spéculative contre les emprunts d’Etat ? Il est difficile de savoir où elle va s’arrêter même si les écarts de taux entre pays atteignent de tels niveaux que théoriquement la spéculation devrait bientôt finir, certains fonds pouvant parier sur une baisse quand ils penseront que les écarts atteints ne sont pas justifiés. Mais, la crise peut aussi aller s’amplifiant, et atteindre l’Espagne, l’Italie, la France et les Etats-Unis…

Le problème est qu’il est difficile de trouver une réponse appropriée. Trop de rigueur risque d’effrayer des marchés qui pourraient craindre pour la reprise (bien molle en Europe), et pas assez de rigueur risque de les inquiéter sur le laxisme européen… Il y a pourtant des solutions, comme le souligne Hervé Nathan sur Marianne 2. Malheureusement, aucun dirigeant européen ne semble vouloir tirer les leçons de la grande crise économique que nous traversons.

Pire, tous les excès passés subsistent, comme l’illustre à merveille le « geste » du patron de Goldman Sachs, qui a limité à 9 millions de dollars sa prime pour 2009 (1000 fois le salaire minimum des Etats-Unis !). Quand une telle décision peut être présentée comme un effort alors que les banques ne doivent leur survie qu’à l’intervention de l’Etat fin 2008 et que beaucoup de citoyens étasuniens sont au chômage ou expulsés de leur maison, comment ne pas comprendre que l’on marche sur la tête ?

En fait, nous avons besoin de nouveaux Roosevelt, de dirigeants politiques capables de prendre des mesures radicales pour encadrer les pratiques d’un marché fou qui ne profite qu’à une poignée. Il est incroyable que les grands partis soient incapables de le comprendre.

07.02.2010

Inégalités scolaires : les abus du Monde

« Le système universitaire américain est moins inégalitaire que le nôtre » : c’est par ce titre que Le Monde a illustré un chat avec le Vice-président de l’université Paris-6. Le quotidien de référence laisse dire, sans le moindre commentaire, comme s’il s’agissait d’une vérité établie.

Des outrances incroyables

Gilbert Béréziat nous décrit un système apocalyptique. Il affirme que « la nation s’endette pour payer les études des riches » et qu’en France, la sélection « se fait avant le bac. Donc quelles que soient les tares du système américain, il est moins inégalitaire que le nôtre ». Et dans un raccourci saisissant, il soutient que comme la TVA représente la principale source de revenu de l’Etat, du coup « les moins favorisés financent les études des plus favorisés », comme l’avait soutenu Vincent Peillon.

Le plus incroyable reste qu’un tel journal publie de telles opinions sans la moindre contradiction qui viendrait donner un peu de recul à de tels propos. En effet, soutenir que ce sont les foyers modestes qui financent les études des enfants des classes aisées est totalement abusif. Il faut quand même rappeler qu’il existe un impôt sur le revenu en France, et que le taux marginal, à 40% fait tout de même contribuer davantage les ménages riches à la collectivité que les ménages modestes. Une étude d’Alternatives Economiques avait démontré l’importance de la redistribution en France.

Un délire étasunien

Mais le plus ridicule est sans doute l’appréciation portée sur le système universitaire outre-Atlantique. Il est proprement incroyable d’arriver à soutenir sérieusement qu’il est plus égalitaire que le nôtre, alors que même les défenseurs de ce modèle en reconnaissent le caractère profondément inégalitaire. The Economist rappelle ainsi fréquemment que l’ascenseur social est en panne aux Etats-Unis et que la reproduction sociale des élites est plus marquée qu’ailleurs, et notamment que la France.

D’ailleurs, il suffit pour cela de savoir que les frais de scolarité des grandes universités peuvent dépasser les trente mille dollars par an pour comprendre qu’il y a un mur de l’argent aux Etats-Unis. Paul Krugman cite une étude qui montre que les élèves de 4ème qui sont dans le dernier quart de leur classe mais dans le premier pour les revenus de leurs parents ont autant de chance d’aller à l’université que ceux qui sont dans le premier quart de la classe mais dans le dernier pour les revenus…

Bref, il est malheureux que Le Monde publie sans la moindre mise en perspective de tels propos. Même si le système scolaire Français est loin d’être parfait, il est beaucoup plus égalitaire que le système étasunien, à tous les niveaux.

06.02.2010

Martine Aubry, la meilleure ennemie de Nicolas Sarkozy ?

Curieux destin que celui de Martine Aubry. Sa motion n’était arrivée qu’en 3ème position lors du Congrès du PS et elle a fini par devenir première secrétaire. Les résultats des élections européennes ont été désastreux et son parti va toujours aussi mal, mais elle s’impose dans les sondages.

Une Merkel Française ?

C’est la question que l’on pourrait se poser tant sa volonté de fer l’amène loin. Après tout, à l’issue du premier tour du Congrès du Parti Socialiste, sa liste, rassemblement hétéroclite de partisans de Dominique Strauss-Kahn et de Laurent Fabius, était arrivée derrière la motion de Bertrand Delanoë et celle de Ségolène Royal. Mais en se maintenant à tout prix, elle a réussi à prendre la tête de la coalition « Tout Sauf Ségolène », forçant même le maire de Paris à se retirer.

Alors qu’on pouvait être légitimement surpris de sa présence au second tour, elle a même réussi à le gagner dans des circonstances qui resteront à jamais troublantes, pour ne pas dire plus. On peut dire qu’elle a sans doute battu ses concurrents grâce à sa volonté d’y arriver. Mais être première secrétaire est une chose, avoir de bons résultats en est une autre. Et force est de constater que la situation ne s’est absolument pas améliorée depuis son arrivée rue de Solférino.

En effet, le résultat des élections européennes a été un tel désastre que Benoît Hamon, 3ème de la liste Ile de France, porte-parole du parti, n’a pas été réélu. Le Parti Socialiste est toujours aussi divisé et en proie aux initiatives des snipers individualistes qui le composent. Sur un plan programmatique, rien ne semble avoir avancé. Bref, son bilan semble aussi mauvais que ses sondages sont bons, puisqu’elle devance aujourd’hui Dominique Strauss-Kahn et Ségolène Royal dans les préférences des militants.

Le maillon faible pour Nicolas Sarkozy

A première vue, on peut se dire que son style austère, son manque d’aisance devant les médias sont peut-être des atouts pour affronter un président sortant à qui certains accolent l’expression « bling-bling » et dont les talents oratoires lui permettent de défendre tout et son contraire. En effet, la magie du verbe sarkozyste semble profondément cassée quand on constate que son émission spéciale sur TF1 ne lui a pas du tout permis de redresser la barre dans les sondages, où il est au plus bas.

Du coup, on pourrait se dire que l’austère Martine pourrait être une candidate redoutable pour le président sortant tant elle contraste avec lui. Mais ce n’est pas si facile. En effet, l’Elysée ne semble pas mécontent de l’ascension de la première secrétaire. On pourrait même se demander si le président ne préfère pas l’affronter elle plutôt que Dominique Strauss-Kahn. En effet, ce dernier serait un adversaire de second tour beaucoup plus redoutable, mordant au centre, voir à droite, tout en bénéficiant du soutien d’une gauche qui sera prête à soutenir n’importe qui pour battre Nicolas Sarkozy.

Et comme Ségolène Royal semble de plus en plus hors course, Martine Aubry pourrait finalement être la candidate la plus facile à battre. Sa prestation au Grand Journal de Canal Plus n’avait vraiment rien pour effrayer le président sortant. Peu à l’aise, restant figée dans un discours caricatural où la droite représente le mal et la gauche les gentils, incapable de proposer une quelconque alternative, il n’est pas sûr qu’une longue campagne donne aux Français l’envie de l’élire à la présidence.

L’ascension de Martine Aubry est d’autant plus surprenante qu’elle était encore au plus bas dans les sondages il y a quelques mois. La bulle médiatique à son égard rappelle celle autour de Ségolène Royal et on peut se demander si l’Elysée n’est pas ravi qu’une telle rivale n’émerge…

05.02.2010

Jacques Sapir, économiste souverainiste

Jacques Sapir n’est pas un économiste comme les autres. Passionné de géopolitique, ses écrits offrent également une lecture politique passionnante qui éclaire particulièrement bien les enjeux d’aujourd’hui et le « retour des nations » qu’il annonce.

L’illusion du droit d’ingérence

Dans la novlangue bien pensante, le « droit d’ingérence » est un morceau de choix. Il faut dire que le vocabulaire a été bien choisi pour éviter toute contestation. Mais ce n’est pas ce qui arrête un Jacques Sapir qui n’a que faire des convenances et attaque bille en tête. Il souligne que « l’ingérence humanitaire ne peut être que le fait du fort sur le faible, alors qu’un principe de droit doit par essence pouvoir être appliqué tout autant au fort qu’au faible » devenant au passage un « colonialisme humanitaire ».

Il souligne que cela « introduit une division immédiate au sein des nations entre celles dont les moyens de défense les protègent de toute tentative d’ingérence et celles dont les moyens de défense sont suffisamment faibles pour qu’elles puissent devenir, le cas échéant, des cibles dans une guerre humanitaire ».  Pire, pour lui, cela incite à « monter en puissance dans ses moyens de défense, l’échelon ultime (…) étant la possession d’armes de destruction massive »…

Au contraire, c’est « en rétablissant le principe de la souveraineté dans toute sa force (…) que l’on pourra réellement s’opposer au processus de prolifération des armes nucléaires ». Il souligne que cette violation de la souveraineté suspend « les conditions rendant possibles la production et la légitimation des institutions, la possibilité d’un enracinement légitime des institutions importées devient extrêmement problématique. L’ingérence devra donc soit être renouvelée, soit être étendue dans le temps ».

L’auteur souligne que l’intervention occidentale au Kosovo a plutôt empiré les choses dans un exposé très documenté et critique. Il affirme que « derrière le discours humanitariste (…), on retrouve la cruelle vérité de l’adage bismarckien : la force prime le droit »… Avec Guantanamo et le Patriot Act, il souligne que pour les Etats-Unis « la défense des libertés démocratiques n’a sa place que si elle peut affaiblir un adversaire. Elle cesse d’être un principe d’action si tel n’est pas le cas ».

Le siècle du retour des nations ?

Pour lui, c’est la défense des intérêts nationaux qui est la solution. Il souligne à quel point l’économie russe a réussi à se relance à la fin des années 90, en renonçant en partie à la potion amère néolibérale qui lui avait été imposée, provoquant un effondrement de 40% du PIB, en recourant à un cocktail de dévaluation, baisse des prix de l’énergie pour les consommateurs russes, contrôle des changes et aides publiques. Ainsi, l’économie est repartie avant même la hausse du prix des matières premières.

Il cite de larges passages d’un discours de Poutine à Munich en 2007 où celui-ci affirme que « nous sommes témoins d’un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international. Bien plus, certaines normes et, en fait, presque tout le système du droit d’un seul Etat, avant tout, bien entendu, des Etats-Unis, a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines, dans l’économie, la politique, et dans la sphère humanitaire, et est imposé à d’autres Etats ».

Pour Sapir, il s’agit d’une « critique radicale de l’idéologie de la mondialisation ». « La souveraineté est une et indivisible » et « le droit international est nécessairement un droit de coordination, et non un droit de subordination » et « il ne peut y avoir de légalité (le droit international) sans légitimité, et que cette dernière ne saurait se construire, dans un univers structuré par des intérêts divergents et des valeurs multiples, que sur la base de la souveraineté ». Souveraineté et démocratie sont intrinsèquement liées.

Pour lui, la solution serait de construire des instances « régionales et politiques, au mieux coordonnées à l’échelle mondiale ». Mais « elles devront faire la place aux intérêts des Etats en raison de la dimension étatique des politiques économiques ». Il y a pour lui un motif d’espoir dans le discours finalement peu orthodoxes des principaux candidats à l’élection présidentielle de 2007, qui ont tous emprunté au discours alternatif en dénonçant les délocalisations par exemple.

L’auteur termine par une conclusion très gaullienne, où, s’il souligne que « la grandeur nationale ne se mange pas en salade », il appelle les Français à embrasser ce nouveau 21ème siècle, qui sera celui des nations et à préparer une alternative bienvenue pour 2012.

Source : Jacques Sapir, « Le nouveau 21ème siècle », Seuil

04.02.2010

Jacques Sapir, économiste alternatif

Après avoir lu beaucoup de livres de penseurs alternatifs (voir section « livres » du blog), Jacques Sapir était le dernier grand intellectuel que je voulais étudier. « Le nouveau 21ème siècle », écrit avant le déclenchement de la crise économique, est un ouvrage de référence sur l’économie et l’idée nationale.

Retour sur la crise de 1997-1999

C’est un point commun de Jacques Sapir avec les deux prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et Paul Krugman que de donner une importance particulière à la crise qui a secoué les pays émergents à la fin des années 90. Pour lui, contre pour eux, cette crise est la conséquence d’une déréglementation excessive, notamment sur le plan financier et monétaire et elle démontre, 10 ans avant la crise des subprimes, les immenses dangers de la globalisation néolibérale.

Ce livre complète parfaitement « La grande désillusion » de Joseph Stiglitz, qui travaillait à la Banque Mondiale à cette époque. S’il en donne une lecture plus politique, le constat économique est aussi sévère. Il montre l’absurdité d’un système où le FMI prêtait de l’argent à des pays émergents pour défendre leur monnaie, à un coût exorbitant, tout en étant voué à l’échec la plupart du temps. Il souligne que « la Malaisie et le Chili (…) ont dû leur réussite à des mesures de contrôle de capitaux ».

Bref, alors que le FMI déversait de l’argent pour lutter contre les marchés, tout en imposant des mesures d’austérité souvent violentes pour la population, la solution à cette crise était une restriction des marchés de capitaux. L’auteur souligne malicieusement : « si les Etats-Unis sont capables d’engager à perte plus de 60 milliards de dollars pour tenter d’enrayer une crise financière (…) n’eût-il pas été plus judicieux d’investir la même somme dans des actions de développement ? ».

L’auteur utilise une image particulièrement brillante pour appuyer les thèses d’une « re-fragmentation des espaces financiers et commerciaux ». Il fait le parallèle avec les cales d’un cargo. Et s’il reconnaît volontiers qu’une cale sans compartiment est plus pratique, il souligne qu’en cas de tempête, elle devient un danger menaçant la stabilité du navire. Il souligne que « les architectes et constructeurs de navires le savent depuis des siècles et sacrifient l’optimalité théorique à une conception garante de robustesse ».

Un véritable tournant politique

Par-delà la grave crise économique, pour Jacques Sapir, cette crise a provoqué un changement politique majeur à l’échelle de la planète. Pour lui « la Russie s’est reconstruite autour d’un projet national et industrialiste ». Plus globalement « la crise a aussi amené de nombreux pays à modifier leurs stratégies économiques, les conduisant à des politiques commerciales très agressives dont l’addition provoque aujourd’hui une fragilisation générale de l’économie mondiale ».

En effet, depuis un peu plus de dix ans, de nombreux pays émergents ont adopté une stratégie économique visant à accumuler le montant le plus important possible d’excédents commerciaux de manière à pouvoir mener une politique économique autonome sans jamais avoir à demander de l’aide à un FMI et des Etats-Unis qui leur imposent des politiques aberrantes. Cela vaut notamment pour la Chine, qui accumule des excédents commerciaux colossaux depuis des années.

L’auteur souligne que depuis la fin des années 90, « ces pays ont cherché à se désendetter brutalement afin de diminuer autant que possible leur exposition au risque financier international ». Mais « le drame ici vient de ce qui est globalement insoutenable puisse à l’échelle de chaque pays apparaître comme une solution viable ». En clair, c’est le FMI et les Etats-Unis, suivis par le reste du monde occidental, qui ont poussé les pays émergents à adopter une stratégie économique porteuse de déséquilibres majeurs…

Pour l’auteur, cet épisode a contribué à l’avortement du siècle américain qui semblait se dessiner à partir de 1991. Il consacre également le retour des Etats-nations et d’une stratégie de défense des intérêts patriotes que les théoriciens du marché-roi ont souvent tendance à oublier.

Source : Jacques Sapir, « Le nouveau 21ème siècle », Seuil

Demain, Jacques Sapir, économiste souverainiste

03.02.2010

Le tri sélectif des gaz à effet de serre

Lors du sommet de Copenhague, toute l’attention du monde était portée sur la maîtrise des émissions de CO² par l’homme. Au final, il n’y a eu aucun accord concret. Mais, pire, en se focalisant sur le dioxyde de carbone, nous ne traitons qu’une partie du problème.

Un traitement incomplet

C’est tout le problème du réchauffement climatique aujourd’hui. Au final, seule une petite partie des gaz à effet de serre sont aujourd’hui taxés, ce qui limite considérablement l’efficacité de notre action. En effet, de trop nombreuses activités polluantes échappent à tout surcoût, et donc à toute incitation pour limiter leur consommation et donc leur pollution. C’est le cas d’une partie des émissions de CO² avec le traitement de faveur dont bénéficient le fuel et le kérosène, pourtant responsables d’une grande partie des émissions. De même, beaucoup d’industries polluantes bénéficient d’exemption.

Pire, de nombreuses études montrent aujourd’hui que d’autres gaz ont sans doute un rôle aussi important que le CO² dans le réchauffement climatique. Cet article du Monde montre le rôle de l’ozone. Si des accords ont permis la suppression de ce gaz dans de nombreuses industries, il reste beaucoup à faire pour réduire les émissions de précurseurs d’ozone. Cela est d’autant plus important que l’ozone est un gaz dangereux pour l’homme et qui est responsable d’un grand nombre de morts.

Et pour compléter ce tableau, il y a également le problème du méthane, que certains scientifiques estiment encore plus important pour le réchauffement climatique. Le principal responsable des émissions de méthane serait l’élevage bovin à travers le processus de digestion des ruminants. Des recherches ont été entreprises pour limiter les émissions de méthane par la diète des bovins, ou l’action sur leur flore intestinale. Il manque d’études pour envisager le problème dans sa totalité. En outre, on peut craindre d’autres révélations qui chambouleraient ces théories.

Des politiques en retard

Face à ce problème extrêmement complexe, les hommes politiques ont du mal à réagir. Le réchauffement climatique n’est qu’une probabilité, certes fortes, mais pas une certitude. Pire, l’horizon de temps reste trop lointain pour que le produit des efforts d’aujourd’hui soit perceptible suffisamment rapidement. Résultat, les dirigeants de la planète ne savent pas résister à la pression des lobbys de toute sorte et sont incapables de concevoir une taxe juste, comme le montre le cas de la taxe carbone en France.

Qui plus est, la taxation des gaz à effet de serre se heurte à la libéralisation des échanges. En effet, dans ce système, les industriels peuvent délocaliser la production dans des zones à faible contrainte environnementale pour baisser leurs coûts de production et échapper aux contraintes réglementaires et fiscales des pays les plus en pointe dans la lutte contre les gaz à effet de serre. Bref, le libre-échange agit contre l’environnement en favorisant le moins-disant.

Il y a bien une solution à ce problème, comme l’a évoqué le président de la République en début de semaine, à savoir établir une taxe environnementale aux frontières de l’Europe de manière à égaliser la compétition, au moins dans ce domaine. Mais Nicolas Sarkozy tend à oublier les discours qu’il fait en France quand il est dans un cénacle européen. Il n’a jamais vraiment poussé ce projet nécessaire qui aurait le double mérite de permettre une compétition plus loyale tout en permettant à l’Europe de pousser les industriels de la planète entière à rendre leur production plus écologique.

Bref, et c’est un paradoxe que les écologistes ne soient pas capables de l’expliquer, la lutte contre les gaz à effet de serre est aujourd’hui beaucoup trop limitée. Pire, ils sont incapables de remettre en cause le libre-échange qui met pourtant une pression vers le bas sur les standards environnementaux.

02.02.2010

Etats-Unis : une nouvelle révolution néoconservatrice est en marche

Ce n’est pas le moindre des paradoxes, mais outre-Atlantique, comme le montre le résultat de l’élection du Massachussetts, il semblerait qu’en réaction à la crise et à son traitement, le balancier politique reparte violemment à droite dans les prochains mois.

Un changement radical de climat

Et pourtant, tout devrait concourir à renforcer la majorité démocrate historique que Barack Obama avait obtenue il y a un peu plus d’un an. D’ailleurs, c’est bien le désarroi des républicains et de John McCain en particulier qui avait permis au candidat démocrate d’emporter une très large victoire. Cependant, les résultats de l’élection du Massachussetts montrent que quelque chose de très fort est à l’œuvre : cet Etat est profondément démocrate et avait élu sans discontinuer un démocrate à ce poste depuis plus de 50 ans. Il ne s’agit malheureusement pas d’un simple mouvement d’humeur.

En fait, les étasuniens sont en colère. Ils sont en colère contre les banques et les banquiers qui ont provoqué la crise, mais ils sont peut-être encore plus en colère contre l’explosion des dépenses publiques et l’extension inédite du rôle de l’Etat dans un pays où beaucoup pensent encore comme Ronald Reagan que « l’Etat est plus le problème que la solution ». Des « tea party » de protestation contre les dépenses publiques et les impôts sont organisés et il suffit de constater la radicalité de l’opposition au projet de réforme du système de santé pour constater que quelque chose se passe.

Un immense paradoxe

Cette réaction est pourtant complètement incohérente. En effet, c’est bien l’administration Clinton qui avait remis de l’ordre dans les finances publiques que les administrations Reagan et Bush Sr avaient fait déraper. De même, Georges Bush Jr a laissé une situation très largement dégradée du fait de la hausse des dépenses (militaires notamment) et des baisses d’impôt. Bref, Barack Obama a le malheur de passer après une administration peu soucieuse des deniers publics.

Pire, à peu près tous les économistes étaient d’accord pour dire qu’il fallait une intervention vigoureuse de l’Etat pour sauver les banques et éviter un cataclysme financier, ainsi qu’un plan de soutien à l’économie pour éviter une Dépression. Et pour le coup, Barack Obama a apporté une bonne réponse aux deux problèmes quand on constate que le PIB a progressé de plus de 5% en rythme annuel au 4ème trimestre 2009. Les républicains n’avaient pas de plan alternatif.

Une révolution en marche

Cependant, le niveau colossal des déficits inquiète les Etats-Unis, d’autant plus qu’il y a cette méfiance naturelle vis-à-vis  du rôle de l’Etat. Et le plan d’extension du système de santé vient paradoxalement à un mauvais moment dans la mesure où il représente une nouvelle avancée de l’Etat. Résultat, les néoconservateurs peuvent facilement effrayer la population sur l’état de leur pays et réclamer une vigoureuse remise en question des programmes publics.

La lecture de The Economist est terrifiante dans la mesure où l’hebdomadaire néolibéral se montre de plus en plus agressif vis-à-vis de l’Etat, qui a pourtant sauvé l’économie du précipice dans lequel le marché-roi l’envoyait. Le journal anglais ne cesse de réclamer des baisses de salaires pour les fonctionnaires et une réduction radicale des programmes sociaux pour combler les déficits. Paradoxalement, la crise pourrait favoriser un mouvement de balancier à droite des Etats-Unis.

Se pose alors la question du pourquoi. En effet, le contexte devrait être favorable aux démocrates et à un meilleur encadrement du marché. Mais les néolibéraux ont réussi à construire une histoire où la responsabilité vient davantage de la Fed, qui n’a pas réussi à prévenir la formation des bulles. Il faut dire également que le ton très apaisé de Barack Obama, qui contraste tellement avec le ton de Roosevelt, n’a pas permis une véritable remise en question des abus qui ont mené à la crise.

L’administration actuelle se retrouve donc dans un cul de sac depuis qu’elle a perdu sa majorité qualifiée au Sénat. Malheureusement, il y a fort à parier que les républicains sont sur le point de réaliser un des holdups idéologiques les plus incroyables qui soient. Sarah Palin a ses chances…

01.02.2010

Une reprise aussi illusoire que robuste

Il y a un an, le débat faisait rage sur la capacité de l’économie mondiale à rebondir. Les derniers chiffres de la croissance aux Etats-Unis indiquent bel et bien la fin de cette récession, ce qui ne signifie pas cependant que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes…

Un véritable rebond

Il y a un an, la blogosphère alternative regorgeait de prévisions plus sombres les unes que les autres. Pourtant, lors d’une conférence à l’automne 2008, Jacques Généreux en avait surpris plus d’un en annonçant que le système allait se sauver et que nous allions éviter une Grande Dépression comparable à celle des années 30. Convaincu par son argumentaire, j’avais fait plusieurs papiers qui allaient dans le même sens. Au final, alors que j’étais accusé d’être trop optimiste, mes prévisions étaient finalement pessimistes par rapport à ce qui s’est passé.

En effet, les Etats-Unis ont atteint 2% de croissance en rythme annuel dès le 3ème trimestre au lieu du 4ème trimestre 2009 et ont dépassé les 5% de croissance annuelle dès la fin 2009, provoquant une stabilisation du taux de chômage. La crise semble bel et bien derrière nous. Mieux, même si la croissance du dernier trimestre s’explique en bonne partie par des mouvements de stocks, la consommation a progressé de 2% et les investissements également, signe que l’économie va mieux. Cette fois-ci, les prévisions très noires du GEAB ne se sont pas vérifiées. Et tant mieux pour la planète.

Une reprise en demi-teinte

Mais il y a fort à parier que la reprise ne sera pas partout la même. En effet, la forte reprise étasunienne s’appuie sur une relance budgétaire massive et le niveau très faible du dollar, qui soutient le commerce. Dans les pays émergents, le processus de rattrapage économique garantit une croissance forte en période économique stable, d’autant plus que l’ouverture des frontières leur assure des excédents commerciaux massifs avec les pays dits développés par le biais des délocalisations.

Mais se pose le cas de l’Europe, où la surévaluation massive et chronique de l’euro accentue d’autant plus le mouvement naturel de délocalisations que la Commission Européenne en fait la défense, n’hésitant pas à sermonner Paris quand l’Etat Français veut remettre en question la délocalisation de la production de la Clio en Turquie ! Bref, tout semble réuni pour que la croissance reste atone au sein de l’Union Européenne puisque personne ne prend la défense des intérêts économiques des peuples européens.

Oui, nous sommes sortis d’une crise qui aurait pu se révéler aussi dramatique que celle des années 30. Mais malheureusement, toutes les conditions d’une croissance déséquilibrée restent en place. Cela sera sans doute de nouveau ignoré avant la prochaine crise…

31.01.2010

La guerre Sarkozy-Villepin ira-t-elle jusqu’au bout ?

Jeudi soir, après avoir été relaxé, Dominique de Villepin avait adopté un ton très apaisé, relayé par ses soutiens. Mais avec l’appel du procureur (du président) de la République, le ton est monté vendredi soir au Grand Journal de Canal Plus. Désormais, la guerre entre les deux hommes semble inévitable.

Dominique, pacifiste poussé à bout

C’est tout le paradoxe de cet affrontement entre les deux hommes. L’ancien locataire de Matignon a semblé plusieurs fois être prêt à une paix des braves. Cela avait été le cas mi-2008, où des rumeurs bruissaient d’une possible nomination au gouvernement, avant que le déclenchement d’une procédure judiciaire ne le fasse revenir au ton qu’il avait adopté dès la rentrée 2007. Et même jeudi soir, on pouvait sérieusement douter de la volonté de Dominique de Villepin à engager un combat électoral en 2012 après avoir triomphé judiciairement en 2010. C’était le sens de mon papier de jeudi.

Mais la farce judiciaire que représente l’annonce sur Europe 1 de l’appel de la décision du tribunal, sans doute sur ordre de l’Elysée (on n’imagine difficilement Nicolas Sarkozy ne pas avoir au moins validé la décision) a dramatiquement modifié le discours de Dominique de Villepin. Apprenant la décision en direct sur RMC, l’ancien Premier Ministre s’est fait martial dénonçant la « haine » de Nicolas Sarkozy. Et le soir même, il a dénoncé la duplicité de l’Elysée et affirmé savoir que le président de la République avait pris lui-même la décision de l’appel lors d’une réunion tenue jeudi.

Sachant que le nouveau procès devrait se tenir dans un an, cela ajoute une cinquième année de calvaire judiciaire pour un homme que l’on sent d’autant plus blessé qu’il pensait avoir vu le bout du tunnel jeudi. Du coup, malgré un discours où il affirmait de ne pas ressentir de « rancune » ou de « rancœur », la violence des propos qu’il a tenu vendredi contre le président de la République peut indiquer une certaine volonté d’affrontement, par-delà l’expression d’un souci de faire des propositions pour la France. L’étirement du procès et les manœuvres élyséennes poussent à un combat en 2012.

Nicolas, guerrier machiavélique

La question qui se pose alors est pourquoi l’Elysée se comporte de la sorte. En effet, depuis septembre, la séquence judiciaire tourne clairement à l’avantage de Dominique de Villepin qui apparaît de plus en plus comme une victime de l’acharnement du président de la République. Et le dernier rebondissement renforce singulièrement cette impression. En outre, ces manœuvres ont toutes les chances de pousser le rival du président à se présenter en 2012 pour solder devant les électeurs leur affrontement judiciaire. Tout se passe finalement comme si Sarkozy voulait affronter Villepin.

Du coup, il est possible de se demander si, finalement, le président de la République ne cherche pas à provoquer son adversaire par tous les moyens pour le pousser à se présenter contre lui dans deux ans. Loin de vouloir éviter une candidature Villepin en 2012, Nicolas Sarkozy souhaite peut-être plus que tout l’affronter. Il imagine sans doute que son adversaire n’est qu’un amateur en politique et qu’il ne fera qu’une bouchée de lui. Car plus qu’une condamnation judiciaire, c’est bien un vote défavorable des Français à l’égard de son rival qui serait la sanction la plus terrible.

Autre hypothèse, plus machiavélique, Nicolas Sarkozy pourrait souhaiter une candidature Villepin pour faciliter l’accession d’un socialiste au second tour, surtout s’il s’agit de Martine Aubry. En effet, une candidature de Dominique de Villepin en plus de celle de François Bayrou ne permettra sans doute à aucun des deux d’accéder au second tour, ouvrant automatiquement les portes du second tour au  candidat socialiste, quelques soient les plaies des primaires. Et un adversaire socialiste serait sans doute beaucoup plus facile à battre qu’un centriste ou un rival de droite.

Mais comme les enfants qui jouent avec le feu, Nicolas Sarkozy pourrait bien finir par se brûler. Pousser la candidature de Dominique de Villepin tout en lui donnant le statut de victime de l’affaire Clearstream est à double tranchant car cela renforce son adversaire…