31.01.2009

Tout ce que vous toujours voulu savoir sur la crise des subprimes

Abonné à The Economist, je ne pensais pas trouver mieux que leurs explications à la crise de subprimes. Pourtant, Paul Jorion réalise cette prouesse dans son livre de mai 2008 « L’implosion ».

La déconfiture du marché immobilier Américain

Paul Jorion s’est fait connaître pour avoir prévu la crise des subprimes : à cela rien de surprenant quand on lit ce livre qui détaille tous les types d’emprunts aberrants proposés aux consommateurs : « interest only », où seuls les intérêts sont payés et le principal était remboursé à l’échéance, les ARM « adjusted rate mortgage », où les consommateurs paient un taux promotionnel pendant 2 ans, ou peuvent rembourser mensuellement moins que les intérêts dus, augmentant tous les mois le principal à régler à échéance ou les multiples mécanismes de refinancement permettant d’emprunter toujours plus (HELOC).

L’ensemble de ces dispositifs ne pouvaient fonctionner que si le prix de l’immobilier poursuivait sa hausse. Mais Paul Jorion, montre bien que les prix de l’immobilier avaient atteint un niveau aberrant. Un indicateur montrait dès 2006 qu’ils avaient atteint le double d’un niveau raisonnable par rapport aux revenus. Malheureusement, les mauvaises pratiques se sont multipliées pour attirer des ménages qui n’avaient pas normalement les moyens d’acheter un logement, avec les « prêts rapaces » aux taux dissuasifs.

Pire, Paul Jorion montre qu’il était possible de réglementer le secteur du crédit avec le cas de la Caroline du Nord. Du coup, il souligne l’étendue du désastre en citant Paul Krugman, récent prix Nobel d’économie: « le blog financier Calculated Risk (…) estime que si le prix des résidences baissait de 20%, 13,7 millions de ménages se retrouveraient avec un prêt dont le montant est plus élevé que la valeur de leur logement. Le nombre se monterait à 20 millions si les prix devaient baisser de 30%. »

Les raisons de la crise financière

Pour Paul Jorion, « la bulle de l’immobilier résidentiel » n’est qu’une des quatre raisons de la crise actuelle. Il y ajoute « un système financier en régime de bulle », « la titrisation des prêts hypothécaires » et « un ensemble de modèles financiers incorrects ». Il cite Keynes pour dénoncer la spéculation inhérente au marché : « quand la fructification du capital d’une nation se transforme en sous-produit de l’activité d’un casino, le travail est rarement bien fait ». En homme de l’art, il démontre bien comment les modèles financiers actuels sont complètement dépassés, reposant trop sur un passé normé.

Il dénonce vigoureusement la titrisation des créances immobilières car cela permet à la banque de ne pas se préoccuper du remboursement du crédit et de seulement empocher les différents frais. En outre, cela permet de mettre les créances « hors bilan », libérant des capitaux pour financer de nouvelles opérations et dopant leurs recettes. L’auteur dénonce l’effet de levier complètement irrationnel que cela permet, citant le cas de l’assureur d’obligations ACA Financials qui assurait 69 milliards de dollars d’obligations pour 425 millions de capital… Il note que l’effet de levier démultiplie « les chances de gains comme les risques de pertes ».

De manière intéressante, Paul Jorion exonère les agences de notation en affirmant qu’elles ont agi de bonne foi mais que le problème venait de leurs modèles. Il exonère en partie Alan Greenspan, soulignant que le problème venait de la faiblesse des taux longs, même s’il reconnaît que certaines institutions finançaient leur prêt à long terme par des emprunts à court terme… Enfin, il souligne le rôle des nouvelles normes comptables, imposant de valoriser les actifs à la valeur du marché, même s’il y est favorable. Enfin, il montre bien comment le prix du risque immobilier était mal évalué car très variable.

Le rôle des politiques

Paul Jorion dénonce clairement la politique Américaine, qui a encouragé l’endettement des ménages, et exporte ses difficultés par la dépréciation du dollar. Il dénonce les dangers de la « société de propriétaire », en soulignant que les mesures de défiscalisation des intérêts d’emprunts provoquent « une demande accrue, accompagnée des sommes gonflées, (qui) fait que le prix de l’immobilier résidentiel grimpe », encourage la bulle de l’immobilier, et favorise les ménages les plus favorisés, qui paient des impôts.

Il rejoint les analyses de Gréau, Todd ou Allais en reprenant une phrase d’Alan Greenspan assurant que la globalisation a pour « conséquence un  alignement des salaires du secteur productif des pays développés sur ceux pratiqués dans les pays en voie de développement ». Il dénonce également la baisse du poids des salaires dans le revenu national (passé de 56,5 à 51,7% de 1980 à 2006 aux Etats-Unis) alors que la part des profits des entreprises a atteint un plus haut à 13,3%. Il souligne enfin les inégalités des Etats-Unis puisque 50% de la population se partage 2,8% du patrimoine et 1% en concentre 32,7%.

Ce livre est de très loin le meilleur pour expliquer dans les moindres détails tous les mécanismes qui ont abouti à la crise financière. Un livre indispensable, mais parfois un peu technique.

Source : Paul Jorion, « L’implosion : la finance contre l’économie », Fayard, mai 2008

30.01.2009

Jean-Luc Gréau contre le néolibéralisme

Après « l’avenir du capitalisme », où il annonçait, dès 2005, le risque d’une crise financière et prenait position pour une meilleure régulation des échanges commerciaux, Jean-Luc Gréau revient avec un nouvel opus où il règle ses comptes avec la pensée néolibérale avec brio.

La dénonciation des idées reçues

Jean-Luc Gréau n’est pas content, et cela fait plaisir à lire ! C’est avec un talent de conteur inédit qu’il décide de s’attaquer aux idées reçues de notre époque. La première à subir un sort est le modèle de développement des pays asiatiques, dont il souligne qu’ils combinent « des marchés intérieurs fermés aux biens de consommation étrangers et des productions nationales tournées vers l’exportation ». Ce modèle, inventé par le Japon, puis copié par la Corée, Taiwan ou maintenant la Chine, assure un développement économique par l’association du protectionnisme et du libre-échange des autres pays…

Il s’attaque ensuite à la théorie qui supporte le libre-échange en ridiculisant littéralement la pensée (datée) de Ricardo. Il montre bien qu’en dehors des matières premières, la théorie des avantages comparatifs ne fonctionne pas car « lorsqu’ils existent, (ils) ne sont pas attribués une fois pour toutes » comme le montre l’ascension de la Chine dans les produits électroniques. En outre, il souligne les dangers qu’une spécialisation à outrance ferait finalement peser sur la concurrence… Enfin, il fait un sort à l’idée de société post-industrielle en soulignant que la consommation de produits industriels tient mieux que la production.

Jean-Luc Gréau s’attaque ensuite au mythe d’une France en faillite. Il explique comment nous sommes passée de 21 à 65% du PIB de dette depuis 1980 mais tempère le jugement des cassandres en soulignant que, comme le Japon, nous ne sommes pas endettés vis-à-vis de l’étranger, au contraire des Etats-Unis. Il souligne le rôle de la baisse de l’inflation dans la hausse de la dette, du fait de la hausse brutale induite des taux et accuse clairement le passage à l’euro puisque notre dette a bondi de 32 à 58% du PIB de 1992 à 1998. Il attaque également le gouvernement Jospin, qui a dilapidé les fruits de la croissance.

Enfin, lors d’une passionnante rétrospective de l’histoire des banques centrales, il s’en prend à leur indépendance en soulignant ce que les deux cas particuliers doivent à l’histoire : aux Etats-Unis, ce sont les banques privées qui ont constitué la Fed en 1913, et l’Allemagne a subi un épisode hyper inflationniste douloureux. Il souligne que leur indépendance n’a pas assuré un moindre dérapage inflationniste dans les années 70 et que ce sont les politiques qui ont vaincu l’inflation dans les années 80. Il dénonce en outre la dérive actuelle de banques qui semblent surtout soucieuses de protéger la valeur des actifs financiers.

Les limites du néolibéralisme

Après ce florilège réjouissant, Jean-Luc Gréau reprend sa mission de démontage des limites du système économique actuel. Il rappelle rapidement que la libéralisation financière associée à la libéralisation du commerce pousse à une déflation salariale par la recherche du coût du travail le moins cher possible, « déconnectant alors la rémunération du travail de la productivité ». Il montre alors comment cette déflation salariale a été compensée dans certains pays par l’explosion de l’endettement, notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, où les ménages sont endettés à hauteur de 100% du PIB (+ 30 points en dix ans).

Il évoque ensuite naturellement la première partie de la crise des subprimes (le livre a été écrit au printemps 2008) comme un roman, démontant l’ensemble des mécanismes qui ont abouti au désastre actuel, soulignant le rôle de l’effet de levier et attribuant la crise à un « krach du crédit ». Il dénonce la titrisation des créances des banques, qui « constitue un reniement du métier traditionnel du banquier » et souligne les excès de la spéculation, qui fait qu’un baril de pétrole peut être échangé 480 fois avant d’être livré…

Il attaque un monde où « les innovateurs de tout poil de la nouvelle finance cherchent à disséminer les risques qu’ils démultiplient par leurs innovations ». Il attaque également les hedge funds, dont Charlie McCreevy, commissaire européen estimait en juin 2007 qu’ils « faisaient du bon travail » et que « si des règles devaient leur être appliquées, il appartenait aux gérants des fonds d’en décider ». Enfin, il revient sur son jugement très positif des Private Equity de son dernier livre pour souligner leurs limites. Il conclut malheureusement sur le fait que le système est en train de se sauver par des injections massives d’argent.

Quelques pistes pour l’avenir

Ecrit au printemps 2008, ce livre ne prend pas en compte l’accélération terrible de la crise de l’automne dernier. En revanche, on peut dire qu’il l’anticipe quelque peu quand l’auteur affirme « qu’il suffirait qu’un risque systémique se matérialise pour que les prêteurs jusqu’ici complaisants rétablissent des primes de risque » pour les emprunts d’Etat, ce qui s’est vérifié. De même il souligne que la crise va remettre en cause « le courant vigoureux d’exportations de biens d’équipement qui a sauvé d’un marasme total les économies allemandes et japonaises » : leur production industrielle est en baisse de 15 et 20% fin décembre…

L’auteur est un peu plus court sur les solutions à apporter. Il détaille en revanche davantage sa proposition de protectionnisme européen en recommandant la mise en place de tarifs proportionnels à l’écart de salaires avec le pays concerné, sur le modèle de ce qui existe sur les vélos, où plus de 60% de notre consommation est produite localement. Il prend l’exemple de la Suède jugeant la stabilité du capital de ses entreprises, sa stricte régulation financière et son indépendance monétaire comme des atouts essentiels. Il conclut par sept propositions intéressantes pour sortir l’Europe de l’impasse néolibérale.

Avec ce nouveau livre, Jean-Luc Gréau confirme son statut d’économiste alternatif. Il démontre, avec un brio inédit qu’il est aujourd’hui un des meilleurs critiques des dérives néolibérales, tant par la force de ses arguments, très bien illustrés, qu’un talent, nouveau, de conteur.

Source : Jean-Luc Gréau, « La trahison des économistes », Gallimard

29.01.2009

Nicolas Sarkozy, la crise, la grève et le plan de relance

Aujourd’hui, le président affronte une grève massive de protestation contre la politique globale du gouvernement (réduction du nombre de fonctionnaires, réaction face à la crise financière…). Mais l’habile communicant de l’Elysée a peut-être déjà préparé l’après grève…

La crise la plus dure depuis 1929

Le contexte économique est le plus grave depuis la Grande Dépression des années 30. Le FMI vient d’annoncer que le PIB Français devrait reculer de 1,9% en 2009, alors que le gouvernement table toujours officiellement sur une croissance de 0,2 à 0,5%. Au quatrième trimestre, le PIB a sans doute reculé d’au moins 1%, soit 4% en rythme annuel, signe de la gravité de la crise. On annonce une remontée du taux de chômage à 9 voir 10%. Les annonces de plans de licenciements se multiplient.

Et si ce n’est pas la seule raison de la mobilisation, la réponse du gouvernement à la crise joue un rôle important dans le succès de cette grève. Car il n’est pas illégitime que les Français manifestent contre un gouvernement qui a été prompt à mobiliser 360 milliards pour sauver les banques, à leurs conditions, mais dont le plan de relance reste désespérément timide par rapport à la crise que nous traversons. En outre, c’est aussi un retour des choses prévisible par rapport à sa mauvaise blague de juillet « maintenant quand il y a une grève en France, plus personne ne s’en aperçoit »…

Un après grève déjà écrit ?

Mais cette grève n’aura pas vraiment de représentant légitime, à part des mouvements syndicaux rarement unis. S’il est plus offensif depuis une semaine, le Parti Socialiste ne représente pas vraiment une alternative vers laquelle les Français pourraient se tourner sans hésiter, à raison. Elle n’aura pas non plus un but concret, une réforme que les manifestants souhaiteraient tous vouloir supprimer. Du coup, malgré la mobilisation, Nicolas Sarkozy pourrait reprendre la main et passer à autre chose.

On pourrait bien l’imaginer dès ce soir, sur un mode « je vous ai compris », expliquant qu’il comprend l’inquiétude des Français, que la crise est difficile mais que le gouvernement fait tout ce qui est en son pouvoir pour la combattre. Ainsi, il détournerait la grève d’aujourd’hui. Pour faire bonne mesure, il pourrait bien annoncer un renforcement du plan de relance pour montrer qu’il a compris le message de la journée et répéter son intention de refonder le capitalisme lors de la réunion du G20.

Mais la schizophrénie présidentielle, entre les écrits d’Henri Guaino et les mesures concrètes du gouvernement est à son summum. D’un côté, ses discours débordent le PS sur sa gauche, de l’autre, il confie le livret A à toutes les banques, il leur prête de l’argent sans rentrer dans leur capital, contrairement à ce que font même la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis et il pousse l’agenda de dérégulation de Jacques Attali quand cette même dérégulation a provoqué la crise.

Grâce à son parolier, Docteur Nicolas nous chante des lendemains qui changent, une refondation de la société. Mais Mister Sarkozy, qui a vraiment les mains sur les manettes, poursuit un agenda de dérégulation avec parfois plus d’enthousiasme que les pays anglo-saxons. Pauvre France !

Source : http://www.liberation.fr/economie/0101315400-le-fmi-publi...

28.01.2009

Ce que son plan de relance révèle sur le Parti Socialiste

Il y a une semaine, le Parti Socialiste révélait son alternative au plan de relance du gouvernement. Une première proposition de la nouvelle équipe menée par Martine Aubry qui révèle beaucoup sur cette nouvelle direction…

Un plan de relance plus important mais peu convaincant

En positif, il y a le montant du plan : les 50 milliards d’euros (dont 42 pour l’Etat) représentent le double du plan Sarkozy. En effet, le plan du gouvernement (à moins de 1,5% du PIB, et même moins de 1% en dépenses additionnelles) est beaucoup trop limité, par rapport aux 5% du PIB aux Etats-Unis… En outre, le plan comporte davantage de Grands Travaux. La proposition de hausse du SMIC de 3% fera sourire ceux qui se souviennent que les hausses étaient plutôt de 4% sous les deux mandats de Jacques Chirac.

Les deux autres mesures phares (un chèque de 500 euros pour 9 millions de ménages et la baisse de la TVA) sont de grosses erreurs. Aux Etats-Unis, la distribution d’un chèque de 1000 dollars au printemps 2008 a été un échec puisque seulement 30% de la somme a été dépensée, malgré un contexte inflationniste. Une telle mesure en France aujourd’hui risquerait soit d’être épargnée soit d’être dépensée en importations.

La deuxième mesure, certes prise par le gouvernement anglais, est encore plus stupide. En effet, la baisse des prix induite par la baisse de la TVA aurait un impact équivalent sur les hausses de salaires, ce qui la rendrait inopérante et ajouterait encore au climat déflationniste. Imaginons par exemple que cette mesure fasse passer la hausse des prix de 1 à 0% : nul doute que les entreprises y trouveraient un bon prétexte pour ne pas monter les salaires, dans un contexte économique difficile avec la hausse du chômage…

Un néolibéralisme populiste de gauche

Mais cette proposition de l’équipe de Martine Aubry a au moins le mérite de nous éclairer sur l’évolution idéologique du Parti Socialiste. En effet, une bonne partie de la solution à une crise économique consisterait donc à baisser les impôts et rendre de l’argent aux Français. On croirait entendre Ronald Reagan ou Margaret Thatcher ! D’ailleurs, la proposition de chèque n’est que la reprise d’une mesure du gouvernement de Georges Bush… S’en remettre de la sorte aux forces du marché révèle bien le fond néolibéral du PS.

Mais ce fond est tout de même corrigé par des accents populistes de gauche. En effet, l’ensemble des propositions, à défaut de faire sens d’un point de vue économique, a le mérite d’être populaire auprès d’un électorat qui ne peut qu’apprécier des baisses d’impôt et la réception d’un chèque. En outre, le choix de ne verser ce chèque qu’à 9 millions de ménages et le choix de la TVA comme impôt à baisser est un moyen de signifier que le PS est toujours à gauche. Néolibéral certes, mais un minimum de gauche…

Cette présentation du plan de relance du Parti Socialiste ne fait que confirmer tout ce que l’on peut penser sur le parti dirigé par Martine Aubry : absence d’idées nouvelles (toutes les propositions sont reprises à d’autres), manque de jugement économique et un accent néolibéral toujours plus marqué.

Source : http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/01/21/le-ps-...

27.01.2009

Maurice Allais, la parole d’un visionnaire à méditer

Malgré sa distinction, l’image de Maurice Allais reste troublée par son opposition au traité de Maastricht et à son combat précurseur pour une forme de protectionnisme, qui ont sans doute limité l’écho de sa parole, un peu trop provocante. Cela n’enlève rien à sa pertinence.

Un visionnaire

Beaucoup affirment que personne n’avait vu la crise actuelle venir. Il est vrai que parmi les partisans du système, peu imaginaient qu’il pouvait arriver à un tel état d’autodestruction. Pourtant, beaucoup avaient crié au loup, longtemps avant. On peut citer les avertissements d’Emmanuel Todd dans « Après l’empire » en 2002, ceux de Joseph Stiglitz la même année dans son livre « la grande désillusion », ceux de Jean-Luc Gréau en 2005 dans « l’avenir du capitalisme ». Paul Jorion a également vu venir la grande catastrophe des subprimes. On peut également ajouter à cette liste illustre Maurice Allais.

En effet, ce livre est truffé de citations alarmistes sur le fonctionnement des marchés financiers, notamment Américains, avertissements bien prophétiques avant l’éclatement de la bulle Internet de 2001 et celui de 2008. Il dénonce ainsi « une monétisation accélérée des dettes et une confusion croissante entre l’épargne et la monnaie, une expansion inconsidérée du crédit, l’instabilité potentielle du système bancaire fondé sur la couverture fractionnaire des dépôts, sur la création de monnaie ex nihilo, et sur la généralisation de prêts à long terme de fonds empruntés à court terme ».

Il affirme (en 1999) qu’à « long terme, on peut prédire en tout certitude que tant que les structures monétaires et financières actuelles seront maintenues, le monde ne cessera de constater des crises, qu’elles seront de plus en plus fortes, et que leur déclenchement restera toujours aussi imprévisible ». Il souligne que la Chine ne se contentera pas uniquement d’une spécialisation dans les produits à faible valeur ajoutée et annonce que l’élargissement à l’Est de l’Europe aura des conséquences sur l’emploi.

Les limites du visionnaire

Malgré tout, ce livre n’est pas dénué de limites. Il verse dans la théorie du complot en invoquant : « un incessant matraquage de l’opinion par certains médias financés par de puissants lobbies plus ou moins occultes », là où Joseph Stiglitz voit seulement une mauvaise croyance. Il cède parfois à un catastrophisme un peu pesant : « en engendrant des inégalités croissantes et la suprématie partout du culte de l’argent avec toutes ses implications, le développement d’une politique de libéralisation mondialiste anarchique des échanges a puissamment contribué à la désagrégation morale des sociétés occidentales… ».

En outre, son modèle peut poser problème par deux dimensions. La première est la faiblesse de l’élément conjoncturel, qui fait que les ajustements du chômage passent presque tous par le chômage issu du libre-échange, à la hausse (ce qui est logique) comme à la baisse quand l’économie va mieux (ce qui est plus surprenant). Enfin, ses développements sur un chômage issu de l’immigration sont d’autant moins convaincants que l’analyse y est curieusement très lapidaire.

Une lumière pour l’avenir

Malgré ces quelques limites, la pensée de Maurice Allais est particulièrement intéressante pour décrypter notre monde économique et essayer de comprendre pourquoi la performance économique de l’Europe n’en finit plus de se détériorer. Sa pensée est d’autant plus intéressante qu’il ne s’agit pas d’un économiste alternatif un peu farfelu et isolationniste, loin de là. Maurice Allais croit à l’Europe : « il est bien certain que la France ne peut avoir d’avenir que dans le cadre européen, mais ce cadre ne saurait se réduire ni à la domination limitée et irresponsable de nouveaux apparatchiks de Bruxelles, ni à une vaste zone de libre-échange ouverte à tous les vents, ni à une domination de fait des Etats-Unis ».

En fait, Maurice Allais a initié la vague des libéraux humanistes, qui savent mettre l’économie à sa place, même s’ils restent libéraux : « la vérité, c’est que j’ai toujours été et que je reste ‘un chantre du libéralisme ‘. Je n’ai pas changé. Mais je n’ai jamais identifié le libéralisme avec le laisser-fairisme ». Ainsi, il affirme croire « qu’une société fondée sur la décentralisation des décisions, sur l’économie de marchés, et sur la propriété privée, est non pas la forme de société la meilleure dont on pourrait rêver sur un plan purement abstrait dans un monde idéal mais celle, qui, sur le plan concret des réalités se révèle comme la seule forme de société susceptible de répondre au mieux aux questions fondamentales de notre temps ».

Parce qu’il est un libéral capable d’admettre les limites d’une application dogmatique et excessive du libéralisme, Maurice Allais est un auteur essentiel à lire pour prendre du recul sur les idées préconçues véhiculées en matière économique.

Source : Maurice Allais, « La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance », Clément Juglar

26.01.2009

Maurice Allais, le précurseur des économistes alternatifs

Par-delà son analyse sans œillère des conséquences du libre-échange, Maurice Allais nous laisse en héritage une réflexion sur le sens de l’économie, une critique radicale des erreurs des dirigeants occidentaux et des pistes de réflexion pour penser une alternative économique.

L’économie remise à sa place

Maurice Allais écrit ainsi que « l’économie doit être au service de l’homme et non l’homme au service de l’économie ». Il soutient que « dans le cadre d’une société libérale et humaniste, c’est l’homme qui doit constituer l’objectif final et la préoccupation essentielle. C’est à cet objectif que tout doit être subordonné », dans un écho de la célèbre phrase du Général de Gaulle sur « l’homme, la seule querelle qui vaille ». Il dénonce le scandale du chômage de masse, dont l’ampleur est camouflée par les différentes politiques de l’emploi, comme il le montre bien en s’appuyant sur des études du ministère de l’emploi.

Il fait du chômage la racine de tous les maux: augmentation des inégalités, limitation de la mobilité sociale, et insécurité. Il soutient que « la prospérité de quelques groupes très minoritaires ne doit pas nous masquer une évolution qui nous mène au désastre ». Il dénonce un « capitalisme sauvage et malsain » et souligne « qu’il ne saurait être d’économie de marchés efficace si elle ne prend pas place dans un cadre institutionnel et politique approprié, et une société libérale n’est pas et ne saurait être une société anarchique ».

Il souligne également que la pensée ultralibérale a beaucoup de failles. Tout d’abord il est extrêmement naïf de croire que la libéralisation va profiter à tous les pays et tous les groupes sociaux. Ensuite, en accordant une trop grande importance au consommateur, cette théorie néglige le fait que ces consommateurs ont besoin de produire pour consommer. Enfin, elle fait complètement l’impasse sur les coûts d’ajustement, qui peuvent se révéler extrêmement élevés, tant d’un point de vue économique que psychologique.

Les erreurs de nos dirigeants

Suit alors une critique radicale de nos dirigeants dont il attaque le dogmatisme libre-échangiste. Il souligne le rôle des institutions internationales, comme l’Europe dont le traité de Rome indiquait déjà que « les Etats membres entendent contribuer au développement harmonieux du commerce mondial, à la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et à la réduction des barrières douanières ». Il cite l’OCDE qui affirme que « le fonctionnement libre et spontané des marchés conduit à une allocation optimale des ressources » ou que « le protectionnisme a pour effet de réduire le niveau de prospérité ».

À cela, Maurice Allais oppose une lecture radicalement différente soulignant que la Grande Dépression des années 30 « a eu une origine purement monétaire et a résulté de la structure et des excès du mécanisme du crédit. Le protectionnisme en chaîne des années 30 n’a été qu’une conséquence et non une cause de la Grande Dépression ». Il insiste sur la responsabilité des « désordres monétaires », « une instabilité permanente et des taux de change qui peuvent être très éloignés de leur valeur d’équilibre ». Pour lui, la responsabilité vient des politiques, les patrons ne faisant que suivre les règles du jeu.

Une pensée économique alternative

L’intérêt de ce libre très complet est de présenter les grandes lignes d’un plan B économique global. Pour le commerce, il propose donc que les pays se regroupent en « ensembles régionaux groupant des pays économiquement et politiquement associés, de développement économique et social comparable, tout en assurant un marché suffisamment large pour que la concurrence puisse s’y développer de façon efficace et bénéfique » (proposition reprise par Jean-Luc Gréau). Il propose ensuite une préférence communautaire qui reviendrait à instaurer des quotas d’importation à hauteur de 20% des marchés.

Plus globalement, il souligne l’importance d’une répartition acceptable des revenus, de la mobilité sociale, de l’aide pour traverser les ajustements économiques, de la protection contre les perturbations économiques et des institutions internationales pour organiser le tout. Il souligne également que « discuter de la libéralisation des échanges dans le cadre du Gatt est dénué de sens véritable » étant données les fluctuations monétaires et recommande par conséquent la fusion du Gatt et du FMI. Il plaide fermement pour que l’euro soit une monnaie commune et pas unique, soulignant les trop grandes différences des pays participants.

Bref, Maurice Allais appelle à une refondation du capitalisme qui semble tarder malgré la crise. Jacques Bainville disait que « pour que les conséquences apparaissent aux nations, il leur faut des catastrophes ou le recul de l’histoire ». La crise n’a sans doute pas été assez forte et le recul encore trop faible…

Source : Maurice Allais, « La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance », Clément Juglar

25.01.2009

Maurice Allais, le libéral qui a pensé le protectionnisme européen

Cela faisait depuis longtemps que je souhaitais lire un livre de notre prix Nobel* d’économie. Mais il m’a été difficile de trouver un de ses livres, y compris sur Internet. Voici donc le résumé d’un de ses ouvrages de référence, dont la matière intellectuelle compense une forme pas toujours attrayante.

La cassure de 1974

En bon économiste libéral, c’est en analysant les chiffres que Maurice Allais démarre son analyse. En effet, il s’est rendu compte d’une forte discontinuité dans les résultats économiques de la France à partir de 1974, qui semble indiquer un changement majeur. Le chômage, alors sous le cap des six cent mille personnes, s’envole jusqu’à trois millions, alors que le sous-emploi, selon une étude du ministère du travail, touche six millions de personnes à la fin des années 90. L’emploi industriel, qui regroupe 6 millions de personnes en 1974, décroît alors de plus de 25%, soit seulement 16% de la population active contre 28%.

Comme il le dit : « l’année 1974 apparaît comme une année de rupture entre la période 1950-1974 de prospérité continue et la période 1974-1997 (le livre est publié en 1999) essentiellement marquée par une croissance massive du chômage, une diminution considérable des effectifs industriels, et une très forte réduction de la croissance ». Ce phénomène n’est pas spécifiquement Français mais touche l’ensemble de l’Union Européenne qui connaît à peu de choses près les mêmes évolutions, contrairement aux Etats-Unis, ce qui montre une particularité européenne.

Les raisons de la cassure

Maurice Allais récuse l’explication communément admise du choc pétrolier, arguant que le second choc n’avait pas provoqué de même changement de tendance. Pour lui, la raison est « la politique, à partir de 1974, de libéralisation mondialiste des échanges extérieurs de (…) Bruxelles dont les effets ont été aggravés par la dislocation du système monétaire international et l’instauration généralisée du système des taux de change flottants ». Il souligne en effet que la mise en concurrence de salariés occidentaux gagnant jusqu’à 20 fois plus que dans les pays émergents ne peut qu’aboutir à un chômage massif puisqu’une baisse drastique des rémunérations n’est ni possible, ni souhaitable.

Pour prouver sa théorie, notre prix Nobel a donc construit un modèle mathématique pour expliquer la variation du taux de chômage. Il suppose qu’il a quatre origines principales : un chômage structurel (consécutif au coût trop élevé du travail par rapport à sa productivité), un chômage issu du libre-échange, un chômage issu des changements technologiques et un chômage conjoncturel. Son modèle, développé en 1994 a eu le mérite de très bien prédire les quatre années suivantes et conclut que 61% du sous-emploi pour la période 1995-1997 est issu du libre-échange (30% pour le structurel).

Vers un protectionnisme européen

Maurice Allais conclut, tant par l’utilisation de la micro-économie que de la macroéconomie que le libre-échange non régulé avec des pays aux salaires beaucoup plus bas que les nôtres aboutit à une augmentation du chômage, du moment que l’on refuse l’ajustement à la baisse des salaires. Il prédit que « les pays à bas salaires représentent aujourd’hui des milliards d’hommes et leur compétition dans un monde de libre-échange ne peut qu’entraîner inexorablement dans les pays développés un nivellement des salaires vers le bas et une explosion du sous-emploi. »

Il reprend les travaux d’un économiste Américain, Adrian Wood, qui a écrit « Comment le commerce fait du mal aux travailleurs non qualifiés » pour montrer que les Etats-Unis ont choisi la voie de la régression salariale quand l’Europe a préféré le chômage de masse. C’est pourquoi il recommande la mise en place d’une « préférence communautaire », en soulignant que « le véritable fondement du protectionnisme, sa justification majeure et sa nécessité, c’est la protection indispensable contre les désordres et les difficultés de toutes sortes engendrées par tous les disfonctionnements de l’économie mondiale ».

Pour lui, « la libéralisation des échanges ne vaut ainsi qu’à l’intérieur d’Associations régionales, dotées de marchés communs prenant place dans des cadres politiques communs. Il est de l’intérêt de toute Association régionale de se protéger vis-à-vis des autres pour maintenir des activités industrielles dont la disparition, en raison de circonstances temporaires, se révélerait à l’avenir fondamentalement nocive ».

S’il ne rejette pas le libéralisme, Maurice Allais se fait précurseur en en rejetant les excès, suivant l’exemple d’Hayek qui disait en 1946 que « rien n’a tant nui à la cause libérale que l’insistance butée de certains libéraux sur certains principes massifs, comme avant tout la règle du laissez faire ».

Source : Maurice Allais, « La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance », Clément Juglar, * le titre réel n’est pas prix Nobel mais est communément admis comme tel

24.01.2009

Emmanuel Todd, sociologue des démocraties

Le brillant chroniqueur politique laisse souvent la place au sociologue et à l’anthropologue pour étudier alors les conséquences de cette décomposition politique et envisager les scénarios qui se présentent pour la société Français, entre République ethnique, fin de la démocratie ou sursaut protectionniste européen.

De la place de l’égalité et de la liberté dans les nations

Emmanuel Todd développe dans ce livre une théorie passionnante mais forcément difficile à restituer, sur la nature profonde des nations dans le monde, à savoir si elles privilégient plutôt l’égalité ou l’inégalité ou si elles préfèrent la liberté ou l’autorité. Il utilise pour cela son analyse des modèles de famille pour brosser à grands traits l’histoire des derniers siècles, en Europe, comme aux Etats-Unis ou en Asie. Son explication donne une perspective assez formidable et une lecture particulièrement éclairante des différences entre les nations et de leur rapport à l’égalité et la liberté.

L’un des exemples les plus frappants est bien sûr la comparaison entre la France et l’Allemagne des années 30. La Grande Dépression a produit le Front Populaire dans notre nation à la tradition familiale libérale et égalitaire et le nazisme chez notre voisin où domine la famille souche autoritaire et inégalitaire. Il montre également comment l’Angleterre a développé la première une représentation parlementaire capable d’alternance mais que c’est la France, plus égalitaire, qui a été la pionnière du suffrage universel, que les Anglais ont mis du temps à adopter. Il montre également la différence de nature entre une Inde inégalitaire et une Chine égalitaire, dont l’acceptation des inégalités économiques sera plus difficile.

La nouvelle lutte des classes

Emmanuel Todd en profite alors pour remettre au goût du jour la fameuse « fracture sociale ». Il en profite pour rappeler que l’auteur de ce terme, popularisé par les discours de Jacques Chirac écrits par Henri Guaino, est Marcel Gaucher. L’auteur souligne que si le niveau peu élevé des inégalités de revenus s’est maintenu en France jusqu’à récemment, les années 1998-2006 ont vu une envolée significative, démontrée par Camille Landais : alors que le revenu médian a progressé de 4,3%, les 10% les plus riches ont gagné 8,7% de plus, le 1% le plus riche 19,4%, le 0,1% 32% et le 0,01% 42,6%.

Il souligne que le système actuel ne profite qu’à 1% de la population et est neutre pour les 10% suivants.  Pour lui, cela explique le fort biais social du vote sur le TCE, où 81% des ouvriers ont voté « non » mais 62% des professions supérieures « oui ». Il souligne que l’appauvrissement progressif et désormais majoritaire des personnes qui accèdent aux études supérieures (28% des Français atteignent Bac +2) pose la question de la survie d’un système trop inégalitaire et qui « déréalise la vie concrète des individus les plus riches, de moins en moins capables de concevoir les difficultés concrètes qu’éprouve le gros de la population ». 

La question fondamentale du libre-échange

Il souligne le rôle crucial de la dérégulation du commerce mondial qui pousse les salaires à la baisse et demande aux défenseurs du libre-échange « le courage de nous dire à quel niveau de revenus l’équilibre s’établira entre salaires européens, chinois et indiens ». Il souligne que la mondialisation a provoqué un glissement important dans la logique des entreprises, autrefois essentiellement nationales. Alors qu’elles pensaient aux salaires comme un moyen (fordiste) de soutenir la demande, les sommes versées aux salariés ne sont plus aujourd’hui qu’un coûté qu’il faut réduire, ce qui déprime la demande.

Emmanuel Todd voit trois solutions. La première serait un repli ethnique contre l’immigré, mais il n’y croit pas à cause de la tradition égalitaire Française, illustrée par les émeutes de 2005, dont il souligne le caractère social et non racial. La deuxième solution serait une fin du suffrage universel, dont il voit les prémices dans le refus des « non » Français ou Irlandais par des élites « exaspérées sur le mauvais usage que les populations font du droit de vote ». Il voit le risque au PS qui pourrait « conclure que le peuple est par nature mauvais et qu’il faut lui retirer le droit de suffrage, ou du moins en limiter sérieusement l’usage ».

Emmanuel Todd voit une troisième issue qui serait la mise en place d’un protectionnisme européen. Il note aussi la nécessité d’une réforme monétaire puisque « avec l’euro fou (plus encore que fort), l’Europe réussit le tour de force d’utiliser sa propre puissance économique pour se torturer ». Il souligne que l’Europe peut se protéger car sa balance commerciale est équilibrée afin de « créer les conditions d’une remontée des salaires ». Il souligne que l’Allemagne pourra être convaincue car « elle souffre de l’appauvrissement des classes moyennes » et propose de mettre la participation de la France à l’euro en balance.

Avec « après la démocratie », Emmanuel Todd signe un nouveau livre indispensable. Il conserve une formidable capacité de synthèse de l’ensemble des sciences humaines pour donner du sens et une perspective à notre vie. À lire absolument.

Source : Emmanuel Todd, « Après la démocratie », Gallimard

23.01.2009

Emmanuel Todd, chroniqueur et analyste politique de talent

Emmanuel Todd est une de mes références les plus importantes, tant la qualité de ses livres révèle une analyse qui puise dans l’ensemble des sciences humaines pour remettre en perspective notre histoire. Je n’ai pas été déçu avec son dernier opus « Après la démocratie ».

Le rôle de l’élection présidentielle de 2007

Cette élection semble avoir été le déclencheur du livre. Elle permet à Emmanuel Todd de révéler un talent de chroniqueur politique dont la plume acide révèle un sacré brio. Il qualifie le second tour de « choc de deux vides » et en résume l’issue d’une manière très juste : « les électeurs qui avaient peur de l’incompétence de Ségolène Royal l’ont finalement emporté sur ceux qui avaient peur de la brutalité de Nicolas Sarkozy ». On pourra ajouter que certains avaient peur des deux et devaient arbitrer entre le moindre de deux maux… Il avance également que les quatre candidats principaux étaient de droite : d’extrême droite, de droite extrême, de centre-droit et « de droite loufoque socialo-traditionnaliste ».

Mais les mots les plus durs vont à Nicolas Sarkozy, qui « exaspère nos partenaires européens, spécialement l’Allemagne », qui, « tel un voyou, insulte un marin pêcheur ». Il dénonce « l’incohérence de sa pensée, sa médiocrité intellectuelle, son agressivité, sa fascination de l’argent et son instabilité affective ». Il compare son rapprochement avec les Etats-Unis à un « rat pressé d’embarquer sur un navire qui coule ». Il attaque sa critique de mai 1968 en soulignant que « le premier, il a appliqué à l’institution présidentielle le slogan soixante-huitard qu’il dénonce ‘le vivre sans contrainte et jouir sans entrave’ ».

La décomposition de la vie politique Française

Mais Emmanuel Todd n’est pas moins acide à l’égard des socialistes, notamment Dominique Strauss-Kahn (FMI) et Pascal Lamy (OMC), qui « nous montre que si les chefs de la gauche Française ont renoncé à sauver leur pays, ils gardent la capacité de se sauver eux-mêmes. » Il affirme même que « le conformisme des hauts fonctionnaires socialistes est statistiquement supérieur à celui de leurs homologues de la sphère UMP » et souligne « la brutalité enfantine de leur engagement néolibéral ». Il remet à Franz-Olivier Giesbert le titre de pionnier de « l’ouverture » pour être passé en 1988 du Nouvel Observateur au Figaro.

Plus gravement, il dénonce la dérive d’un parti socialiste qui finit par mépriser les classes populaires, comme le montre un dialogue avec une militante. Il dénonce leur soutien au libre-échange qui permet un détournement des profits dégagés par la croissance indienne et chinoise de peuples qui en ont bien besoin, au profit du monde financier. Il souligne que les questions sociétales furent sous Jospin « un moyen d’éviter d’affronter l’essentiel, l’économie ». L’auteur attaque également Philippe Séguin, accusé d’avoir oublié ses idées pour la présidence de l’Assemblée en 1995 puis celle de la Cour des Comptes et il n’est guère indulgent vis-à-vis de Jacques Chirac, prisonnier de la bien-pensance, à part sur l’Irak.

Des Français privés de réelles alternatives politiques

Il rejette Bertrand Delanoë « version managériale de gauche du narcissisme contemporain » comme Olivier Besancenot qui ne sont que des pièces comme les autres du spectacle politique car ni l’un, ni l’autre n’a « de programme économique réaliste, c’est-à-dire capable de maîtriser la globalisation ». Il propose une lecture du vote FN qui va au-delà du racisme en le qualifiant d’ « insoumission, défi à une classe dirigeante arrogante, capable de martyriser la population par sa politique économique et monétaire » étant donnés le fort niveau de mariage mixte en France et la géographie du vote frontiste.

Emmanuel Todd cherche alors à analyser la raison du malaise. Il y voit une conséquence de la fin des idéologies, qu’elles soient religieuses ou politiques. Il souligne que le 20ème siècle a vu l’effondrement de la pratique religieuse (5% de la population va régulièrement à la baisse). Mais il montre également que le communisme a subi un déclin parallèle. Il conclut que « la bipolarisation droite gauche se fixe sur l’opposition des deux partis qui résistent le mieux à l’affaiblissement des idéologies parce qu’ils sont au départ plus plastiques, et tout disposés à mollir encore, jusqu’à l’extinction de toute idéologie propre ».

Face à ce noir constat, l’auteur va alors chercher à imaginer ce qui peut arriver à notre société, étudier les conséquences de tous ces bouleversements sur notre démocratie pour étudier plusieurs scénarios et les moyens d’en sortir.

Source : Emmanuel Todd, « Après la démocratie », Gallimard

Demain, Emmanuel Todd, sociologue des démocraties

22.01.2009

Le capitalisme social du prix Nobel de la paix Muhammad Yunnus

Par-delà les exemples parlants de la Graamen Bank et de tous ses développements, l’apport majeur de Muhammad Yunnus est sa philosophie de la vie, positive, humaine, entreprenante et qui remet l’économie à sa place, à savoir un moyen et pas une fin.

Un libéral raisonné, raisonnable, et surtout humain

L’intérêt de la réflexion de Muhammad Yunnus est qu’il s’agit de quelqu’un qui croît fondamentalement à l’économie de marché, notamment comme un moyen de sortir les pauvres de la misère mais qui en refuse les dérives théologiques des ultralibéraux. C’est ainsi que s’il reconnaît que la charité « convient aux situations de désastre » ou « pour ceux qui sont trop handicapés », il affirme « nous avons parfois tendance à nous reposer sur la charité » et que « l’aumône encourage davantage la dépendance que l’autonomie et la confiance ». C’est pourquoi « la Graamen Bank encourage à créer (des) fonds de sécurité plutôt qu’à compter sur les dons », y compris au Bangladesh, pays souvent ravagé par les inondations.

À la remise du prix Nobel de la paix, il affirmait être « favorable au renforcement de la liberté des marchés » mais « très mécontent des restrictions conceptuelles imposées aux acteurs du marché. Elles proviennent de l’hypothèse que les entrepreneurs sont des êtres humains unidimensionnels, qui se consacrent (…) à une seule mission : maximiser le profit. Cette interprétation du capitalisme isole les entrepreneurs de toutes les dimensions politiques, affectives, sociales, spirituelles, environnementales de leur vue. Elle a peut-être été conçue comme une simplification justifiée ; mais cette simplification fait abstraction de l’essence de la vie humaine. » Cette présentation rappelle beaucoup la « Dissociété » de Jacques Généreux.

À ce titre, il critique les inégalités d’un système, où, selon une étude des Nations Unies, les 1% les plus riches détiennent 40% des actifs mondiaux et les 10% les plus riches 85%. En fait, il montre que « les marchés libres ne sont pas conçus pour résoudre les problèmes sociaux » mais peuvent au contraire les exacerber, tout comme la globalisation. Il utilise alors une parabole où il compare le commerce mondial à une « autoroute à cent voies s’entrecroisant sur toute la surface du globe », où les camionnettes des petits entrepreneurs bangladais doivent affronter les camions géants des grandes puissances, ce qui nécessite une régulation équivalente à un code de la route, un encadrement du fonctionnement du capitalisme.

Des propositions concrètes : le social business

Donner accès au crédit aux plus pauvres devient alors une activité sociale car les conditions du marché sont trop restrictives. Il vante l’esprit d’initiative des pauvres et leur volonté de s’en sortir, soulignant les taux de remboursement de la Graamen Bank, souvent supérieurs à ceux des banques classiques. Il souligne ainsi qu’une activité rentable a pu être établie en prêtant aux plus pauvres, qui n’avaient pas accès au crédit auparavant. Ce manquement du marché démontre pour lui un disfonctionnement, qui ne peut être corrigé que par un « social business » comme Graamen Bank.

Pour lui, il n’y a guère d’espoir à avoir dans les entreprises traditionnelles où « la recherche du profit l’emporte toujours ». C’est pourquoi il propose la création de  « social business », des entreprises dont l’objectif ne serait pas le profit (mais dont les comptes seraient équilibrés et qui s’autofinanceraient) mais dont les objectifs seraient avant tout sociaux ou environnementaux. Il soutient que beaucoup de gens pourraient préférer travailler dans de telles structures. Il appelle donc à leur développement, qui pourrait être financé par les mêmes personnes qui financent des associations. Il propose une cotation dans des bourses spécifiques et appelle le FMI et la Banque Mondiale à les aider.

Enfin, il pousse le vice jusqu’à suggérer aux Etats-Unis qu’un « social business » se voit confié la prise en charge de la couverture sociale des 47 millions de personnes qui en sont privées aujourd’hui. Au global, Muhammad Yunnus égratigne souvent les Etats-Unis, dont il dénonce les positions sur les accords de Kyoto, les plus de 500 milliards de dollars engloutis dans la guerre en Irak ou son protectionnisme commercial. En 2006, les 3,3 milliards d’exportations bangladaises ont ainsi généré autant de droits de douanes (500 millions) à Washington que les 54 milliards d’exportations du Royaume-Uni…

Ce livre est doublement enthousiasmant : par l’optimisme, l’humanisme et la volonté de s’en sortir de son auteur, pourtant issu d’un pays pauvre parmi les pauvres. Et il dessine également une possible alliance entre la vieille Europe (France, Allemagne) et la jeune Asie pour refonder le capitalisme.

Source : Vers un nouveau capitalisme, Muhammad Yunnus, JC Lattès

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