31.10.2009
Une sortie de récession aussi réelle qu’illusoire
3,5% : c’est le niveau de la croissance en rythme annuel des Etats-Unis au 3ème trimestre. Si ce rebond s’explique en partie par la prime à la casse locale, il n’en demeure pas moins que cela représente une véritable sortie de crise pour la première économie de la planète.
Comment les Etats-Unis sont sortis de la crise
La première explication, classique, retiendra l’impact du plan de soutien de l’administration Obama. 800 milliards de dollars, et un déficit de plus de 10% du PIB, cela représente un sacré coup de pouce pour l’économie. En outre, les taux d’intérêt sont quasiment à 0% depuis plusieurs mois, ce qui procure une bouffée d’oxygène supplémentaire à l’économie. Enfin, le faible niveau du dollar favorise les exportations, même s’il est vrai que les importations ont davantage progressé ce trimestre.
A moyen terme, le rattrapage technologique des pays émergents va donner une impulsion de plus en plus forte à la croissance mondiale, étant donné leur poids grandissant dans le PIB. Mécaniquement, la Chine, l’Inde ou le Brésil vont bénéficier de la modernisation de leur économie, ce qui aura quelques retombées pour les pays développés, sur certaines importations (machines outils, aéronautique…) ou le tourisme. On peut donc croire à une reprise mondiale durable à court terme.
Mais il y a aussi une interprétation différente du rebond de l’économie étasunienne. Une autre explication est tout simplement la brutalité de la récession. L’automne dernier, les ventes de voitures baissaient de presque 50%. L’effondrement de l’économie, quand il est brutal, créé un comparatif duquel il est beaucoup plus facile de croître. D’ailleurs, malgré la croissance du 3ème trimestre, l’économie étasunienne reste plus petite qu’il y a un an… Mais, une autre explication vient aussi de l’absence de changement.
Parce que rien ne change…
En fait, la raison pour laquelle on peut croire à une véritable sortie de crises est la similitude avec le précédent de 2001. Les Etats savent éviter les dépressions de type 1929 par un cocktail de dépenses publiques et de relâchement drastique de la politique monétaire. Et cette fois-ci, ils ont même su s’adapter à la violence inédite de la crise en utilisant ces leviers de manière plus radicale. En outre, ils bénéficient également de tous les travers qui ont mené à la crise.
En effet, aucune des causes de la crise n’a véritablement été résolue. Cette fois-ci, ce sont les Etats qui apportent la plus grande contribution à la pyramide de la dette et il y a fort à parier que la hausse de la consommation des ménages étasuniens ce trimestre s’est faite à crédit. Pire, les mécanismes qui dépriment le niveau des salaires des pays développés (libre-échange, liberté de circulation des capitaux, capitalisme actionnarial) sont également toujours en marche.
Bien sûr, la croissance des revenus de la nouvelle bulle financière et d’une petite élite permettra de camoufler la stagnation des revenus de 90% de la population, comme aux Etats-Unis depuis trente ans ou dans la Grande-Bretagne de Tony Blair. Mais tout cela ne fera que camoufler des déséquilibres qui mèneront à une nouvelle crise d’une violence proportionnelle à la non modification du système. Si nous ne changeons rien, la prochaine crise sera redoutable.
Bonne nouvelle : nous sortons véritablement de la crise et beaucoup de choses laissent penser que cette sortie sera réelle. Malheureusement, tous les mécanismes qui ont présidé à la précédente crise restent en marche. Rendez-vous dans 5 à 10 ans…
10:55 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : crise économique, récession, reprise, sortie de crise, pib, etats-unis
30.10.2009
Sus aux acquis fiscaux des sportifs de haut niveau
Hier, l’Assemblée Nationale s’est accordée pour remettre en cause les avantages fiscaux des sportifs de haut niveau. Une véritable avancée républicaine, occasion d’une nouvelle cacophonie entre Roselyne Bachelot et sa secrétaire d’Etat, Rama Yade.
Une juste remise en cause
Il y a quelques années, avait été adoptée une mesure destinée à limiter la fuite des sportifs Français de haut niveau dans les autres pays. Des exonérations fiscales liées à un « Droit à l’Image Collectif » permettaient aux sportifs de payer moins d’impôts. Cela devait à la fois limiter l’évasion dans les pays à fiscalité agressive et favoriser les clubs Français, de football notamment, qui expliquaient que cela était le seul moyen pour eux de conserver des joueurs tentés par les revenus faramineux d’autres championnats.
Cette niche fiscale était particulièrement scandaleuse. Comment peut-on accepter des exonérations partielles d’impôt pour des sportifs qui peuvent gagner des sommes gigantesques ? Cela est d’autant plus choquant que leurs revenus ont explosé depuis 25 ans et que la fiscalité sur les hauts revenus a beaucoup baissé depuis 25 ans également. Il était particulièrement injuste que les sportifs profitent de telles exonérations alors que la grande majorité voit ses revenus stagner.
Roselyne Bachelot a raison, Rama Yade tort
Du coup, comment ne pas être d’accord avec la ministre des sports ainsi que les députés UMP qui ont décidé de supprimer cette exonération fiscale ? En revanche, Rama Yade a de nouveau décidé de faire bande à part en défendant les privilèges des sportifs, qualifiant la mesure de « dangereuse » et assurant qu’elle « nuirait à la compétitivité du sport Français ». Elle a soutenu que cela avait permis le retour de Yoann Gourcuff ou Sébastien Chabal.
La secrétaire d’Etat a principalement été soutenue par des anciens sportifs (David Douillet, Jean-François Lamour) qui semblent se comporter davantage comme des représentants de leur lobby que comme des élus de la République. L’UMP et le gouvernement, par la voix de la ministre, ont heureusement eu raison de remettre en cause cet acquis fiscal injuste. Rama Yade a de nouveau perdu une bonne occasion de se taire en se faisant la déléguée syndicale de cette profession dorée.
Pour une fois, merci donc au gouvernement de rendre l’impôt plus républicain en supprimant cette exonération. On pourrait leur suggérer également de se poser des questions sur le traitement des exilés fiscaux en Suisse ou à Monaco.
10:55 Publié dans Actualités, Société | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : acquis fiscaux, sportifs, rama yade, roselyne bachelot, david douillet, jean-françois lamour
29.10.2009
« Agriculture : Nicolas Sarkozy écope un bateau qui coule »
Avant-hier, le président de la République a annoncé un plan de soutien de plus d’un milliard d’euros à direction des agriculteurs, victimes d’une baisse des prix qui a provoqué une réduction de leurs revenus de 20% cette année. Une réponse conjoncturelle à un problème structurel.
L’abandon de la PAC
Le titre est une reprise du communiqué de presse de Nicolas Dupont-Aignan, qui résume parfaitement la situation de l’agriculture Française et européenne, avec le démantèlement de la PAC. Car la réponse du gouvernement aux problèmes du monde agricole, aussi bienvenue soit-elle, pose deux problèmes majeurs : elle vient bien tardivement pour une profession qui souffre depuis près de deux ans et elle n’est qu’une réponse momentanée à des problèmes durables.
Les agriculteurs le disent eux-mêmes : ils souhaitent seulement pouvoir gagner leur vie décemment avec leur travail et ne sont pas particulièrement heureux d’avoir à demander le soutien financier de l’Etat pour vivre. C’est malheureusement la conséquence logique du démantèlement progressif de la PAC, que nos gouvernements, de droite comme de gauche, ont accepté. Il y a quelques années, il y avait un prix minimum garanti, mais la volonté dérégulatrice de la Commission a emporté ce pilier de la PAC.
Une agriculture abandonnée à l’anarchie marchande
On pourrait dire que les agriculteurs vivent dans un marché, comme toutes les autres entreprises. Mais cela n’est pas le cas. En effet, les prix des autres marchés présentent une certaine inertie protectrice alors que le prix des produits agricoles, dont dépendent les revenus des agriculteurs, sont fixés par le marché, avec tous les aléas que cela représente. Comment aujourd’hui ne pas reconnaître que les prix du marché sont forcément très volatiles et représentent un facteur d’instabilité colossal ?
La logique marchande qu’affrontent les agriculteurs est beaucoup plus violente que celle qu’affrontent l’immense majorité des entreprises privées. Pourtant, leur métier est essentiel à la collectivité. Ce sont eux qui nous permettent de nous nourrir et qui entretiennent une bonne partie du territoire. Qui plus est, leur métier est difficile et extrêmement prenant. C’est pourquoi il est scandaleux de les abandonner aux variations de cours anarchiques des marchés.
Ce que serait une véritable solution
La solution du gouvernement revient à donner un ballon d’oxygène à une personne qui se noie sans chercher à la sortir de l’eau. Cette aide, temporaire, et conditionnée à l’accord de la Commission de Bruxelles, ne règle pas le problème. Que se passera-t-il demain si les prix baissent encore. Faudra-t-il un nouveau plan de soutien ? En outre, une partie de ce plan d’aide consiste en des prêts qu’il faudra bien rembourser un jour et dont on se demande comment cela sera possible.
La seule solution durable consisterait à revenir à un système de prix minimum garanti et de quotas en cas de tensions sur les prix. Malheureusement, ce mode de fonctionnement heurte une Commission dogmatiquement figée sur la « concurrence libre et non faussée ». En outre, si nous persistons dans l’anarchie néolibérale, nous finirons par aboutir à une concentration dangereuse de la production pour la sécurité alimentaire de la planète.
Bien sûr, le gouvernement a bien fait de faire un geste pour les agriculteurs. Malheureusement, ce geste est à la fois trop tardif et limité. Il ne traite pas les causes du problème mais simplement ses symptômes. Cette solution ne sera donc pas durable.
http://www.debout-la-republique.fr/Agriculture-des-prix-plutot-que.html
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28.10.2009
Le grand pas de Dominique de Villepin vers 2012
Hier soir, l’ancien Premier Ministre rassemblait ses sympathisants à la Maison de l’Amérique Latine à Paris. Devant près d’un millier de personnes, il a implicitement endossé les habits de candidat pour la prochaine élection présidentielle.
Du premier opposant au candidat
Il y a quelques jours, le baromètre du Figaro consacrait de nouveau Dominique de Villepin comme le premier opposant à Nicolas Sarkozy, devant les socialistes, François Bayrou ou les écologistes. Il y avait déjà eu un précédent en septembre 2007 quand il avait, le premier, émis un certain nombre de critiques sur le président récemment élu, que ce soit sur « l’esprit de cour », le « paquet fiscal », ou son style. Le procès Clearstream l’a de nouveau consacré rival principal de Nicolas Sarkozy.
Mais hier soir, ce n’était pas le premier opposant qui s’est exprimé, malgré quelques petites flèches, finalement limitées et pas trop méchantes. Dominique de Villepin s’est surtout exprimé comme un candidat à la présidence de la République, plutôt rassembleur, à la manière du Jacques Chirac de 1995. Il a commencé par dresser les enjeux du monde, de l’Europe et de notre pays (chômage et dette) avant d’esquisser sa vision d’une France républicaine, solidaire et indépendante.
Une candidature implicite
Même si nous sommes encore très loin de la campagne présidentielle de 2012, il était difficile de ne pas sentir un fort parfum de campagne dans ce rassemblement. Quand Dominique de Villepin évoque le suffrage universel dans le journal télévisé de France 3 juste après, on a du mal à croire qu’il évoque les élections régionales ou les élections cantonales… La seule échéance électorale qui donnerait du sens à la création du Club Villepin et à ce rassemblement est bien l’élection présidentielle.
Il faut dire que le timing est absolument parfait. Le procès de l’affaire Clearstream a coïncidé avec de nombreuses affaires qui relativisaient la fable de la victimisation du clan Sarkozy. En outre, la plupart des commentateurs judiciaires semblent parier pour un acquittement de Dominique de Villepin en janvier. Dès lors, le fait de tourner une nouvelle page politique juste après la fin du procès permet à l’ancien Premier Ministre de faire un nouveau départ et de retrouver la rubrique politique.
Nicolas Sarkozy a voulu l’éliminer avec l’affaire Clearstream. Il n’a fait que décupler la volonté de celui qui pourrait bien être son rival le plus sérieux pour sa réélection en 2012. Il suffit de l’écouter quelques minutes pour se rendre compte qu’il sera un adversaire bien plus solide que ceux de 2007.
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27.10.2009
Frédéric Lordon, promoteur d’un nouveau monde économique
Comme dans son précédent livre, Frédéric Lordon ne se contente pas d’une analyse des raisons de la crise. Il fait de nombreuses propositions, volontiers radicales, pour changer notre système économique.
Pour un système socialisé du crédit
Depuis un an, Frédéric Lordon a apporté une contribution majeure à la réflexion sur la construction d’un système économique alternatif. Au regard des propositions faites dans son précédent opus, il prend un virage radicalement plus interventionniste qui a le grand mérite de pousser la réflexion sur la construction des structures même du capitalisme, de manière à éviter toutes les dérives qui ont pu être observées depuis plusieurs décennies. Une réflexion essentielle.
Sa première proposition est la mise en place d’un « système socialisé du crédit ». Cette réflexion est naturellement la conséquence du sauvetage des banques par les Etats. Mais elle se justifie également par le fait que « les dépôts, les épargnes et des possibilités minimales de crédit doivent être considérés comme des biens publics vitaux pour la société marchande ». Et pour lui, les évènements extrêmes de l’automne imposent des solutions radicales, même s’il reconnaît les limites du modèle public.
C’est pourquoi il est contre un « pôle étatique unifié », y voyant le spectre du Crédit Lyonnais. Il propose donc une concession de service public à plusieurs établissements qui ne seraient pas des sociétés privées par action, mais des organisations à profitabilité nulle ou limitée, qui rappellent les social business de Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix pour le micro-crédit.
« Défaire le capitalisme anti-salarial »
La deuxième proposition phare du livre est le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin). Pour lui, même un encadrement radical du système financier ne suffira pas à faire sortir nos économies de ce « capitalisme de basse pression salariale ». La pression de la finance actionnariale est si forte qu’elle aboutit à une baisse de la part des salaires dans le PIB et une hausse de celle des profits des entreprises. Pire, les grandes entreprises restituent aujourd’hui davantage au marché qu’elles ne lui demandent.
Bref, les actionnaires ont pris le pouvoir et extraient toujours plus au détriment de salariés, conduits à s’endetter pour maintenir leur pouvoir d’achat. Il propose donc de mettre en place une rémunération maximale autorisée (SLAM), écrêtée par prélèvement fiscal intégral ! C’est pour lui le seul moyen de mettre fin à la hausse sans fin des exigences actionnariales dont on ne peut pas attendre la moindre modération. En outre, cela limiterait la pression sur les fournisseurs des grands groupes.
Frédéric Lordon se place clairement dans le camp des partisans du protectionnisme en soulignant les grandes incohérences des défenseurs du libre-échange. Il souligne que leur promotion de la concurrence non distordue se fait au milieu des pires distorsions (salariales, sociales, environnementales, monétaires) et rappelle que les modèles de développement asiatiques comportent une forte part protectionniste. Pour lui, la solution passe par une « inter-régionalisation » avec une nouvelle Europe.
Une véritable alternative de gauche
En conclusion, il va encore plus loin en proposant une refondation complète des entreprises, ce qu’il appelle « la récommune » (res communa, en référence à la res publica) en dénonçant « l’aliénation marchande ». Il propose donc « une démocratie radicale partout », qui revient à la mise en place de « l’autogestion », parce que « la vie salariale est dans son essence indigne, indigne d’un idéal d’égalité de dignité dès lors qu’elle est instituée sur le double manquement de l’asymétrie et de la dépossession ».
La forte radicalisation des propositions de Frédéric Lordon est la conséquence directe de la violence de la crise que nous traversons. La socialisation (au moins partielle) du crédit trouve aujourd’hui des arguments très forts. Sa proposition de SLAM est également particulièrement intéressante quand on constate la course sans fin aux profits des grandes entreprises. De même, comment ne pas être d’accord avec ses propositions en faveur de la mise en place d’un protectionnisme interrégional ?
J’avoue, en revanche, être plus circonspect sur la « récommune ». Par-delà les considérations pratiques, qui rendent un tel projet hautement aléatoire, je crois que les autres propositions (protectionnisme, SLAM, socialisation partielle du crédit) pourraient déjà radicalement changer les rapports au sein des entreprises. En outre, la mise en place d’une véritable participation des salariés à la marche des entreprises me semble déjà représenter une grande avancée.
L’immense mérite de Frédéric Lordon est de proposer des solutions structurelles fortes qui pourraient contribuer à radicalement transformer notre système économique. En cela, ce livre est essentiel.
Source : « La crise de trop », Frédéric Lordon, Fayard
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26.10.2009
Frédéric Lordon décrypte la crise
Dans « Jusqu’à quand », publié en septembre 2008, Frédéric Lordon livrait une analyse passionnante des mécanismes de la crise. Dans « La crise de trop », il affine son analyse et développe ses propositions.
Les causes de la crise
Pour l’auteur, il y a deux raisons principales à la crise économique que nous traversons, deux contraintes à laquelle nos économies se sont soumises, « celle de la finance, qui exige la rentabilité actionnariale, et celle de la concurrence qui veut la compétitivité-prix, qui ont écrasé les salaires et fait exploser les inégalités ». Une analyse proche de celle de Robert Reich dans « Supercapitalisme ».
Il souligne que « l’origine réelle (de la crise), c’est l’insuffisance des salaires » et demande si « les ménages se seraient endettés pour le plaisir ? Ou plutôt parce que l’évolution de leur revenu ne leur laissait pas d’autre choix ? » Il parle à raison d’un « capitalisme à basse pression salariale » et montre que cette basse pression épargne le 1% de la population qui a vu ses revenus fortement progresser (+19% de 1998 à 2006 selon Camille Landais et même +32% pour 0,1% de la population, contre 4% pour 90% de la population).
Frédéric Lordon souligne aussi la responsabilité de l’administration Clinton, qui a abrogé le Glass Steagall Act, qui limitait la concentration bancaire. Il souligne le comportement indécent des banques, en citant l’exemple de Merrill Lynch, dont le président n’a pas hésité à distribuer plus de 4 milliards de dollars de bonus avant sa reprise par Bank of America, alors que l’Etat fournissait 20 milliards d’aides publiques. Il rappelle que même The Economist avait alors parlé de « racket » et « pillage »…
La responsabilité des politiques
Surprise, Frédéric Lordon exonère les banquiers de toute responsabilité. Pour lui, ils profitent du système que les politiques ont bien voulu construire. Il souligne que « la crise n’est pas simplement financière » et vient des structures économiques que les gouvernements ont construites depuis des années. Pour lui, « lorsque les structures sont installées, il ne faut pas s’étonner que les agents qui y sont plongés se comportent comme ces structures les déterminent ou les autorisent à se comporter ».
Il souligne que « les Etats ont été les instituteurs des marchés, et que la mondialisation, qui a si dramatiquement restreint la marge de manœuvre des politiques publiques, a été le fait d’autres politiques publiques ». Suit une critique radicale et virulente de ce qu’il appelle « le socialisme de gouvernement », qui est un responsable majeur de la déréglementation. Il dénonce de manière croustillante les éditorialistes schizophrènes du Monde et de Libération ainsi que les dirigeants socialistes.
La chronologie est édifiante. En 1986, Pierre Bérégovoy présente la loi de déréglementation des marchés financiers. En 1988, la directive Delors-Lamy vise à réaliser la pleine mobilité des capitaux, faisant « du marché financier européen un terrain vague de la finance, ouvert à tous les vents ». Il cite la baisse de la fiscalité sur les revenus du capital (Bérégovoy, 1990), le régime fiscal favorable des stock-options (Strauss-Kahn, 1998) ou l’épargne salariale (Fabius, 2001)…
Il attaque également le rapport Attali, promoteur « d’une concurrence efficace et un système financier capable d’attirer du capital ». Il proposait « d’harmoniser les réglementations financières et boursières avec celles applicable au Royaume-Uni pour ne pas handicaper les acteurs français » et de « modifier la composition des commissions et des collèges de régulateurs pour que les champions de la finance puissent s’exprimer et influencer la position du Haut Comité de place ».
La mondialisation en cause
« En appeler au gouvernement mondial est le plus sûr moyen d’avoir la paix – entendre : pas de gouvernement du tout » : Frédéric Lordon décrit bien l’impasse des solutions globales, qui n’ont jamais fait autre chose que pousser l’agenda néolibéral. Il souligne sa proximité avec Joseph Stiglitz en affirmant que « la mondialisation a précisément eu pour effet de redéployer les marchés à l’échelle mondiale, c’est-à-dire dans un environnement de faible densité institutionnelle ».
Pour lui, les marchés financiers sont l’exemple le plus pur du marché libéralisé, avec toutes les conséquences que cela a pu avoir. Selon lui, il manque « une authentique communauté politique constituée » qui pourrait réguler le marché. Les Etats-nations sont donc une solution mais il croit également à une solution européenne, même s’il reconnaît que l’Europe actuelle fait plus partie du problème que de la solution. Il voit cependant dans les violations récentes et répétées des traités un motif d’espoir.
Il attaque les commissaires qui lui font « penser à des témoins de Jéhovah, qui préfèrent laisser mourir plutôt que d’offenser leurs interdits de la transfusion ». Il qualifie la Commission de « nuisible » soulignant qu’elle veut « couper une jambe aux banques au moment où l’on voudrait qu’elles marchent à nouveau ». Mordant, il parle de son « délire » qui reviendrait à « arrêter une ambulance parce qu’elle vient de passer à l’orange en se rendant sur une scène de carambolage ». Pour lui, « la Commission a perdu tout sens commun ».
L’analyse de Frédéric Lordon a le don d’être intellectuellement passionnante mais elle est également distrayante à lire, comme le montre les dernières citations qui donnent un piment bien agréable à la lecture.
Source : « La crise de trop », Frédéric Lordon, Fayard
Demain, les solutions proposées par Frédéric Lordon
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25.10.2009
Energie : le déni libéral de The Economist
Alors que la Commission Européenne continue de préconiser une libéralisation des marchés de l’énergie en Europe, il n’est pas peu piquant de voir The Economist, la bible néolibérale, questionner durement l’efficacité du marché et de la concurrence dans ce même domaine de l’énergie…
La faillite du marché et de la concurrence
L’analyse de l’hebdomadaire anglais néolibéral repose sur l’étude du marché britannique de l’énergie. En effet, ce marché a été libéralisé au milieu des années 90, par le dernier gouvernement conservateur. Les investissements dans les centrales produisant de l’énergie sont réalisés par des acteurs privés et une demi-douzaine d’entreprises se partagent le marché de la distribution de l’énergie aux ménages. Il n’y a pas de contrôle des prix et l’intervention de l’Etat se limite à quelques centrales nucléaires.
Mais dans un papier intitulé « La remise en cause de la main invisible », The Economist critique radicalement la libéralisation. L’hebdomadaire liste trois arguments qui la remettent en cause. Le premier est le changement climatique : le journal souligne que malgré de lourdes subventions, la Grande Bretagne génère beaucoup moins d’énergies propres que ses voisins européens. L’explication vient de la variabilité des prix de marché qui rend aléatoire la rentabilité de projets à long terme.
Le deuxième argument avancé est le renouvellement du parc énergétique. Un tiers du parc britannique doit être renouvelé en dix ans. Mais les acteurs privés ne font pas les investissements nécessaires pour l’instant. S’ils le font cela augmentera le coût de l’énergie de 60% ! Enfin, les seuls investissements faits le sont dans les centrales à gaz, qui compte déjà pour 40% de l’énergie utilisée en Grande-Bretagne, augmentant dangereusement la dépendance du pays…
Contre la libéralisation du marché de l’énergie
La synthèse de l’hebdomadaire est sévère. Il explique même que les bas prix dont ont profité les consommateurs britanniques s’expliquaient essentiellement par le manque d’investissements des acteurs privés et que les lendemains seront difficiles, entre hausse des prix et risque de coupures électriques. Le seul argument que trouve The Economist pour des marchés dérégulés est le fait que les hommes politiques peuvent rejeter la responsabilité des problèmes sur les entreprises privées !
En fait, ce qui apparaît avec le cas britannique, c’est que certains marchés, et notamment le marché de l’énergie, ne sont pas adaptés à la libéralisation. La compétition entre un trop grand nombre d’acteurs peut avoir le bénéfice de faire baisser les prix à court terme, mais cela se paie par un sous-investissement chronique dangereux pour l’avenir. En fait, seule la puissance publique peut prévoir des investissements suffisants sur plusieurs décennies car elle n’a pas la pression des résultats trimestriels.
Globalement, ce sont les marchés dits de « monopole naturel », où le niveau d’investissement est très important, qui doivent rester dans le domaine public. Parce qu’il serait aberrant de construire deux réseaux d’autoroute, deux réseaux électriques ou deux réseaux postaux, et parce qu’un monopole privé tend à se transformer en rente, ces marchés sont des services publics. Par dogmatisme, la Grande-Bretagne a voulu tout privatiser. On en voit le résultat sur le transport ferroviaire ou sur l’énergie.
Le cas britannique devrait faire réfléchir les ayatollahs du tout-marché. Même une revue comme The Economist reconnaît les limites de la libéralisation. Mais même une telle remise en cause ne sera sans doute pas suffisante pour que la Commission renonce à son dogmatisme néolibéral…
Source : The Economist 17 octobre
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24.10.2009
N’avons-nous rien appris sur le crédit ?
Alors que l’économie mondiale semble tout juste émerger de sa pire crise économique depuis 80 ans, une crise notamment provoquée par l’excès de crédit, comment ne pas voir dans les publicités pour la carte Double Action du Crédit Agricole une provocation scandaleuse ?
Double action ou double peine ?
En effet, même en ne regardant la télévision qu’avec parcimonie, il est impossible en ce moment d’échapper aux publicités pour cette carte « révolutionnaire » à la fois carte de paiement et carte permettant de déclencher instantanément un crédit, dont le taux, naturellement indiqué en tout petit, est 17,5% de TEG annuel maximum. Un taux qui permet de financer ces campagnes publicitaires puisque le Crédit Agricole se finance à seulement quelques pourcents, laissant une belle marge.
Et c’est toute la perversité du système qui se met en place. En effet, les TEG autorisés sur les crédits à la consommation permettent aux banques de dégager des marges énormes, même avec un taux de non-paiement significatif. Du coup, elles en font la publicité et les facilitent grandement pour les consommateurs en mettant à leur disposition une carte qui déclenche automatiquement un crédit. Mais cet accès automatique démultiplie son utilisation et donc les risques...
Mais que fait le gouvernement ?
Bien sûr, on pourra dire qu’il revient aux individus de bien lire toutes les petites lignes concernant les conditions du crédit. Et ce n’est pas faux. Néanmoins, ce raisonnement présente ici deux limites. Tout d’abord, le rapport de force entre les banques et les particuliers est asymétrique. Les banques l’ont bien compris : en créant cette carte « double action », elle déconnecte le moment où le client « lit » les conditions du prêt du moment où il le contracte tout en simplifiant à l’extrême la procédure.
Ensuite, il ne faut pas oublier que l’abus de crédit est dangereux pour la collectivité, comme l’expérience des subprimes aux Etats-Unis le montre. Un trop grand recours au crédit peut provoquer une bulle, qui, en se dégonflant, peut avoir des conséquences dévastatrices. Dès lors, il est important de mieux encadrer cette activité. Le gouvernement l’avait promis il y a quelques semaines mais rien n’a changé. A minima, il pourrait déjà interdire la publicité, ce qui semble la moindre des choses.
Ce qui est terrifiant avec la crise actuelle, c’est la vitesse à laquelle nous revenons aux excès qui nous ont menés dans le mur il y a si peu de temps. Bonus, crédit, rien n’a changé sous le soleil de la planète finance. Pour notre plus grand mal.
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23.10.2009
EPAD : l’abdication de Jean Sarkozy
Après quinze jours d’intenses polémiques sur le sujet (comme quoi, cela valait le coup d’écrire dessus), Jean Sarkozy a annoncé hier en direct au journal de France 2 qu’il renonçait à postuler pour la présidence de l’EPAD. Devant une révolte qui touchait même leur électorat, les Sarkozy ont préféré renoncer.
L’insulte faite à la jeunesse
Il faut reconnaître que le rejeton du président était assez à l’aise à la télévision et que son discours était travaillé, à défaut d’être convaincant. La filiation avec son père éclaboussait l’écran, tant il reprenait les mêmes effets de manche et tant le ton de sa voix est proche. On retrouve chez lui le même étalement d’un ego boursoufflé qui valorise perpétuellement les difficultés qu’il affronte. Son rejet d’une « victoire entachée de soupçons » est très révélateur : pour lui, la victoire était acquise...
Beaucoup d’expressions auraient pu venir de la bouche présidentielle : « je veux m’en expliquer », « décision difficile », « ce n’est pas évident pour moi de venir devant vous pour expliquer la décision, mais je le fais parce que j’assume ma responsabilité ». On retrouvait la même malhonnêteté intellectuelle quand il a osé affirmer ne pas « courir après les titres » (mais bien sûr !) ou « en avoir parlé à son père mais pas au président ». Chez lui aussi, la posture compte plus que tout.
Car sur le fond, rien ne justifiait qu’un gamin de 23 ans de niveau BAC, certes relativement habile de sa parole, puisse accéder à la présidence d’un tel établissement public. Comme le Canard Enchaîné le montrait, même un poste d’assistant juriste réclame un BAC+5 à l’EPAD. Bien sûr, les diplômes ne font pas tout, mais à défaut, il faut au moins une expérience solide, ce que le rejeton du président n’avait pas. Sans diplôme et sans expérience, sa nomination aurait été une insulte faite à la jeunesse.
Un recul tactique
Et c’est sans doute ce qui a poussé les Sarkozy père et fils à renoncer à leurs projets, Cette affaire scandalisait un électorat qui valorise le travail et l’effort, alors que cette nomination s’expliquait uniquement par l’acte de naissance du prince… Pire, comment ne pas imaginer que la jeunesse de France, qui affronte les difficultés du monde réel, n’allait pas garder une certaine amertume devant un tel favoritisme ? En outre, l’élection du président ayant lieu le 4 décembre, la polémique risquait de durer.
Plutôt que de plomber encore 6 semaines d’actualité et sans doute même la fin du mandat du père, Jean et Nicolas Sarkozy ont fini par être rattrapés par une étincelle de bon sens. Il faut dire que cette renonciation permettra de limiter l’impact négatif de cette affaire. Même si elle laissera sans doute une marque au sein de l’électorat, cela sera forcément moins pire que si Nicolas Sarkozy était parti en campagne pour sa réélection avec son fils installé à la présidence de l’EPAD.
Malgré tout, un certain dommage a été fait. Cette nouvelle polémique a renforcé l’opposition radicale au chef de l’Etat. Et ses partisans plus modérés ont été choqués, à la fois par le népotisme du pouvoir et la défense absurde d’une décision indéfendable par le gouvernement et l’Elysée. Un sérieux doute s’est installé sur la capacité de jugement du président ainsi que ses discours, qu’il a foulé aux pieds par cette volonté de promouvoir son fils trop inexpérimenté.
La campagne présidentielle de 2012 est encore très loin, et les souvenirs de l’automne 2009 seront en grande partie effacés. Cependant, tous ces symboles de l’indécence du pouvoir auront peut-être marqué une véritable rupture des Français avec Nicolas Sarkozy.
http://www.politique.net/2009101403-polemique-nomination-jean-sarkozy.htm
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22.10.2009
Clearstream, le caprice du président
« Ce dossier porte l’empreinte de son désir quasi-hystérique d’enfant capricieux » : voici comment un des avocats de Dominique de Villepin a qualifié l’affaire Clearstream, dans un résumé cinglant vis-à-vis du président de la République.
Une affaire abracadabrantesque
Comme le montre parfaitement cet article du Monde (peu susceptible de sympathie à l’égard de l’ancien Premier Ministre), Dominique de Villepin a toutes les chances de sortir blanchi de cette affaire. En effet, rien n’a démontré dans le procès qu’il savait que les listings étaient faux. Et tout porte à croire qu’il ne le savait pas. En effet, il avait tout à perdre avec un faux listing : Nicolas Sarkozy devenait une victime innocente et lui un comploteur manipulateur guère fréquentable.
En outre, il ne faut pas oublier que c’est bien Dominique de Villepin qui a ordonné l’enquête qui a permis de blanchir Nicolas Sarkozy. Il est proprement incroyable que la personne qui a exonéré l’actuel président de toute responsabilité soit mis en examen et affronte un procès public. Mais le plus scandaleux reste tout de même le fantasme du complot ourdi contre l’actuel résidant de l’Elysée. En effet, contre qui y-a-t-il eu un complot ? Nicolas Sarkozy ou Dominique de Villepin ?
Qui a affronté une tempête médiatique qui a freiné sa carrière médiatique ? Nicolas Sarkozy n’a jamais été véritablement inquiété dans cette affaire et c’est bien l’ancien Premier Ministre qui a vu ses espoirs de candidature à l’élection présidentielle de 2007 s’évanouir. Qui a pu utiliser son pouvoir en sa faveur, en tant que ministre de l’intérieur, puis président de la République ? Qui porte plainte sans pouvoir être poursuivi ? S’il y a complot, il semble que ce soit davantage contre celui qui en est accusé aujourd’hui.
Nicolas Sarkozy joue et perd
Malgré le plaidoyer de l’avocat du président et le réquisitoire du procureur Jean-Claude Marin, l’accusation bute sur deux grosses faiblesses juridiques. Tout d’abord personne n’a démontré que Dominique de Villepin savait que les listings étaient faux, ce qui contraint même l’accusation à utiliser le conditionnel dans sa plaidoirie. Ensuite, ce procès a montré une inégalité de traitement flagrante entre un accusé et une partie civile protégée par son immunité et disposant d’une forte influence sur l’appareil judiciaire.
Qui plus est, le timing du procès s’est révélé désastreux pour Nicolas Sarkozy, puisqu’il a coïncidé avec une vague d’affaires qui a pu fortement remettre en cause la neutralité de jugement du président et de son gouvernement. Les affaires Roman Polanski, Frédéric Mitterrand et Jean Sarkozy ont laissé un goût amer, mêlant népotisme et protection des proches du pouvoir. Dès lors, le rapprochement avec l’affaire Clearstream permet de douter de l’honnêteté de l’Elysée.
Comme l’a déclaré Dominique de Villepin, ce procès est un procès politique dont le principal objectif est d’éliminer par tous les moyens un rival du président de la République. Mais le cynisme affiché par le pouvoir, qui utilise les arguments les plus invraisemblables pour se défendre dans les différentes affaires qui ont eu lieu pendant le procès, permet de largement relativiser ses accusations. Comment ne pas douter aujourd’hui des motifs réels de Nicolas Sarkozy.
En cela, il s’est bien comporté comme un enfant capricieux en cherchant à éliminer un rival. Mais plus grand monde ne croît aujourd’hui à l’impartialité du pouvoir. Dès lors, le résidant de l’Elysée pourrait bien finir par en être la victime politique ultime de Clearstream, en 2012…
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